‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 47 sur 125 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

La cour, quoique trop confiante dans les moyens de corruption et dans la promptitude des secours de l'étranger, n'avait pas négligé ses moyens de défense ; mais peutêtre n étaient-ils pas proportionnés à la grandeur du péril. Sur les dix-huit cents Suisses appelés de Courbevoie , huit à neuf cents occupaient l'intérieur des appartenons et quelques postes dans les cours. A cette brave milice se joignaient les soldats de la garde licenciée, ainsi que d'autres militaires réunis depuis long -temps sous la main du gouvernement, qui redoutait sans cesse quelque attaque violente et soudaine. Un certain nombre d'entre eux avaient revêtu l'uniforme des Suisses. La gendarmerie, composée des gardes françaises qui avaient combattu avec le peuple à la Bastille, ne conservait pas les sentimens qu'elle avait montrés au 6 octobre, en contribuant avec Lafayette au salut de la famille royale. Cette troupe penchait bien plus pour le peuple que pour la cour. La garde nationale, dont

r état-major était licencié et le commandement en cher divisé de manière à ôter toute précision et toute unité aux ordres de la volonté supérieure , se trouvait désorganisée elle-même, et n'avait pu envoyer d'abord que six cents hommes au château.

Le commandement supérieur de la garde nationale , pour cette nuit menaçante et pour le lendemain, était, comme nous lavons dit , échu à Mandat , ancien capitaine des gardes françaises. Le marquis de Mandat se trouvait personnellement dans une position très difficile et très dangereuse : il avait encouru la haine d'une grande partie de la garde nationale par un dévouement presque fanatique pour la cour. // garantissait toujours sur sa tête les bonnes intentions du roi; il paraissait toujours certain que la cour n'avait aucun mauvais dessein. Par une étrange fatalité , la cour ne pouvait le souffrir, parce qu'il était le partisan de la constitution ( i ) ; mais du moins elle le jugeait incapable de trahir par ambition ou par faiblesse. Chargé de la défense du château pendant l'agonie de la royauté , Mandat fit à la hâte ses dispositions avec sang-froid et habileté , sous les yeux du roi , de la reine , des ministres : il avait placé une pièce de canon en batterie dans la cour des Suisses , trois autres dans celle du milieu , et trois dans celle des princes ; mais les canonniers parisiens , tous ouvriers ou artisans , parce que la bourgeoisie avait fini par trouver le service de l'artillerie trop pénible , étaient républicains exaltés , et l'ennemi était ainsi dans la place.

(i) Madame Campan cite a cet égard une anecdote remarquable : Louis ayant demandé à cette dame ce que c'était que Mandat, en obtint cette réponse : <c Sire , c'est un de vos sujets les plus fidèles , mais avec beaucoup de loyauté et fort peu d'esprit; il est dans l'engouement de la constitution. » « J'entends, reprit le roi, c'est un homme qui défendrait mon palais et ma personne , parce que cela est imprimé dans la constitution, et qu'il a juré de la maintenir; mais qui se battrait contre le parti qui veut Vautorité souveraine : c'était bon à savoir d'une manière positive. »

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Mais les Suisses avaient les yeux sur eux , et M. de Luze, officier supérieur, disait à ses fidèles soldats : « Si les canonnière ne se conduisent pas comme ils doivent le faire, nous nous déciderons à employer la force pour leur ôter le maniement des pièces, et nous-mêmes nous nous chargérons de les diriger : les artilleurs qui servaient nos canons sont encore tous dans le régiment ! » Mandat avait aussi placé quelques postes de gendarmerie à la colonnade du Louvre et à l'hôtel-de-ville.

Dans l'intérieur , une foule d'anciens serviteurs, attirés par leur zèle et par leur courage, obstruaient les salles du ehâteau, déplaisaient à la garde nationale, qui se rappelait la journée du 28 février, et embarrassaient la défense , parce que la plupart étaient mal armés , et dans un âge où le bras ne peut plus obéir aux volontés du cœur. MM. deBoissieu etMenou, maréchaux de camp; Lajard, ex-ministre , qui commandaient aussi aux Suisses ; les Viomenil, les Puiségur, les Pont-Labbé, les d'Hervilly, le vieux maréchal de Mailly étaient àla tête de ces fidèles serviteurs. Respect à leur courage, à leurs cheveux blancs et à leur fidélité $ respect à tous ceux qui , quelle que soit leur opinion, gardent la religion du serment. Là se trouvaient aussi pour remplir un devoir, le directoire du département, le vertueux La Rochefoucault , et le procureurgénéral-syndic, auquel on demandait un appui et des moyens dont il ne disposait pas. Le maire Pétion était aussi présent, et se vit forcé de signer l'ordre de repousser la force par la force. Non seulement le directoire du département et le procureur-général-syndic ne pouvaient presque rien dans l'état ordinaire des choses , en face d'une municipalité qui ne connaissait pas elle-même les bornes de son autorité-, mais dans ce moment décisif, ils étaient réduits à une nullité absolue. Paris ne reconnaissait plus ni magistrats ni lois 5 tous les pouvoirs étaient brisés , les sections en permanence s'étaient déclarées en insurrection. in. *i

En présence de cette grave résolution, un ministre demanda à Rœderer si lui pouvait se servir de la loi martiale. Celui-ci répondit que depuis le 5 août 1701, la loi martiale pouvait être proclamée quand la tranquillité publique était habituellement troublée; « mais, ajouta-t-il , il y a révolte plus forte que l'autorité de la loi martiale et que ceux qui pourraient la proclamer; il est absolument inutile d'y songer pour la circonstance présente ; au reste , c'est à la seule municipalité à juger quand il y a lieu à proclamer la loi martiale. » Mais la municipalité ellemême n'était pas en situation de délibérer sur une pareille question. Toutefois la position de la cour n'était pas encore désespérée : les Marseillais ne faisaient que de se mettre en marche ; le faubourg Saint-Marceau n'était pas encore prêt à sortir; dans le faubourg Saint-Antoine, Santerre . semblait balancer à lever l'étendard ; les Gravilliers n'étaient pas encore en mouvement. Frappé de ces circonstances favorables , Mandat avait conçu une idée tout à la fois prudente et hardie : il voulait se porter rapidement avec une partie de ses forces à la place de Grève, arrêter les insurgés du faubourg Saint- Antoine , les écraser avec de l'artillerie sous l'arcade Saint- Jean, tandis que les Marseillais, après avoir passé le Pont-Neuf, auraient été attaqués en tête sur les quais par des Suisses sortis des différens guichets du Louvre , et une partie des gendarmes postés près de la colonnade du Louvre. Déjà les ordres nécessaires étaient donnés par Mandat aux commandans des divers postes, et particulièrement au chef du poste de l'hôtel-de-ville ; la double attaque préparée par Mandat devait précipiter les Marseillais dans la Seine. Ce plan ne manquait pas de chances de succès , et peut-être en tombant au moment même sur les insurgés, avec la rapidité de la foudre, était-il possible de sauver le roi et sa famille. Nous devons citer à l'appui de cette hypothèse l'opinion de Bonaparte, alors lieutenant d'artillerie. Le député

patriote Pozo di Borgo , aujourd'hui ambassadeur de Russie, parcourait le 9 au soir les rues de Paris, pour juger par lui-même de l'état de la capitale. Il traversait à la tombée de la nuit la rue de l'Echelle , lorsqu'il aperçut à une fenêtre de l'entresol un jeune officier, et lui fit signe de descendre. « Eh bien, que pensez- vous de ce qui se passe? — Ce soir on attaque le château. — Croyez-vous que le peuple réussisse? — Je ne sais, répondit le futur empereur, mais ce que je puis assurer, c'est que si Ton me confiait deux bataillons suisses et cent maîtres de cavalerie , je repousserais les insurgés de manière à leur ôter pour toujours l'envie d'y revenir. »

Le plan de Mandat fut refusé : on voulut attendre l'attaque pour employer la force. Cette détermination, digne de gens qui ne savaient rien oser eux-mêmes et rien permettre à 1 audace et au courage des autres , fit perdre de grands avantages aux défenseurs du château , dont les approches étaient faciles par toutes les rues étroites qui aboutissaient au Carrousel , et formaient autant de chemins couverts extrêmement favorables à l'irruption du peuple.

Tandis que les Marseillais et les gardes nationaux se préparaient à l'assaut du palais , les sections, voulant donner un centre d'action au grand mouvement révolutionnaire , prononcèrent l'abolition de la municipalité existante, et lui substituèrent un conseil général de la Commune , composé de cent quatre-vingts membres, qui nommèrent pour les présider Huguenin, révolutionnaire prononcé, et Hardi, du faubourg Saint-Antoine : le secrétaire fut Tallien. De tous les membres de l'ancienne municipalité , Danton , Manuel et Pétion avaient été seuls conservés. La plupart de ceux qui composaient cette nouvelle autorité appartenaient aux principes de Danton ;. hommes hardis, hommes d'action, qui savaient que pour eux il n'y avait plus que la victoire ou la mort. Us cassèrent l'état-major de la garde nationale, connu par son dévouement au roi et à la charte

décrétée par l'Assemblée constituante. Les Marseillais et les fédérés bretons voulaient partir; ils demandaient à grands cris le signal ; mais le faubourg Saint - Antoine n était point encore parvenu à former ses colonnes. Santerre hésitait j Westermann courut lui mettre son sabre sur la poitrine , en décriant que les Marseillais marchaient sur les Tuileries , et qu'ils seraient bientôt massacrés si on ne leur portait pas secours. Il n'y avait plus à balancer, Santerre se mit en marche. Pendant ce temps le tocsin sonnait de tous côtés : les orateurs se succédaient dans les différens clubs et dans les sections , non moins violemment agitées -, ils excitaient la foule à l'insurrection. Ces réunions révolutionnaires présentaient dans les grandes circonstances un aspect qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Les harangues séditieuses dans lesquelles l'orateur, Réchauffant de plus en plus à chaque éruption de sa pensée, lâche toutes les rênes à sa fougueuse éloquence ; les fréquentes interruptions, les applaudissemens frénétiques, les exclamations de ceux qui ne peuvent plus contenir lesmouvemens de leur intérieur*, le tumulte des discussions, les hommes du peuple brandissant leurs armes aux cris de vive la liberté ! les profondes altérations des figures métamorphosées par les passions orageuses qui tourmentent tous les cœurs , de véritables rugissemens poussés par ces hommes que l'approche du danger rend furieux , des cris de vengeance et de mort, des inspirations généreuses, des traits touchans , le tumulte général , le flux et le reflux perpétuel de la salle , donnaient à ces réunions un caractère dont nous ne pouvons avoir aucune idée aujourd'hui , même après avoir assisté aux délibérations de la société des Amis du Peuple et de celle des Droits de l'Homme : rien ne ressemble à des assemblées qui délibèrent au milieu de l'insurrection.

Les députés en séance attendaient l'événement, et chaque fois qu'un nouveau représentant entrait, tous les autres

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se précipitaient vers lui pour savoir des nouvelles du dehors. Une députaiion de la commune admise à la barre vint annoncer des craintes sur la personne du maire, qui, retenu au château , ne demandait que son retour à l'hôtel- de-ville. De longues conférences avaient eu lieu entre Pétion et le procureur-syndic ; quelques gardes nationaux les suivaient partout avec des démonstrations plus ou moins hostiles. Se voyant ainsi surveillé , le maire s'assit au bas de l'escalier de la terrasse, où il resta près d'une heure, causant avec un officier municipal nommé Sergent ; il était calme, mais non sans inquiétude. L'assemblée, instruite de la situation périlleuse où il se trouvait engagé , décréta que le premier magistrat de Paris serait appelé k la barre pour y rendre compte de l'état de la capitale et des mesures qu'il avait prises relativement au maintien de Tordre. Les défenseurs de Louis n'osèrent s'opposer à l'exécution de cet ordre, et Pétion parut à la barre. Il dit avec simplicité que la gravité des circonstances lui avait fait un devoir de se porter au château , qu'il avait bien entendu des discours violens contre lui , mais qu'il oubliait ce qui lui était personnel pour ne s'occuper que de l'intérêt général. Ces paroles furent couvertes par les cris de joie des tribunes : le maire se rendit alors à l'hôteldc-ville, où les insurgés l'arrêtèrent pour la forme, afin de voiler sa complicité avec eux. Immédiatement après le départ de Pétion , le sincère et honnête Dejoly, ministre de la justice, fidèle jusqu'au dernier moment à ses devoirs envers le prince , se hâta de déclarer à l'assemblée que le roi n'avait jamais eu l'intention de porter la plus légère atteinte à la liberté du maire. « Instruit , ajoutait le ministre de la justice , que l'on doit se porter chez le roi et à l'Assemblée nationale, je la supplie de prévenir les désordres qui pourraient suivre celte démarche. » François de Neufchâteau lui répondit : « Il n'y a aucune mesura à prendre : il existe des lois ] c'est au pouvoir exé-

cutif à les faire respecter. » François de Neufchàteau était un ami de la liberté , un patriote sincère ; mais il aurait dû trouver dans son arae quelque chose de plus élevé , de plus judicieux que cette insignifiante réponse , qui ressemblait à une dérision.

La cour, ainsi que la famille royale, comprenait bien que Faction ne pouvait manquer de s'engager à la pointe du jour : aussi presque tout le monde avait-il veillé. Sur les trois ou quatre heures du matin , au moment où Pétion sortait des Tuileries , le jour commençait à poindre. Madame Elisabeth s'avança vers une croisée du cabinet du roi dont un contrevent venait d'être entrouvert. « Venez, ma sœur, dit-elle , venez voir comme le ciel est rouge. » Effectivement il était tout en feu. Je ne sais si la jeune princesse tirait secrètement quelque mauvais présage de cette circonstance } pâle et la main appuyée sur l'épaule de sa sœur, libre et reine encore , Marie-Antoinette salua le lever du soleil pour la dernière fois.

Le roi , qui s'était retiré dans sa chambre à coucher, rentra dans le cabinet-, Mandat vint lui annoncer, ainsi qu'aux ministres et au procureur-syndic, que la Commune venait, par un second message, de lui envoyer l'ordre de se rendre auprès d'elle. Pétion , en effet, avait appris à quelques nouveaux membres du pouvoir municipal insurrectionel que les circonstances l'avaient forcé de remettre par écrit l'ordre de repousser la force par la force -, c'était pour reprendre cet ordre que l'on appelait à l'hôtel-deville le malheureux Mandat.

Le commandant hésitait ; mais, craignant d'enfreindre la loi , il remit à son jeune fils , qui était au château avec lui, l'ordre de Pétion , et , accompagné d'un seul aide de camp , il se rendit à Thôtel-de-ville, où il demeura muet d'étonnement en présence de la nouvelle municipalité. On l'interroge sur ce qu'il a fait , sur les ordres qu'il a donnés, sur ce qu'il prépare. Mandat, qui comprend qu'il

est perdu , hésite , balbutie , et ne peut détruire les accusations portées contre lui. En effet , on connaissait ses dangereuses dispositions militaires : dès lors il n'était plus qu'an ennemi public. Le président ordonne son renvoi à l'Abbaye. Un membre du conseil fait un signe qui devient un arrêt de mort-, au bas de l'escalier le malheureux officier est tué d'un coup de pistolet. On le dépouille , on cherche en vain Tordre du maire , et alors on précipite le cadavre dans la Seine. Mandat fut la première victime du 10 août ; sa mort décida la fortune de la journée et le succès des révolutionnaires. La Commune se hâta de proclamer Santerre commandant en chef des forces parisiennes : si l'on ne comptait pas sur son audace, on ne doutait pas de sa bonne foi et de sa fidélité. Santerre était allé briguer ce poste pendant que Westermann, uniquement occupé de Faction qui allait se livrer au Carrousel, guidait le faubourg Saint- Antoine , où les Marseillais et les Bretons étaient arrivés depuis long-temps.

Des Tuileries , en effet , on voyait les Marseillais *n bataille , leurs canons dirigés contre le château ; on entendait les cris de assaillans , le cliquetis des armes et le ça ira chanté en chœur par les fils de la Provence et de la Bretagne. Quel effet ce chant terrible devait produire sur une famille malheureuse , et sur le cœur de Marie- Antoinette , qui voyait Louis immobile et résigné passer un temps précieux et irréparable avec son confcsseurHébert! Oublier dans une telle extrémité le péril des siens , et négliger les moyens de défense qui restaient ; trahir des hommes qui allaient se faire égorger en défendant la couronne, pour ne songer qu'à mettre ordre à sa conscience , n'était -il pas d'un coupable égoïsme? Comme époux, comme père, comme roi, Louis avait des devoirs sacrés, et c'était en les remplissant avec courage, et non pas en se prosternant aux pieds d'un homme, qu'il pouvait obtenir le pardon de ses fautes. En de telles extrémités un prince

lève les yeux au ciel, prononce le nom du Dieu de l'univers et offre sa tête aux dangers avec la résolution de vaincre ou de mourir.

A cinq heures, on éveilla et Ton fit habiller le dauphin et sa sœur , pauvres enfans dormant sur la bouche d un volcan. Ils vinrent auprès de la reine pour accompagner Louis XVI, qu'on avait déterminé, non sans peine,à paraître. Marie-Antoinette, les yeux brillans, les lèvres agitées par une émotion dont elle n'était plus maîtresse, s'était écriée , dit-on, en arrachant un pistolet de la ceinture de M. d'Affry et en mettant cette arme dans la main de Louis : « Voici , monsieur, l'instant de vous montrer (i) ! » Louis se con-

(i) Ce fait et plusieurs autres ont été cités avec complaisance, et répétés partout; mais voici un témoin qui infirme les récits publiés jusqu'à ce jour. M. Rœderer, auteur de la Chronique de cinquante jours , ouvrage où, en sa double qualité de constituant et de magistrat, il prend évidemment parti contre les insurgés; M. Rœderer; qui a tout vu pendant la nuit du 9 et la journée du 10 août ; M. Rœderer, que le roi, h reine , Madame Elisabeth , les ministres , interrogeaient à toute minute sur les nouvelles de Paris et sur les moyens de salut , s'exprime ainsi : « Je ne sais sur quel témoignage presque tous les historiens ont prêté à la reine, dans la nuit du 10 août, des paroles et des résolutions d'une exaltation plus qu'héroïque , comme d'avoir dit qu'on la clouerait plutôt aux murs du château que de l'en faire sortir , ou d'avoir présenté des pistolets au roi , en l'invitant a se donuer la mort. Je ne sais dans que] moment , a qui, devant qui elle pourrait avoir fait et dit ces choses-là. Pour moi , je n'ai rien vu de semblable : ce que j r aï vu et entendu est même inconciliable avee ces étranges narrations. La reine, dans cette nuit fatale, n'eut rien de viril, rien d'héroïque, rien d'affecté ni de romanesque; je ne lui ai vu ni emportement, ni désespoir, ni esprit de vengeance; elle fut femme, mère, épouse en péril; elle craignit. elle espéra , s'affligea , se rassura ; elle fut aussi reine et fille de Marie- Thérèse ; elle pleura sans gémir, sans soupirer, sans parler. Son inquiétude t sa douleur , furent contenues ou dissimulées par respect pour son rang, pour sa dignité , pour son nom. Quand elle reparut au milieu des courtisans , dans la salle du conseil r après avoir fondu en larmes dans la chambre de Thierry, la rougeur de ses yeux et de ses joues était dissipée ; elle avait l'air sérieux f mais tranquille et même dégagé. Elle marqua en effet du courage par sa contenance ; mais, je le répète, elle ne donna ni marques de bravoure, comme on l'a supposé, ni d'sxaltatk)», ni <fe colère, ni de désespoir. » Tous les antécédens de la vie de

tenta de parcourir lentement les postes^inlérieurs, où des soldats choisis accueillirent la famille royale par des cris de dévouement et d'allégresse. Louis vint se placer au balcon du palais -, il était revêtu d'un habit violet uni -, il avait conservé encore sa coiffure de la veille -, son teint était animé, ses yeux gros et rouges. Il vit sans pâlir les canons marseillais pointés contre lui. Les clameurs des insurgés furent couvertes par un cri immense de vive le roi ! parti de l'intérieur des cours. Les nobles qui occupaient les appartenons se précipitèrent vers les fenêtres en agitant leurs chapeaux. Il y eut là un moment d'exaltation et d'espérance qui durait encore lorsque Louis descendit dans la cour du roi pour y faire la revue des troupes dont elle était remplie. Si le prince eût profité de l'effet de sa présence sur les soldats , l'insurrection pouvait encore être comprimée : la grande masse des faubourgs n'était point encore arrivée. Il fallait se mettre à la tête de ses Suisses fidèles , ouvrir les portes du château et aborder hardiment k la baïonnette les Marseillais et les Bretons; après avoir culbuté cette troupe encore incomplète et plus propre à l'attaque qu'à la résistance, il fallait marcher sur rhôtel-de-ville en balayant tout ce qu'on aurait trouvé sur son passage } succès d'autant plus facile à la suite du premier qu'on aurait eu affaire à une masse confuse et composée d'hommes qui , pour la plupart , ne savaient ni manier habilement leurs armes , ni manœuvrer ; mais l'audace , le courage et les talens militaires manquaient à Louis : aussi , à l'assaut du château , les chefs révolutionnaires comptaient plus sur l'irrésolution et la faiblesse du prince que sur leurs propres forces. « Si le roi se fût montré , dit Barbaroux , dont l'opinion est irrécusable sur ce sujet,

Marie-Antoinette s'accordent avec ce témoignage d'un homme qui, sans partager les illusions de Lafoyetle , sans s'abuser sur les périls qu'on avait bissé grandir par une suite inconcevable de fautes , et surlout par l'absence de toute résolution forte, aurait voulu, comme lui, sauver la famille royale.

s'il fiH monté à cheval , la très grande majorité des bataillons de Paris se serait déclarée pour lui ! »

Le tocsin continuait à sonner , la générale battait dans toutes les sections -, parmi les gardes nationaux, les uns se rassemblaient et criaient vive la nation! les autres se formaient en silence. A six heures, la tête des principales colonnes des faubourgs Saint -Antoine et Saint- Marceau déboucha sur le Carrousel. Pendant ce temps, Louis continuait à passer la revue ; les cris de vive le roi! continuaient sur son passage -, tout à coup le bataillon de la Croix-Rouge et les canonniers firent entendre le cri de vive la nation ! Le roi répondit avec bonheur : « Oui ! vive la nation ! la nation et votre roi ne font et ne feront jamais qu'un ! » Il était encore dans les cours, lorsque deux nouveaux bataillons, encore plus mal disposés que les cannoniers et les gardes nationaux de la Croix-Rouge , arrivèrent ; ils appartenaient à la section des Gravillicrs , et criaient vive Pétion ! On les fit passer dans le jardin , sur la terrasse du bord de l'eau. Le roi se rendit sur celle des Feuillans, où était une partie du bataillon des Filles-Saint- Thomas et de celui des Petits-Pères, dont il connaissait les dispositions en sa faveur. Effectivement ils 1 accueillirent par des cris de vive le roi! Enhardi par cette épreuve , il se porta vers le pont tournant , mais la garde nationale s'était réunie au peuple armé de piques ; et pour éviter les cris de ces furieux , il revint par la terrasse du bord de l'eau , occupée par les bataillons des Gravilliers, qui ne lai épargnèrent pas les insultes et criaient sans cesse : A bas le veto! à bas le traître!

La reine , Dubouchage , de Sainte-Croix et Rœderer s'entretenaient de la situation des choses et calculaient ensemble les espérances de salut que donnait l'enthousiasme d une partie des troupes , lorsque les cris dont nous venons de parler arrivèrent jusqu'au château. Les ministres mirent la tête à la fenêtre : Dubouchage , très

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troublé , s'écria : « Grand Dieu ! c'est le roi qu'on hue ! allons bien vite le chercher ! » Aussitôt il descendit avec Sainte-Croix. La reine alors fit de vains efforts pour retenir ses larmes ; le procureur-syndic , en s'appliquant à la consoler, la suivit dans la chambre du roi, où les deux ministres revinrent bientôt avec le prince. Il rentra tout essoufflé et tout fatigué de l'exercice qu'il avait pris 5 il s'assit aussitôt , il paraissait peu troublé de ce qu'il venait d'éprouver.

Pendant que cette scène se passait dans le château, les • canonniers, tout à coup mutinés, tournèrent leurs canons contre les Tuileries en criant : Vive la nation ! Quelques gardes nationaux les imitèrent-, la majorité , restée fidèle, désarma les insurgés -, mais la désertion devint considérable, et beaucoup de soldats des bataillons parisiens passèrent à l'ennemi.

Les nouvelles les plus tristes avaient pénétré dans les rangs des citoyens dévoués à la défense du trône \ ils avaient appris la mort violente de Mandat , l'installation d'une municipalité , d'un conseil de la Commune , autorité révolutionnaire et prête à tout oser pour soutenir le peuple -, enfin les progrès de l'insurrection, que rien ne pouvait plus arrêter , ébranlèrent fortement une partie des gardes nationaux , qui voyaient bien qu'il n'y avait rien à espérer avec un roi incapable de donner un ordre, des ministres sans pouvoir , et un commandant aussi obscur et aussi nul que Lachesnaye, qui remplaçait Mandat. Lachcsnaye, mandé précédemment par la reine, qui voulait savoir s'il avait pris toutes les mesures propres à empêcher le rassemblement d'arriver jusqu'au château , répondit que le Carrousel était gardé -, mais il ajouta : « Madame , je ne dois pas vous laisser ignorer que les appartemens sont pleins de gens de toute espèce qui gênent beaucoup le service, qui empêchent d'arriver librement près du roi, ce qui rebute beaucoup la garde nationale. — C'est mal à propos , ré-

pondit Marie-Antoinette -, je vous réponds de tous les hommes qui sont ici. Ils marcheront devant, derrière, dans les rangs , comme vous voudrez ; ils sont prêts à tout ce qui pourra être nécessaire : ce sont des hommes sûrs. »

Ces paroles de la reine firent comprendre les projets du château à Rœderer, qui craignait une défense déplorable , soit qu'elle fût inutile, soit qu'elle fût victorieuse. En effet, dans le premier cas , elle perdait le roi, qui serait peut-être immolé sur la place avec toute sa famille ; dans le second, elle conduisait infailliblement à une entreprise contre le Corps législatif , qui , seuiet sans armes, se serait trouvé à la merci des vengeances de la cour. Dans les perplexités d'une position si grave, le procureur -général -syndic pressa d abord le roi d'écrire aux députés pour leur demander leur assistance \ ensuite il le pria de se retirer avec sa famille dans le sein de la représentation nationale. Dubouchage, fortement agité du danger où il avait vu ou cru voir le roi dans le jardin , dit à Rœderer : « Non , il ne faut pas que le roi aille à l'assemblée -, il n'y a pas de sûreté pour lui à y aller; il faut qu'il reste ici... » Le procureur pensa qu'il était de son devoir de se rendre avec le conseil de département à l'Assemblée nationale pour lui exposer l'état des choses et remettre l'affaire à sa sagesse. Les membres qui étaient présens acquiescèrent à la proposition de Rœderer, et se mirent en marche avec lui vers la salle des législateurs. Le procureur-syndic et ses collègues étaient déjà parvenus vis-à-vis du café de la terrasse des Feuillans , lorsqu'ils rencontrèrent Champion de Villeneuve , ministre de l'intérieur, avec celui de la justice, qui revenaient de l'assemblée, qu'ils avaient trouvée peu nombreuse, une partie de ses membres étant retenus au dehors soit par curiosité, soit par intérêt. « Où allez- vous? dit Dejoly à Rœderer. — A l'assemblée. — Eh quoi faire ? — Lui demander son assistance , une députation , ou appeler le roi et sa famille

dans son enceinte. — Eh! nous venons de faire la môme demande très inutilement. A peine si l'assemblée nous a écoutés ; elle n'est pas en nombre suffisant pour rendre un décret, il y a tout au plus soixante ou quatre-vingts membres. » En effet, le ministre de l'intérieur s'était présenté au sein de la représentation nationale et avait dit : « L'assemblée est instruite des mouvemens qui agitent la capitale : ces mouvemens ont déterminé à prendre les mesures que la constitution indique. Parmi ces mesures , nous nous sommes rappelé la députation que l'assemblée envoya le 20 juin chez le roi. Nous venons , au nom du roi , vous solliciter de prendre cette mesure , la seule qui puisse nous faire répondre de la personne du roi. Il y a plusieurs points à garder : nous osons promettre à l'assemblée qu'une députation assurera la tranquillité , non seulement au château , mais dans toute la capitale. » Le ministre était dans l'erreur : la présence de quelques députés ne pouvait calmer l'orage. Bigot-Préameneu convertit en motion la demande de Champion de Villeneuve. Taillefer, qui avait fait partie de la députation du 20 juin, dit : « Je n'oublierai jamais que la démarche franche et noble de l'assemblée n'empêcha pas de voir paraître le lendemain une proclamation perfide et injurieuse pour la nation française. Je vote pour la question préalable. » Bonnemère et Ghéron soutinrent l'opinion de Bigot; auxquels Ghaudieu répondit : « Mes commettans ne m'ont point envoyé pour aller en députation chez le roi, mais pour mourir à mon poste lorsque la patrie est en danger ! »

L'assemblée passa à l'ordre du jour, et c'est en retournant au château que Dejoly et Champion rencontrèrent Roederer, comme nous venons de le voir. Celui-ci revint sur ses pas , il fut, avec ses collègues du département, arrêté à l'entrée du château par les canonniers, qui se trouvaient postés avec leurs pièces àla porte qui descend du vestibule dans le jardin. Il parla aux soldats, afin de rassurer

les esprits contre l'inquiétude où ils étaient de se voir réduits à tirer sur leurs frères. De l'avis de ses collègues il se transporta dans la cour pour donner à tous l'assurance qu'on ne devait ni ne voulait attaquer, mais seulement se défendre. 11 répéta sans cesse : « Point d'attaque, bonne contenance, forte défensive, » Près de la porte royale, le procureur-syndic parla pendant quelque temps à un jeune insurgé, en rengageant à donner à ses camarades l'avis d'être sages et tranquilles , et de suivre le mode de pétition prescrit par la loi. Mais toutes ces allocutions étaient inutiles ; des hommes du peuple, montés sur le mur qui séparait la place du Carrousel des cours, attaquaient de paroles les gardes nationaux , qui semblaient tout prêts à quitter leurs postes pour ouvrir à la multitude et se réunir à elle. Le Carrousel était plein de citoyens armés , tantôt ^encourageant à l'attaque, par des cris et des chants patriotiques, et tantôt gardant un silence plus menaçant encore que leurs hymnes de liberté. Le procureur-syndic sentit que le moment approchait , et que de nombreuses défections auraient lieu encore parmi les défenseurs du trône ; il courut au château, et se rendit, avec les membres du département, dans le cabinet du roi. Louis XVI était assis auprès dune table avec sa famille , les ministres , madame de Tourzel et la princesse de Lamballe. « Sire dit Rœderer, le département désire parler à votre majesté sans autres témoins que sa famille. » Le roi fit signe de se retirer, et on se retira. Dejoly resta, objectant avec raison que dans des circonstances aussi graves les ministres devaient rester près de sa majesté. « Si le roi le veut, je ne vois pas de raison qui s'y oppose, reprit le procureur syndic. Mais sa majesté n'a pas un instant à perdre; il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale ! — Mais, répondit

le roi , je n'ai pas vu beaucoup de monde au Carrousel.

Sire, il y a douze pièces de canon, et il arrive un monde immense des faubourgs. »

Un administrateur du département, marchand de dentelles de la reine , nommé Gerdret , voulut appuyer Rœdercr. « Taisez- vous, monsieur., lui dit la reine; il ne tous appartient pas d élever ici la voix; taisez-Yous, monsieur , laissez parler le procureur-syndic. Mais, monsieur, ajouta Marie- Antoinette en ^adressant à Rœderer, mais, monsieur, nous ayons des forces! — Madame, tout

Paris marche » — Quoi ! s'écria la reine , nous sommes

seuls , personne ne peut agir ! — Oui , madame , seuls , répondit Rœderer; voulez- vous vous rendre coupable de la mort du roi, de celle de vos deux enfans, vous perdre vous-même , ainsi que toutes les personnes qui sont au château? » Alors Marie- Antoinette , épouse et mère, se tourna vers Louis, et lui dit : « Sire , le temps presse ! nous n'avons qu'un parti à prendre en ce moment , nous vous demandons la permission de vous entraîner !. . » Le roi leva la tête, regarda fixement Rœderer, puis, se retournant vers la reine, il dit : « Marchons ! » Madame Elisabeth s'approcha du procureur syndic , et , d'une voix émue mais courageuse : « Vous répondez de la vie du roi ? — Oui, madame, sur la mienne ; je marcherai immédiatement devant lui. » Puis, élevant la voix, le procureur général ajouta : « Sire, je demande à votre majesté de ne se faire accompagner de personne de sa cour; de n'avoir d'autre cortège que le département qui environnera la famille royale, et des gardes nationaux pour marcher en haie à côté d elle jusqu'à l'Assemblée nationale. — Oui, il n'y a qu'à le dire, » reprit le roi. M. Dejoly s'écria : « Monsieur Rœderer, les ministres suivront ? — Oui, monsieur, ils ont leur place à l'As* semblée nationale. » La reine : « Madame de Tourzel , monsieur Rœderer, la gouvernante de mon fils? — Oui, madame. » Le procureur-syndic , auquel la famille royale confiait sa destinée, sortit de la chambre du roi, où venait de se prendre une résolution si décisive. Du seuil de la porte tout ouverte, et d'une voix forte, il cria : « Le roi

et sa famille vont à rassemblée , seuls, sans autre cortège que le département et les ministres , et une garde -, veuillez ouvrir le passage ! l'officier qui commande la garde est-il ici? » Un officier se présente : « 11 faut faire avancer des gardes nationaux, le roi le veut ainsi. »

Le cortège sur deux haies se mit en marche : le roi, la reine , les enfans et madame Elisabeth étaient précédés du département , et immédiatement à côté de sa majesté , était le procureur-syndic. Le roi , quand il passa dans l'œil-debœuf , soit qu'il voulût éviter d'être reconnu par la foule , soit par tout autre motif, prit le chapeau du garde national qui était à sa droite , et lui mit sur la tête le sien, qui était garni d un plumet blanc. Le garde, surpris, ôta le chapeau du roi, et le mit sous son bras. Lorsque le cortège fut parvenu sous le péristyle , au bas du grand escalier, le roi dit au procureur-syndic : « Que vont devenir toutes les personnes qui sont restées ià-haut? — Sire, elles sont en habit de couleur, à ce qu'il m'a paru -, celles qui ont des épées n'auront qu'à les quitter, vous suivre, et sortir par le jardin. — C'est Vrai. » Un peu plus loin, le roi reprit : « Mais il n'y a pourtant pas grand monde au Carrousel. — Sire , mais les faubourgs sont près d'arriver -, toutes les sections sont armées -, elles ont été réunies à la municipalité , et puis il n'y a ici ni un nombre d'hommes suffisant, ni une volonté assez forte pour résister même au rassemblement actuel du Carrousel : il y a là douze pièces de canon. »

Marie-Antoinette, inquiète et tourmentée, regardait avec anxiété les gardes nationaux ; elle reconnut parmi eux Weber, son frère de lait, qui avait peine à contenir sa colère -, elle lui fit dire par madame Elisabeth : « Webcr, la reine vous fait recommander de vous posséder. )> S'appercevant ensuite qu'une larme décelait malgré lui les souffrances de ce fidèle et dévoué serviteur, madame Elisabeth, de son propre mouvement, s'approcha, lui saisit

le bras, et loi dit : « Calmez- vous , Weber.... soyez raisonnable. » Cent gardes suisses formaient la haie d'un côté ; de l'autre étaient des grenadiers de la garde nationale ; c'était le dernier cortège de la royauté réduite à cette extrémité, parce que le roi , les ministres, tout le monde de la cour , avaient perdu la tête , comme ne le prouvent que trop l'absence de toutes dispositions vigoureuses et l'inconcevable faute de ne pas faire venir les Suisses de Courbevoie. Le cortège s'avançait lentement sous les grands arbres des Tuileries. Les jardiniers avaient ramassé les feuilles, et en avaient fait des tas énormes. Le roi y enfonçait jusqu'aux jambes. « Voilà bien des feuilles, dit Louis; elles tombent de bonne heure cette année : » réflexion triste et mélancolique que l'on croirait sortie du cœur d'une femme. Le dauphin, ignorant le danger, et peut-être charmé d'un spectacle nouveau, s'amusait à pousser les feuilles sous les pas des personnes qui marchaient devant lui. Heureux âge, où l'on ne sait ni voir ni comprendre le malheur ! toute sa famille et lui-même marchaient à la mort!

La terrasse des Feuillans était depuis long-temps couverte d'hommes armés. Cette masse compacte s'ouvrait cependant pour laisser passer les députations.

Le président du directoire du département, envoyé par Rœderer, était venu annoncer aux représentons que le roi et sa famille , les membres du département et ceux de la municipalité restés aux Tuileries , allaient se présenter à l'Assemblée nationale. À cette nouvelle , on se hâta de nommer vingt -quatre députés, qui partirent aussitôt , et rencontrèrent le roi sur la terrasse des Feuillans. « Sire, dit le président, l'assemblée, empressée de concourir à votre sûreté, vous offre et à votre famille un asile dans son sein. » Le cortège, ainsi grossi et précédé des représentans , parvint à l'escalier de la terrasse. Le perron était rempli d'hommes armés et furieux qu'excitaient in. 12

encore quelques unes de ces femmes ou plutôt de ces furies qui poussent toujours aux violences et aux meurtres. Des hurlemens , des cris de mort s'élevaient de cette masse de peuple : un homme que son extérieur faisait reconnaître pour un ouvrier, barrait le passage avec une grande perche. « Non , criait-il avec les camarades qui l'entouraient et qui paraissaient pour le moins aussi animés que lui , non ! ils n'entreront pas à l'Assemblée nationale ! ils sont la cause de tons nos malheurs , il faut que cela finisse ! A bas ! à bas ! » La vue de la reine mettait surtout ces gens en fureur. La décence de l'histoire s'oppose à ce que nous répétions les insultes grossières et cyniques, les menaces obscènes d un peuple hors de lui ! Le procureur-syndic parvint à invoquer l'autorité de la constitution. Les dépotés s'empressèrent de déclarer, après lui, que Louis était appelé à l'assemblée par un décret. Alors l'opposition parut cesser en diminuant-, mais l'homme à la longue perche la brandissait toujours en criant : A bas ! à bas ! Rœderer se précipita sur lui , et la lui arracha. La foule couvrait toujours la terrasse, et fermait le passage; il fallut l'ouvrir avec la garde nationale : elle forma deux haies entre lesquelles le roi, sa famille et son cortège arrivèrent enfin sans obstacles. « Point de femmes ! point de femmes ! » s'écria la foule... Un Provençal se précipita vers le roi, et lui dit d'un ton brusque : « Donnez- moi la main , et soyez sûr que vous tenez la main d'un honnête homme et non celle d'un assassin ; je réponds , malgré vos torts , de la sûreté de vos jours : je vous accompagnerai jusqu'à l'assemblée; mais votre femme n'entrera pas; c'est une misérable qui a fait le malheur de la France. » Un grenadier de la garde nationale faisant partie de la haie à demi rompue par le peuple , ajouta : « Sire , n'ayez pas peur, nous sommes de bonnes gens; mais nous ne voulons pas qu'on nous trahisse davantage. Soyez un bon citoyen, sire... et n'oubliez pas de chasser vos calotins du château ;

n'oubliez pas.... » Enfin la foule laissa passer tops les membres de la famille royale , qui entrèrent dans le seiu de la représentation nationale. Le dauphin, porté par un grenadier, fat déposé par lui sur le bureau du président : c était Vergniaud qui occupait le fauteuil.

En ce moment, plusieurs hommes de la garde du roi s étant précipités pour entrer çwee lui , veulent forcer Le passage. Des députés les arrêtent , et les somment , avec la plus noble et la plus grande énergie , de respecter le temple de la loi. La troupe armée se retire au milieu des clameurs furieuses des tribunes et de quelques députés qui sont convaincus que les gardes nationaux sont des gardes du roi qui venaient les égorger sur leurs bancs. Louis se place à côté du président; la reine, ses enfans et madame Elisabeth s'asseyent au banc des ministres. Le roi dit : « Je suis venu ici pour enter un grand crime. Je me croirai toujours en sûreté avec ma famille au milieu des représentai de la nation ; j'y passerai la journée. » Ces paroles simples et naturelles, loin d'exciter de l'enthousiasme, ne furent accueillies que par quelques rares applaudissemens. Le président répondit : « L'Assemblée nationale connaît tous ses devoirs \ elle regarde comme un des plus chers le maintien de toutes les autorités constituées : elle de* meurera ferme à son poste, et, s'il le faut, nous saurons tous y mourir, »

Il nous reste maintenant à retracer la plus douloureuse partie de cette mémorable journée. Il était huit heures au moment où Louis était entré , roi encore pour quelques iostans , au sein de la représentation nationale isolée , sans défense, et s abandonnant elle-même au hasard des événemens. On a blâmé comme une trahison l'avis qui détermina le prince à cette démarche. Un ministre célèbre dans les annales de la révolution, de l'empire et de la restauration, a imputé au procureur -syndic la perte de Louis XYI. Mais que faire avec un roi qui ne voulait pas

se défendre? Le magistrat, qui sentait peser sur lui une responsabilité terrible , ne devait-il pas , avant tout , éviter de voir le prince égorgé sous ses yeux , comme cela serait infailliblement arrivé sans cette retraite qui allait devenir impossible un moment plus tard ?

Si Louis avait eu dans le cœur quelque chose , je ne dis pas de Henri IV, mais seulement de Louis XV jeune, il n'aurait pris conseil que de lui-même. Il avait à choisir entre deux partis : le premier , de repousser l'attaque avec la résolution de vaincre ou de tomber glorieusement sous les débris du trône; le second, de congédier les Suisses, de faire déposer toutes les armes en se présentant seul aux assaillans avec la majesté de son courage. Au lieu de trouver en lui de pareilles inspirations , ce malheureux prince s'abandonne lui-même de la manière la plus étrange-, il se présente à ses défenseurs , et ne porte pas même l'habit militaire-, aucune parole généreuse ne sort de sa bouche : les yeux humides , la figure pâle , il laisse échapper des pleurs au lieu de crier aux armes. Après avoir glacé les cœurs et consterné la reine par l'absence de toute énergie, il n'ose pas envisager de sang-froid le projet de se défendre -, il cède avec une indigne faiblesse à de timides conseils ; il fait plus, il quitte son palais sans penser à modifier les consignes, en laissant dans une situation désespérée les fidèles serviteurs accourus pour le défendre , et les Suisses, qui, martyrs de l'honneur militaire, se voyaient condamnés à périr pour un roi qui courait se détrôner luimême (i ). En effet , la mort enveloppait déjà de tous côtés

(i) Celte conduite de Louis XVI lui fit un tort irréparable. Je me rappelle que le lendemain du 10 août, je trouvai à la maison com- 'itiùne de Versailles un assez grand nombre d'hommes connus jusqu'alors par leur haine de la révolution \ ils avaient le fusil sur l'épaule , et venaient se mettre à la disposition des magistrats, en exprimant dans les termes les plus énergiques l'indignation qu'excitaient en eux la chute, la faiblesse , l'insensibilité d'un prince capable de trahir ainsi les pins fidèles serviteurs , en manquant à tous ses devoirs de roi et d'homme.

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ces braves soldats. Aubert , Bertin , et d'autres , avaient tout fait pour bâter le mouvement insurrectionnel dans les sections , et amener au Carrousel une foule qui grossit encore beaucoup après le départ de Louis, tandis que le nombre des défenseurs du château se trouvait diminué par F absence de ceux qui avaient suivi le roi.

Les mouvemens du peuple sur le Carrousel annonçaient une attaque prochaine. On fit les préparatifs possibles dans le moment pour la recevoir. La fuite du roi avait profondément affecté les Suisses ; mais , toujours dévoués , ils ne laissèrent échapper ni plaintes ni murmures. Les officiers , abandonnant leur résolution première de s'opposer par la force à l'envahissement des cours, firent replier tous leurs soldats dans l'intérieur du palais, fausse manœuvre quienlevail à des hommes instruits et disciplinés l'avantage immense qu'ils devaient retirer de leur tactique militaire ; d'ailleurs ce mouvement rétrograde était déjà un succès aux yeux des assaillans , et ne pouvait qu'augmenter leur présomption et leur confiance dans leurs forces; en outre, les six pièces de canon placées dans la cour se trouvèrent par là même abandonnées au peuple. Il était cependant bien aisé de comprendre que ces bouches à feu décideraient la journée, et qu'il faudrait les reprendre pour lutter contre l'artillerie des insurgés , et n'être pas écrasé par leurs boulets. On garnit de soldats les escaliers et les croisées du château $ un peloton des grenadiers des Filles -Saint -Thomas fut placé dans la chapelle, ayant en seconde ligne les Suisses. Le maréchal de Mailly s'annonça comme chargé par le roi de commander le château et d'empêcher qu'il ne fût forcé. Le capitaine Durler répondit que le maréchal pouvait compter sur la résolution des Suisses. Pendant ces préparatifs, les assaillans avaient enfoncé les portes des cours , où ils avaient pénétré en masse. Les Marseillais et les Bretons, suivant, avec quelques hommes des faubourgs , un certain ordre

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militaire, se mirent en bataille. Rapprochés de leurs adversaires, les défenseurs du château commencèrent à Causer arec les insurgés. Des cris de vive la nation ! étaient poussés de part et d'autre $ au moment de s entr'égorger, les deux partis semblaient s'être en quelque sorte entendus. Mais un tumulte étrange s'éleva tout à coup du vestibule, au bas du grand escalier. Le peuple, arrivé jusque là, disait aux gardes nationaux : « Retirez- vous, nous n'en voulons qu'aux habits rouges. » Les soldats de la garde nationale, rangés derrière une barrière, refusèrent de la laisser franchir. Les Suisses virent clairement que le peuple voulait forcer les consignes et pénétrer jusque dans l'intérieur du château. Ce fut alors qu'eut lieu cette première décharge tant reprochée aux Suisses, et dont l'effet, à la vérité , dut être terrible : sept Marseillais tombèrent morts, un grand nombre d'autres furent blessés. Qu'on juge de la terreur, de l'indignation qui se répandirent dans le Carrousel et dans les cours sillonnées par les balles de l'ennemi !

Le feu des Suisses continuait à rouler d'une manière si violente que les fédérés se virent forcés d'évacuer les cours jonchées de leurs morts; toutefois ils ne se retirèrent pas sans avoir fait Une décharge générale d'artillerie et de mousqueterie , qui coûta la vie à plusieurs des défenseurs du château. Alors MM. de Durler et de Pfyffer effectuèrent une sortie , prirent quatre pièces de canon , redevinrent maîtres de la porte royale, tandis que Henri de Salis s'emparait de trois bouches à feu placées Vers le manège, et, revenant se joindre à ces deux officiers, balayant avec eux toutes les cours malgré le feu d'un canon qui , braqué près de la porte de la cour de la reine , tirait sur eux à mitraille , et enlevait des lignes de soldats encore exposées au feu de deux autres pièces en batterie sur une petite terrasse en face du corps-de-garde des Suisses. Après de grands efforts de courage et d'audace

pour se maintenir dans les cours , les Suisses traînèrent les canons enlevés à l'ennemi , et les placèrent à l'entrée do vestibule. Pendant ce temps, leurs camarades, les nobles, les gardes nationaux avaient fait un feu continuel sur les assaittans. Une partie de ces derniers fut dispersée de tous côtés dans ce premier moment -, mais ne se voyant pas poursuivis , ils étaient revenus à la charge en poussant des cris de rage et de fureur. L'aspect de ce nouveau combat devint affreux. Les Suisses, immobiles et obéissans, semblaient des hommes qui , quoique leur dernier instant soit venu, combattent pourtant comme s'ils avaient l'espoir de vaincre. Le sang-froid de leur courage , Tordre et le calme de leur effrayante discipline , contrastaient d'une manière admirable avec la fougue et le rugissement des masses populaires. Les vainqueurs de la Bastille, les insurgés mêmes des 5 et 6 octobre n'auraient pas osé diriger le feu de leurs canons contre l'antique palais des rois ; les conjurés du 10 août l'insultaient comme une forteresse ennemie qu'il faut prendre d'assaut ou réduire en cendres , pour ne pas être foudroyés par son artillerie ou détruits par une garnison redoutable. L'attaque redoublait de fureur à tout moment. Granier conduisait les Provençaux et les Bretons 5 Alexandre avançait à la tête du faubourg Saint-Marceau ; le fougueux et habile Westermann s'élançait avec le faubourg Saint-Antoine. L'irruption fit effort, le moment approchait d une attaque épouvantable contre le palais. Les Suisses, accablés sous la grêle des balles, sentirent que la résistance allait devenir impossible , et résolurent de se retirer. M. d'Hervilly s'opposa aux projets de quelques uns qui voulaient encore résister dans le jardin. « Il ne s'agit pas de cela , dît-il, il fout vous porter à l'assemblée. —Oui, s'écrie le baron de Viomesnil, frère aîné du maréchal de ce nom-, oui , braves Suisses , allez sauver le roi , vos ancêtres l'ont fait plus d'une fois ! »

Mais il fallait se rallier , il fallait tâcher de réunir tous

les différera postes. Quelques tambours échappés aux feux terribles qui se croisaient dans les cours, battirent rassemblée , et tous les soldats Tinrent en ligne avec le calme de troupes faisant une manœuvre à la parade. Pour couvrir la retraite , deux canons placés sous le vestibule furent chargés à mitraille , et on laissa en arrière deux soldats avec ordre d'y mettre le feu si les insurgés voulaient poursuivre les Suisses qui effectuaient leur mouvement rétrograde.

Ces braves traversèrent au pas le jardin* Leur corps. , sillonné par une mousqueterie continuelle , qui partait de trois points différens , du Pont-Royal, de la cour du Manège , et de la terrasse des Feuillans , ne se rompit point ; mais le chemin qu'il avait parcouru était jonché de pauvres soldats, dont les plus heureux étaient ceux qui n'avaient pas survécu à leurs blessures. Enfin ceux que les balles avaient épargnés arrivèrent à l'Assemblée nationale couverts de sang , et versant des larmes de rage et de désespoir. Quelques uns d'entre eux, notamment M. de Salis, furieux, exaspérés, s'élancèrent dans la salle des séances, l'épée au poing. A cette soudaine apparition, le côté gauche se lève. Le moment devenait critique; d'un signe les officiers suisses pouvaient précipiter sur l'assemblée des soldats irrités , immoler une partie de ses membres , et mourir en entraînant du moins dans leur ruine les ennemis du roi ! Les cris voilà les Suisses •' aux armes ! on égorge nos frères, retentissent de toutes parts. L'agitation de l'assemblée s'accroît j Guadet, à qui Yergniaud vient de ceder le fauteuil, demande du calme au nom de la patrie; il se couvre , et le silence se rétablit. Le bruit du canon et de la mousqueterie continue* des balles viennent frapper les murs du sanctuaire de la représentation nationale. A ce bruit, quelques députés se lèvent et veulent sortir , les uns pour se mêler au peuple, d'autres pour éviter le péril \ mais leurs collègues les rappellent à leur poste. Cest ici y

disent-ils avec feu , c'est ici que nous devons tous mourir ! Chaque représentant reprend sa place, aux cris de vive la nation! tandis que les tribunes agitées et grondantes répètent à grands cris : Nous ne vous quittons plus, nous périrons avec vous !

Louis assistait à toutes ces scènes dans la loge du Logographe , où il avait dû se réfugier avec sa famille après l'observation faite par le député Chabot, qui avait rappelé l'article de la constitution portant que ce le Corps législatif cessera d'être corps délibérant tant que le roi sera présent. » Ce fut de son misérable refuge que Louis écrivit à M. Durler, qu'un député avait vainement sommé de faire mettre bas les armes à sa troupe, un ordre ainsi conçu : « Le roi ordonne aux Suisses de poser les armes et de se retirer dans leurs casernes. » Le ministre Dubouchage communique aux représentans cet ordre, auquel les Suisses n'obéirent qu'en frémissant. À peine le ministre vient-il de rassurer l'assemblée que Gossuin, étant monté à la trihune , demande que Ton fasse faire une proclamation pour éclairer les citoyens sur leurs véritables intérêts, Montaut croit qu'il suffit de leur faire entendre ces mots : Vive la liberté ! vive t égalité! Enfin Thuriot propose et l'assemblée décrète la proclamation suivante :

« Au nom de la nation , au nom de la liberté , au nom de l'égalité , tous les citoyens sont invités à respecter les droits de l'homme , la liberté et l'égalité ! »

Àû moment où l'assemblée venait de voter cette adresse , le canon retentit de nouveau. Ici, les députés, qui croient à la continuation des hostilités , jurent une seconde fois de mourir à leur poste ; mais le combat avait cessé , le bruit de l'artillerie qu'on venait d'entendre était celui des salves d'artillerie du peuple , qui célébrait la victoire , après laquelle on l'avait vu se précipiter comme un torrent dans le château qu'il avait dévasté en un moment.

Quel spectacle offrait alors cette magnifique de*

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meure des Tuileries, que Louis XIV ne voulut plus habiter, tant il avait conservé de ressentiment des troubles de la Fronde et des entreprises du parlement conjuré avec des factieux à talons rouges! Le Carrousel obscurci par des tourbillons de flammes et de fumée ; l'incendie près de s'attacher au monument de la magnificence de nos rois , toute la façade du palais criblée de boulets de canon, toutes les fenêtres et toutes les vitres brisées; le jardin, les cours , le vestibule, le grand escalier, la chapelle, les corridors, les couloirs, les antichambres, l'intérieur tout entier, depuis les combles jusqu'aux caves, étaient inondés de sang , et jonchés de cadavres. La colère du peuplé survivait à la victoire. On jetait vivans par les fenêtres, on égorgeait sans pitié , on déchirait à coups de sabres, de piques et de baïonnettes , les défenseurs du roi , les simples domestiques, les Suisses surtout, auxquels on ne faisait nulle grftce. On s'acharnait sur leurs cadavres , on les coupait en morceaux ainsi que leurs habits , pour en faire d'horribles trophées. Le glaive exterminateur les atteignait partout , dans les rues , sur les quais , sur les ponts , et jusque sur tes degrés de la maison commune. Malheur aux personnes qui, dans ces jours de fureur, portaient un habit rouge ! cet habit donnait la mort. Cependant quelques unes des victimes abandonnées au glaive échappèrent au massacre , avec le secours de généreux citoyens. Chabot lui-même donna dans sa propre demeure asile à un Suisse fugitif. D'autres trouvèrent grftce devant des gens qui semblaient furieux -, d'autres furent recueillis par des députés et par quelques personnes touchées de leur malheur. Le maréchal de Mailly dut la vie au courage et au dévouement d'un cordonnier, qui le retira des mains d'une foule barbare, et le conduisit jusqu'à son hôtel. Deux Marseillais ayant trouvé dans les chambres les plus reculées du palais deux jeunes personnes éplorées , les enlevèrent dans leurs bras avant qu'elles eussent songé à demander

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la vie , et les portèrent jusqu'au-delà du jardin pour les rendre à leurs mères, à leurs familles. Madame Gampan, sa sœur et leurs femmes allaient périr, lorsqu'un homme à longue barbe survint en criant : « Faites grtec aux femmes , ne déshonorez pas la révolution. » Ce mot : On ne tue pas les femmes ! répété par une autre voix, arrête les Marseillais qui voulaient immoler madame Campan, agenouillée pour recevoir le coup mortel. Un certain nombre d'hommes s'emparèrent d'elle et de ses compagnes d'infortune, et les conduisirent en lieu sûr. Sauvées aussi par la pitié des égorgeurs , la princesse de Lamballe , madame de La Roche Àymon et sa fille, mademoiselle Pauline de Toureel, madame de Ginestoux, les autres femmes de la reine et le vieux comte d'Affry forent menés ensemble dans les prisons de l'Abbaye.

Au moment où les cris du peuple annonçaient la victoire, l'assemblée avait repris sa délibération devant la famille royale , devenue plus odieuse encore au peuple depuis le combat livré pour elle ; présens à toutes les imprécations de la colère et de la vengeance , Louis et les siens attendaient leur sort avec la plus grande anxiété. En effet, des pétitionnaires venaient en foule demander la déchéance du roi (1), et applaudir à la conduite des délégués des sections à l'bôtel-de-ville, c'est-à-dire consacrer l'insurrection du 10 août, fomentée en partie par les membres de cette Commune qui tenait Paris et toute l'autorité entre ses mains. Un moment après , un spectacle inattendu attirait les regards ^ des hommes du peuple, encore haletans du combat , encore tout remplis des fureurs de l'action ; des femmes hideuses du sang des blessés , achevés après la victoire , venaient déposer sur le bureau du président les papiers, les bijoux, For, tous les objets précieux qu'ils avaient trouvés sur leurs pas dans le sac du château ! Au

(i) C'est dans ce moment que Louis XVI eut le malheur d'etre réduit à demander des alimens pour réparer ses forées abattues.

reste, le pillage était si loin de la pensée des insurgés, qu'on les avait tus immoler sans pitié les brigands arrêtés au milieu d'une tentative de vol. Le lendemain on montrait encore à des places distinctes dans les cours du palais les cadavres de ces malheureux surpris par la justice inexorable du peuple. Ils étaient dépouillés ainsi que tous les autres morts, et avaient la face tournée contre terre. On ne sait à quelle pensée attribuer cette précaution. Au 29 juillet 1850 , les voleurs furent tués sur la place comme au 10 août 1792 -, mais dans la première de ces journées, les défenseurs de la royauté tombèrent immolés , même après avoir déposé les armes, tandis que dans la seconde ils se trouvèrent protégés par la plus généreuse humanité, même au milieu de la chaleur de Faction ; cette différence de conduite est bien éloquente en faveur des progrès de cette ciivlisation , qui doit enfin imprimer dans tous les cœurs le plus beau des commandemens de la Divinité à Thomme : « Tu ne tueras point ton semblable. »

Le combat était terminé à midi. Rien de plus hideux que les divers théâtres du carnage , et particulièrement le Carrousel, où le peuple, par je ne sais quelle odieuse inspiration, brûlait les cadavres avec les débris des boutiques incendiées pendant l'action. Néanmoins un nombre immense de personnes, parmi lesquelles, il faut bien l'avouer, on remarquait les femmes les plus élégantes et les plus jolies de la capitale , se pressaient pour contempler le champ de bataille. Il y avait foule sur la place du Palais- Royal, dans les Tuileries, au pont tournant, aux Champs- Elysées, dans la rue Royale, à l'entrée du boulevard de la Madeleine, dans tous les lieux enfin où l'on pouvait voir du sang, des blessures et des morts : on trouve quelque chose d'inexplicable dans cette barbare curiosité qui est de tous les temps, et qui eut un caractère si odieux dans les filles d'honneur et les nobles prostituées de la cour de Médicis, au temps du massacre de la Saint-Bar thélemi.

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