PROJET D INSURRECTION
cédées du drapeau rouge, avec cette inscription : « Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ, Le projet était de s'emparer du roi et de le constituer prisonnier à Vinéennes : on comptait sur la garde nationale de Versailles ; mais à peine quelques officiers de l' état-major étaient prévenus, et les magistrats municipaux vinrent déclarer au maire qu'elle ne se mettrait pas en marche sans son agrément et sans savoir pourquoi. On attendait le faubourg Saint-Marceau -, mais les babitans n'étaient pas encore préparés. Chabot et Merlin de Thionville avaient sonné le toesin à la tribune des Jacobins, et donné l'éveil à la cour; d'ailleurs le secret de l'insurrection était si mal gardé que le château se trouvait en état de défense, et , avec des mesures aussi incohérentes que celles des insurgés , il pouvait , en cas d'attaque , compter sur la certitude d'un triomphe. Instruit de toutes ces circonstances, Pétion courut au comité insurrectionnel, où il eut une altercation très vive avec le bouillant Chabot, qui ne voulait consentir à aucun retard. Les deux faubourgs, que Pétiou visita plusieurs fois tour à tour, étaient en feu. Le tocsin avait résonné toute la nuit 5 on avait répandu dans le peuple le bruit d'un amas d'armes au château, qu'il fallait aller chercher, comme en 1789, on avait enlevé les trente mille fusils cachés aux Invalides . le peuple s'amassait, il est vrai, mais sans ordre et sans aucune organisation. De tout cela il ne pouvait sortir qu'un mouvement tumultueux, d autant plus facile à dissiper par la cour que les Marseillais n'étaient pas encore arrivés. Pétion , effrayé des conséquences d'un échec inévitable pour le peuple dans la situation des choses, parvint à arrêter cette fausse insurrection ; il employa toute la nuit à empêcher le mouvement. C'était un grand service qui "en sera pas moins transformé en crime devant le tribunal révolutionnaire par le fougueux Chabot.
Aux environs du banquet des fédérés , le ministre Cham-
t&8 Kkvoumon française.
pion, envoyé par la cour, afin de recueillir des rensefgnemens certains sur ce qui se préparait , avait été surpris et maltraité, au point de courir des risques sérieux. DEprémesnil avait déjà failli éprouver un sort funeste sur la terrasse desFeuiUans, que le roi avait fait fermer depuis le 20 juin, et qu'un décret venait de rouvrir au public. En exécution de ce décret, la terrasse se trouvait bordée (Tune baie de grenadiers -, des rixes s'élevèrent entre eux et le peuple, qui voulait envahir le jardin. Surpris au milieu de cette émotion , et peut-être remarqué pour quelques imprudentes paroles, cet homme célèbre par son opposition à la cour, et ensuite par son déchaînement contre le parti populaire , lut reconnu , saisi et maltraité par la foule ; à peine si la protection de quelques gardes nationaux put le faire parvenir jusqu'au contrôle général, où Pétion vint le voir et le consoler. Témoin de toute cette scène qui aurait pu finir d'une manière si tragique, le roi n'en avait pas été fort ému, si l'on en juge par ces paroles : « Eh bien! monsieur Rœderer, comment cela a-t-il fini? — Sire, M. d'Eprémesnil est en sûreté ; il n'a reçu aucune blessure dangereuse. ... — Je ne m'inquiète pas de d'Eprémesnil , c'est un fou ; mais quand on m'a dit qu'il s'était jeté au trésor, et que le peuple l'y suivait , cela m'a donné de l'inquiétude. »
Le lendemain de la querelle entre les gardes nationaux et les autres citoyens, un ruban tricolore, tendu le long de la terrasse et des différons escaliers par lesquels on descend de cette terrasse au jardin , fut la seule barrière qu'on opposa au public. Retenu par cet obstacle et par un écriteau qui portait ces mois : Défense de passer sur le territoire étranger, la foule se garda bien de mettre le pied sur ce qu'on appelait la terre de Coblentz , quoique le roi eût fait retirer les gardes et ouvrir toutes les portes. Paris voulut voir ce spectacle ; on ne peut se faire une idée de l'effet qu'il produisit : les écrivains périodiques tirèrent un
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parti extraordinaire de ce respect du peuple pour la consigne nationale-, ils célébrèrent cette circonstance avec d'autant plus d'enthousiasme qu'ils y voyaient un triomphe pour la liberté et un arrêt de réprobation contre Louis XVI. L'insurrection, différée avec tant de peine par les ardens révolutionnaires , couvait au fond des cœurs : aussi ce fut avec des transports de joie que l'on accueillit les Marseillais , lors de leur entrée dans la capitale , le 30 juillet. Sur l'assurance que, le lendemain , les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau se porteraient en armes audevant des nouveaux fédérés , Barbaroux proposait qu'on profitât de la présence du peuple pour marcher sur le château, l'envelopper, camper autour des Tuileries, et forcer la royauté à réparer toutes les injustices. « L'expédition , dit-il dans ses Mémoires, ne pouvait être sanglante : les Suisses n'auraient pas été en force aux Tuileries, et l'on ne voulait point les attaquer dans leurs casernes $ on n'eût pas pénétré dans les appartenons du château , mais on les eût bloqués. Quant au parti définitif que Ton aurait pris , on était assez d'accord de faire à l'Assemblée législative l'invitation de prendre garde à ce que la nation française ne reçût aucun dommage , et de lui déclarer que le peuple de Paris ne déposerait les armes que lorsque la liberté serait assurée par de grandes mesures, et que les départemens les 1 auraient approuvées. Nous voulions une insurrection majestueuse comme la liberté , sainte comme les droits qu'elle devait assurer, et digne de servir d'exemple à tous les peuples, qui n'ont besoin, pour briser leurs fers, que de se montrer à leurs tyrans. Si ce plan eût été suivi, le sang des Français et des Suisses, victimes ignorantes de» perfidies de la cour, n'eût pas coulé au 10 août -, la république eût été fondée sans convulsions , sans massacres. » H y a une grande candeur, mais bien peu de bon sens et d'expérience dans ces illusions. Gomment croire que ce peuple en armes resterait sous des tentes pour garder un
palais , et forcer la volonté d un homme contre lequel il était violemment irrité? Ramené une seconde fois sous les murs du château, le peuple se serait précipité avec les Marseillais , et aurait exécuté les menaces qu'il avait faites en se retirant après l'inutile démonstration du 20 juin. Quoi qu'il en soit, cette insurrection, qui devait être innocente y suivant les idées de Barbaroux , échoua par la faute de Santerre et l'absence des quarante mille hommes qu'il avait promis. Les Marseillais , entourés seulement de quelques Jacobins , arrivèrent à lhôtel-de-ville.
On proposa un dîner fraternel aux Champs-Elysées : les Provençaux l'acceptèrent. Le couvert fut mis à côté d'un jardin où , par hasard , les grenadiers de la section des Filles-Saint-Thomas , tous dévoués à la cour, faisaient un repas de corps. Ce rapprochement devait amener un conflit; il eut lieu sans qu'on puisse assigner au juste la cause de la querelle. Barbaroux , homme passionné mais plein de bonne foi, pense que ce rapprochement tenait à une combinaison perfide, et que les grenadiers donnèrent lieu à la rixe, en insultant quelques personnes peut-être qui désapprouvaient leurs chansons inciviques; à l'insulte ils joignirent la menace , et mirent l'épée à la main. Alors un cri se fit entendre : A nous , les Marseillais ! et ceux-ci volèrent au secours des offensés. Suivant M. Rœderer, qui dut informer sur tous les événemens qui se passaient chaque jour, les Marseillais assaillirent d'une grêle de pierres les gardes nationaux , fort paisibles en ce moment : une rixe s'engagea , dans laquelle un garde national reçut un coup de sabre et tomba mort; les autres, blessés, poursuivis, menacés, se réfugièrent aux Tuileries , où les dames de la cour, le roi, la reine, leur prodiguèrent des secours et des consolations. Les deux partis s'adressèrent ensuite à rassemblée , en s'accusant mutuellement : elle passa à l'ordre du jour, mais une querelle sérieuse faillit s'élever entre les grenadiers de la section des Filles-Saint-Thomas , qui