‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 45 sur 125 · REJET DU DÉCHET CONTRE LAFAYETTE · texte numérisé non relu

REJET DU DÉCHET CONTRE LAFAYETTE

et conscience un verdict d'acquittement. Plusieurs d'entre eux ont été apréhendés au corps et ont couru le risque d'être pendus. Dumolard , V aublanc , Quatremère de Quincy avaient été surtout en butte à la fureur aveugle de la foule I Un autre député rapporte qu'il a entendu les Jacobins assemblés vouer à l'exécration les membres de la majorité. «Point de discussion possible, s'écrie Girardin, qui la veille avait failli être assassiné dans la salle même, des séances, point de discussion possible sans liberté d'opinion. Je déclare à mes commettans que je ne puis délibérer si le Corps législatif ne m'assure liberté et sûreté ! » Un membre demande ironiquement au véhément orateur comment on la frappé. « Gomment? comme frappent les lâches , par derrière, » répond Girardin.

Tous les membres de la droite et une partie de la gauche s'écrient : « Oui ! oui ! nous ne délibérerons pas ! nous ne pouvons rester ici ! Sortons de Paris. » Un député de cette ville leur répond : « Vous ne trouverez nulle part plus de moyen d'assurer la liberté de vos séances qu'à Paris. L'assemblée mande à la barre le procureur-général-syndic ; dans le moment elle reçoit une lettre du ministre de la justice Dejoly, qui déclare que le mal est à son comble ; que la foule est excitée par une multitude d'écrits qu'il ne peut réprimer faute d'une loi qu'il a demandée par huit lettres demeurées sans réponse. Il rend compte d'excès commis dans la soirée de la veille , non seulement sur des députés , mais sur plusieurs autres personnes, notamment sur le commandant de la garde nationale , descendant de son poste , qui a été attaqué et sabré. Isnard veut qu'on appelle le maire pour connaître par lui le véritable état de la capitale, ensuite, après avoir blâmé les violences exercées contre les députés, et averti le peuple des* dangers de l'anarchie , il ajoute : «J'ai dit à la commission : Je vous entends depuis huit jours vous occuper des moyens de sauver le roi des insurrections populaires ; vous faites hérisser les Tuileries de canons et

baïonnettes ; abandonnons tons ces moyens violens et inutiles. Il en est un plus simple de tout calmer: c'est de sau» ver le peuple des manœuvres du roi.... Les peuples sont en général tranquilles et bons-, s'ils s'irritent contre l'autorité et contre tes lois , c'est qu'ils ont eu à souffrir de quelque grande injustice. .. Dans cette occasion, par exemple, le peuple est aigri , agité , irrité , et tous blanchissez ceux qui ont été la cause première de ses malheurs.... Ah! si le ciel, qui connaît le secret des consciences, se chargeait de punir les coupables, c'est sur Lafayette, e'est sur le département de Paris , c'est sur la cour que tomberaient ses premières vengeances. » A ces mots, plusieurs membres de la droite interpellent Isnard , qu'ils accusent de prêcher la révolte contre un décret. « Je suis si loin , reprend l'impétueux orateur, de vouloir enfreindre la loi, que si un décret me condamnait à mort , et que personne ne voulût me conduire au supplice, j'irais moi-même. » Guadet veut que l'on interroge le maire sur ce qui regarde la capitale, et qu'on demande aussi au roi s'il a les moyens de sauver la France. Ghendien , plus violent et plus hardi, après avoir provoqué contre lui les cris : A l Abbaye ! à V Abbaye] par des attaques directes à l'Assemblée nationale, qui a tremblé devant un homme, parce qu'il disposait d'une armée , ose avancer que cette même assemblée est incapable de sauver la patrie , et demande qu'elle le déclare.

Au milieu du tumulte excité par cette harangue de tribun qui donne une idée de l'audace des hommes du temps* Rœderer paraît à la barre, et ne démontre que trop bien l'insuffisance de toutes les mesures prises par le directoire afin de détourner l'orage qui s'annonçait pour le lendemain. Le procureur-général offrait sa tête au péril , et pour garantie de sa soumission aux décrets de l'assemblée ; mais c'était presque tout ce qu'il pouvait offrir. Pétion survient, et tout en déclarant que la municipalité n'a rien négligé

B0EDERER ET PÉTION. itti

pour calmer les esprits et prévenir les désordres, particulièrement en faisant concourir les citoyens des différentes sections à la garde du roi, il laisse entrevoir clairement qu'il ne convoquera pas la milice nationale, parce qu'elle est divisée d'opinion, et que la requérir serait armer les citoyens les uns contre les autres. Pétion ajoutait : « Nous avons déjà, dans les momens orageux , employé avec le plus grand succès les moyens de la raison et de la confiance. » Pétion disait vrai. Le lendemain de la journée du 20 juin , il avait apaisé un mouvement sérieux avec les seules armes de la persuasion. Le 26 juillet, il avait obtenu le même genre de succès dans les deux faubourgs. Les révolutionnaires l'accusaient d'avoir fait avorter le mouvement qui devait avoir lieu le 29 du même mois, d'après la décision du directoire de l'insurrection, ainsi que nous l'avons dit. Peut-être espérait-il encore , cette fois, conjurer l'explosion populaire dont il redoutait d'ailleurs les conséquences; en effet, la déchéance du roi était presque résolue dans l'assemblée, et le sage magistrat préférait cette décision nationale aux chances d'une attaque meurtrière et dangereuse contre le château : il avait d'autant plus raison dans cette circonstance, que la cour, avec un peu de courage et de prévoyance , aurait pu obtenir la victoire dans la journée du 10 août.

Les déclarations du procureur-syndic et du maire ne firent qu'augmenter l'inquiétude et l'agitation des députés. Vaublanc crut que la première mesure qu'il y avait à prendre était d'ordonner aux fédérés de sortir sur-le-champ de Paris. Cette motion , si peu à Tordre du jour, fut suivie d un nouveau tumulte et d'une violente réponse de Guadet \ il prit hautement le parti des fédérés , sans les nommer toutefois. Les paroles de Guadet excitèrent le plus vif enthousiasme dans le parti populaire , qui imposa silence au parti constitutionnel. L'assemblée passa à l'ordre du jour, en décrétant, pour la forme, que le ministre de la

guerre rendrait compte des dispositions qu'il devait avoir Élites pour recevoir les fédérés à Soissons. Les fédérés ne partirent point], le peuple et 1? révolution les retenaient à Paris. Le 9, à l'ouverture delà séance, Lamarque exprima des craintes qui ne manquaient pas d'un certain fondement, et qui auraient mérité une sérieuse attention si Ton avait eu affaire à un prince homme de tête et de cœur. « Le pouvoir exécutif, disait l'ombrageux orateur, jettera dans la foule quelques uns de ces hommes qui sont toujours à ses ordres pour agiter le peuple. Quand le trouble sera bien excité, ce même pouvoir exécutif, au lieu de faire marcher la vraie garde nationale , rassemblera autour de lui les chevaliers du poignard, les correspondais de Goblentz -, on corrompra l'armée , on fera agir simultanément les étrangers 5 c'est à vous de prévenir ces désordres. »

Louis était bien capable d'écouter , d accueillir même ce projet machiavélique; mais il manquait de toutes les qualités nécessaires pour l'exécuter avec quelque espoir de succès ; en sorte qu'il se trouvait pressé de tous côtés, sans savoir reconnaître et saisir le moyen de sortir d'embarras.

Le comité d insurrection, accru par degrés de Chabot, de Marchand , jeune et énergique révolutionnaire , de Granet de Marseille, de Tallien, qui débutait avec une certaine énergie, de Vilain d'Âubigny, homme d'un physique ingrat , d'une moralité très douteuse, mais d'un caractère hardi, de Legendre, élève révolutionnaire de l'école de Danton, de Lacroix d'Eure-et-Loire, qui deviendra son familier, et enfin de Robespierre, n'avait cessé de tenir, soit à Gharenton , soit dans le faubourg Saint- Antoine, soit dans la salle du comité de surveillance des Jacobins, des séances où l'on faisait chaque jour les préparatifs du mouvement. Le 4 août, on avait décidé que le peuple se lèverait dans la nuit du 9 au 10, et marcherait au siège du château.

COMITÉ ROYALISTE. ItfS

Le roi savait tout ce qui avait été résolu dans cette formidable réunion et dans tous les autres ateliers de conspiration : ses serviteurs les plus fidèles lui révélaient de moment en moment les préparatifs faits contre lui, lui désignaient les chefs, le jour et presque l'heure de l'insurrection , et cependant il conservait une sécurité qui exige de nous quelques explications.

Le projet de l'évasion du roi se poursuivait avec une nouvelle ardeur. Averti de l'imminence du danger, le vénérable Malesherbes avait écrit au prince que la fuite était sa seule ressource, et que, le lendemain , il ne serait plus temps. Louis avait enfin paru persuadé de la nécessité de s'échapper. On attendait avec impatience ses ordres définitifs, lorsque, le 6 août, à six heures du soir, on vint, de la part de leurs majestés, dire aux membres du comité des défenseurs du roi , qu'il fallait suspendre les préparatifs du départ. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour M. de Montmorin et ses amis. Ce ministre reconnut encore ici la plus fatale des habitudes de Louis XVI , celle d'avoir toujours derrière la toile des conseillers secrets qui lui donnent d'autres avis que ceux de dépositaires avoués de sa confiance , et il s'écria : « Le roi est perdu , et nous le sommes aussi. » Le 7, la lettre de M. de Malesherbes lui fut envoyée avec cette note, écrite en marge de la main du roi : « On m'assure de bonne part que le plan d'insurrection n'est pas aussi avancé que vous le croyez ; d'ailleurs il reste encore des moyens de la prévenir ou de la retarder , et je m'en occupe ; il ne faut que gagner du temps. J'ai des raisons de croire qu'il y a moins de dangers à attendre qu'à fuir. Vous pouvez toujours entretenir les mêmes moyens de surveillance et de secret, et continuer de me tenir au courant avec la même exactitude. » Voici les ressources qui rassuraient Louis XVI. On avait organisé des compagnies armées, qui obéissaient aux ordres de Dangremont. D'ailleurs le roi comp-

tait, d'un côté, sur le dévouement des nobles qu'il avait appelés des provinces par L'entremise de Terrier-Montciel; de l'autre , la cour avait établi au Carrousel un club français , composé de soldats de la garde royale et d'ouvriers de différentes manufactures, que Bertrand de Molleville payait à raison de quarante sous par jour ; ils étaient sous le commandement d'un nommé Lieutaud de Marseille, homme audacieux et corrompu , perdu d'honneur, sans foi , sans probité , capable d'exciter le peuple aux plus grands excès dans une révolution , et de se prêter à toutes les coupables volontés de la cour, pourvtr qu'elle payât son zèle au poids' de l'or. Les Suisses inspiraient encore plus de confiance au roi ; mais, ainsi qu'on l'a vu, il plaçait avant tout ses espérances dans les étrangers. Ce prince se flattait aussi de conjurer son malheur par d'autres moyens. Il avait essayé de gagner Pélion et Brissot avec des sommes considérables. Les renseignemens puisés dans les archives des chefs mystérieux de toutes ces intrigues royales portent que le premier de ces députés reçut un million des mains du roi lui-même , et que , le 9 août, la cour négociait encore avec Brissot , qui ne demandait pas moins de trois millions, comme prix de ses services *, enfin , suivant la même autorité , la Gironde aurait exigé neuf millions pour détourner l'orage prêt à éclater sur le château -, mais il n'a pas été possible de trouver d autres traces du crime de vénalité consommé ou seulement conçu dans la pensée par des hommes morts avec tant de courage pour la cause qu'ils avaient embrassée , et justifiés presque tous par la plus honorable pauvreté , conséquence volontaire du plus rare désintéressement. On a prétendu aussi que Danton penchait à écouter de honteuses propositions qui tendaient à acheter son appui, Cette accusation ne paraît pas même avoir ici le plus léger fondement. Il se peut que Bertrand de Molleville, qui employa tant d'or en intrigues et en tentatives de corruption , avec une sottise égale à son in-

PRÉLUDES DE i/lNSURRECTION . ISS

concevable profusion , ait cru racheter le roi à prix d'or 5 mais , dans tout ce vil manège , lui seul et ses lâches agens ont été coupables. Au reste , pour juger de la perspicacité d'esprit et de l'utilité des services de cet ex -ministre , il suffira de dire que, le août au soir, il rassurait encore le roi contre le danger : le trône allait tomber comme un édifice miné de toutes parts , et le dépositaire intime de la confiance royale ne voyait pas même ce qui frappait tous les yeux.

La soirée de ce jour s'annonçait menaçante et terrible. Danton, qui se sentait grandir à chaque insurrection, Danton au milieu de ses chers Cordeliers , et en présence des Marseillais, que le maire et le conseil municipal avaient , de leur autorité privée, transportés de la caserne de la rue Blanche auprès du foyer de l'insurrection , s'écriait : a II faut en finir; le peuple ne peut plus recourir qu'à lui-même , car la constitution est insuffisante , et l'assemblée a osé absoudre Lafayette; hâtez-vous donc, car cette nuit même les satellites cachés dans le château doivent faire une sortie sur le peuple et l'égorger , avant de quitter Paris pour rejoindre Goblentz. Sauvez-vous donc -, aux armes ! aux armes ! » On n'avait point compté sur Robespierre , qui , dans une réunion de citoyens appelés chez lui au sortir du comité d'insurrection , avait voulu ajourner le mouvement, et paru manquer d'audace, au grand scandale de quelques ardens révolutionnaires irrités contre lui. Dans les journées du 9 au 10 août, Robespierre ne parut ni à la Commune ni aux Jacobins ; cependant telle était la faveur dont il jouissait , que personne alors n'eut la pensée d'accuser son absence. Le fougueux Marat avait couru se cacher dans un asile ouvert par Danton , qui l'avait dérobé si long-temps aux poursuites ardentes de Lafayette.

Cependant, après avoir contremandé l'attaque de nuit, parce qu'il savait les dispositions du château, le comité

d'insurrection venait J de partager ses membres entre plusieurs sections. Le Jacobin Santerre et l'audacieux Westermann devaient conduire le faubourg Saint- Antoine; Fournier l'Américain entraînerait avec lui le faubourg Saint- Marceau ; Danton , Carra et Camille Desmoulins veillaient avec les Marseillais sous les armes. Sur les onze heures et demie du soir, un coup de fusil partit dans la cour du Commerce, sans qu'on ait pu savoir de quel côté ou dans quelle intention. Le cri aux armes 1 fut la réponse du peuple ; ce cri devint général. Aussitôt les Marseillais se rassemblent à la porte des Cordeliers , et attèlent leurs canons pour partir, emportant avec eux cinq mille cartouches à balle , qu'un arrêté des administrateurs de police leur avait fait distribuer, au mépris de la défense expresse du directoire de département. Baille et Rebecqui paraissent à leur tête; mais leur véritable chef, lame de leur entreprise, est Barbaroux. Barbaroux les a appelés de Marseille ; chaque jour il les a conduits auprès du volcan où Danton lance les laves de sa parole -, il les a préparés pour la grande journée qui brille enfin à ses regards ; maintenant il va mourir ou vaincre avec ses compatriotes. Ce généreux Décius et ses collègues montrent toute l'audace d'une grande résolution ; mais effrayés par des symptômes de divisions , ils se méfient encore d'une partie des Parisiens ; ils osent à peine croire au succès , et craignent d'être responsables de la défaite et du sang des enfans de Marseille qui vont affronter la mort. Danton croit à la ' victoire , et la salue au nom du génie de la révolution dont il est l'image vivante. Camille Desmoulins, qui donna le premier signal de l'insurrection du 14 juillet 1789, se précipite avec quelques autres patriotes , pour faire sonner le tocsin. A ce bruit terrible que toutes les églises répètent comme autant d'échos, Paris croit entendre la dernière heure de la royauté. La république commence à lever la tête-, tout le monde ne l'aperçoit pas, mais elle se

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