‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 52 sur 125 · SITUATION DE PARIS · texte numérisé non relu

SITUATION DE PARIS

se déclarer Convention nationale, juger Louis XVI sur le champ de bataille, puisque , malheureusement pour lui et pour nous, il n'avait pas laissé sa vie dans le combat , se mettre à la tête du gouvernement et de la révolution, donner une grande satisfaction au peuple , s'emparer de lui en marchant avec lui , rendre des lois sévères et emprunter sa puissance pour assurer leur exécution, voilà le premier de ces partis ; la dictature de la Commune , voilà le second. Un Mirabeau lui-même n'aurait pas osé proposer, n'aurait pas pu faire accepter la résolution de se déclarer Convention nationale à l'Assemblée législative, qui, ainsi que les Girondins, ses chefs et ses coryphées, tremblaient encore de respect et de crainte devant une constitution battue en brèche par une insurrection, et tombant en ruines.

Il ne restait donc qu'à subir la dictature delà Commune unie avec les Jacobins et les Cordeliers de Paris , et de la France par l'affiliation des sociétés populaires, l'un des leviers les plus puissans de la révolution. La journée du Si mai sortira du triomphe de la Commune de Paris sur l'Assemblée nationale, et produira la perte des Girondins, victimes pures et généreuses, mais dont les mains trop faibles auraient laissé périr la république.

Le décret rendu par l'assemblée sur la police de sûreté, décret déjà proposé , il y avait quelques mois , par Gensonné lui-même, et toujours repoussé par les Feuillans , mais adopté enfin, grâce au canon du 10 août , autorisait les directoires de département, de district , et les municipalités des villes au-dessus de vingt mille âmes de population , à rechercher les crimes, qui menaçaient la sûreté extérieure ou intérieure de l'état, et dont la connaissance était réservée aux représentans de la nation; à lancer des mandats contre les prévenus , à faire le recensement des personnes suspectes et non domiciliées , à leur interdire toute espèce de rassemblement, à les désarmer au besoin. Tous les citoyens appelés par la loi au rôle de dénoncia-

teurs publics, étaient tenus de donner avis aux autorités de tous les complots dont ils auraient connaissance ; le dé* cret mettait encore les gardes nationales en état de réquisition permanente , afin qu'elles pussent seconder à tout moment les recherches, les perquisitions, et les mesures de prudence et de sévérité des autorités municipales.

Munie de ce décret, qui mettait évidemment tous les ennemis de la révolution ,. connus ou soupçonnés , sous la main du peuple, la Commune s'empressa de faire de nombreuses arrestations. Elle avait établi pour présider à cette mesure, véritable prélude de la terreur qui doit bientôt courber la France sous un joug de fer et la sauver, un comité de surveillance dont Marat était le chef. On ne pouvait choisir un plus redoutable ministre des vengeances populaires que l'écrivain dont la cruauté systématique n'avait pas craint de demander chaque jour, depuis 1700, le sacrifice de trois cent mille têtes. Outre ce comité directeur, la Commune institua un comité particulier dans chaque section , mit des entraves sévères à la délivrance des passeports et à la sortie des barrières; non contente de ces précautions pour empêcher l'évasion des suspects, elle ordonna encore qu'il fût fait un tableau des ennemis de la révolution , particulièrement des coupables du 10 août, en invitant les citoyens, par une proclamation, à lcs'~dénoncer. En même temps, et de son autorité souveraine, elle jeta dans les fers les écrivains soudoyés par la cour, et distribua leurs presses aux écrivains patriotes. C'était désarmer les plus dangereux , les plus coupables ennemis, dont quelques uns auraient mérité d'êtres bannis par un jugement solennel, comme d'indignes et vils fauteurs du despotisme, des calomniateurs de ce que la nation avait d'hommes généreux dans le parti de la liberté: mais c'était aussi violer des droits sacrés, et attenter à la propriété. Il faut être dans une crise de révolution, c'est-à-dire en état de guerre , pour que des ci-

LOUIS TRANSFÉRÉ AU TEMPLE. 20i

toyens aient pu recevoir la dépouille d'autrui comme un botin conquis sur un champ de bataille. Sans vouloir excuser ce délit révolutionnaire , on ne peut s'empêcher de remarquer comment les princes de nos jours spolient les hommes qui ont voulu reconquérir la liberté.

Maîtresse absolue de tant de choses , arbitre du sort de presque tous les citoyens, la Commune voulut avoir en sa puissance la personne de Louis XYI. Le Luxembourg, désigné d'abord pour servir d'asile au prince et à sa famille, avait de trop nombreuses issues-, par cette raison , l'assemblée préféra l'hôtel du ministère de la justice ; mais la municipalité vint proposer , ou exiger en quelque sorte, l'abbaye du Temple pour cette destination, et la législative , cédant auxvœux des magistrats révolutionnaires , décréta, le 15 août, que Louis XVI et les siens seraient détenus au Temple, sous la garde et la responsabilité du maire et du commandant-général Santerre* Louis XYI fut transféré au Temple, et se retrouva dans la voiture en face de ce même Pétion qui lavait ramené de Yarennes à Paris. On a dit qu'en passant sur la place Vendôme pour aller habiter son dernier palais, il eut la douleur de voir tomber à ses pieds la statue équestre de Louis XIV, érigée le 12 août 1692. On faisait tomber de même une autre statue de ce prince, inaugurée à Ihôtel-de-ville je 14 juillet 1689. Henri IV et Louis XIII éprouvèrent le même outrage. On pouvait sans crime descendre de son piédestal l'esclave de Richelieu, le lâche roi qui dénonçait ses pro près amis, et livrait les secrets de leur intimité à un prêtre sanguinaire -, mais on aurait dû épargner dans le Béarnais un prince populaire, qui avait délivré la France du joug et de la présence des étrangers, et mis fin à une guerre civile de trente-quatre ans. La sévérité qu'on déployait envers les images des princes de sa dynastie dut faire pressentir à Louis XVI le sort qui l'attendait. La décision qui le plaçait sous l'autorité de la Commune était encore d'un plus

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triste présage; il comprit que les conspirateurs do ÎO août ne consentiraient jamais à le laisser sortir vivant de leurs mains.

Entraînés par l'essor qu'ils avaient pris dans la carrière de l'audace, convaincus que les députés actuels , esclaves de ce que Mirabeau appelait la petite morale , n'entendaient rien à la grande , c'est-à-dire, pour expliquer la pensée de ce révolutionnaire sans scrupule et sans remords, que l'Assemblée législative était incapable de prendre la résolution de sauver la patrie à quelque prix que ce fût , les membres de la Commune marchaient à grands pas d'usurpation en usurpation. Irritée autant qu'effrayée de ces progrès, la législature ou plutôt la Gironde, qui se voyait débordée, ordonna la réélection du conseil du département pour remplacer celui qui avait été destitué au 10 août. Au lieu de ployer devant le décret, la Commune ordonna aux sections d'interrompre l'élection déjà commencée. En même temps Manuel accourut à la barre de l'assemblée , et ne craignit pas d'y faire entendre ces menaçantes paroles : « Le peuple , forcé de veiller lui-même à son propre salut , a pourvu à sa sûreté par des délégués. Obligés à déployer les mesures les plus vigoureuses pour sauver l'état, il faut que ceux qu'il a choisis lui-même pour ses magistrats aient toute la plénitude de pouvoir qui convient au souverain. Si vous créez un autre pouvoir qui domine ou balance l'autorité des délégués immédiats du peuple , il faudra que le^ peuple, pour se

délivrer de cette puissance destructive de sa souveraineté, s'arme encore une fois de sa vengeance Craignezvous de vous reposer sur la sagesse du peuple lorsqu'il veille pour le salut de la patrie, qui ne peut être sauvée que par lui ? » Un pareil discours aurait attiré iin décret d'accusation fulminé au moment par une assemblée pleine du sentiment de sa force et de sa dignité -, mais la législature allait s'éclipser de la scène politique : elle avait au

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