DISCUSSION DE LA COMMUNE ET DE LA LÉGISLATIVE
fond la conscience de la vérité des paroles de Manuel. De son côté, l'orateur qui s'exprimait avec cette confiance et cette audace n'était pas un factieux en délire ; élève de 1 école de Mirabeau, il avait en secret des pensées d'ordre qu'on aurait vues éclater en un temps opportun -, mais outre qu'il servait d'interprète à la pensée de la Commune, il comprenait fortement, comme son maître, que, dans les révolutions, les moyens extrêmes et presque désespérés ont leur sagesse, et que l'homme d'état peut alors penser et agir comme l'homme du peuple qui obéit à un instinct sûr ou à une passion généreuse. Dans la position des choses , la volonté de la Commune devait l'emporter sur l'assemblée; il en fut ainsi: l'élection du conseil de département n'eut pas lieu.
Sur la proposition de la Commune, on avait décrété que les Suisses seraient jugés par une cour martiale, et les autres conspirateurs du iO août par le tribunal. Biais la commission chargée d'organiser la cour martiale différait chaque jour son rapport, et le tribunal criminel paraissait soumis à des formalités trop lentes. La Commune, impatiente, envoie à la barre de l'assemblée une députation dont voici les premières paroles : « Le conseil général nous dépêche vers vous pour demander le décret sur la cour martiale : s'il n'est pas rendu, notre mission est de l'attendre. « Après une vive apostrophe de Gaston, qui s'irrite avec raison de ce que les pétitionnaires , oubliant le respect dû aux représentans de la nation , viennent leur intimer des ordres, l'assemblée refuse d'accorder ce qu'on lui demande; mais, par une étonnante faiblesse, elle admet la députation aux honneurs de la séance.
Mécontente du refus qu'elle avait éprouvé, la Commune revient à la charge, en se fondant sur les soupçons d'incivisme élevés contre le tribunal criminel de la Seine , qui d'ailleurs ne pouvait répondre, par son organisation même, à la promptitude des exemples que demandait l'inquiétude
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du peuple ; elle envoya successivement deux députations chargées de solliciter la création d'un tribunal extraordinaire et spécial pour juger les conspirateurs du 10 août. Robespierre était à la tête de la seconde de ces députations. Quoiqu'il exerçât une haute influence dans le conseil général, où il avait la liberté de tout dire et le privilège de tout persuader, jamais, à cette époque, il n'eût osé affecter le rôle d'un tribun factieux [devant lejsénat, et parler de lui-même un langage pareil à celui qu'il tint dans cette circonstance ; mais, organe de la Commune toute puissante, et appuyé sur le parti qui avait renversé le trône, il s'exprima comme s'il eût été le souverain , ou tout au moins l'interprète du souverain imposant sa volonté a ses mandataires. «Le peuple se repose, disait l'orateur; mais il ne dort pas : il veut la punition des coupables, il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son vœu
unanime Nous demandons que les coupables soient
jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. » La conviction ombra* geuse du représentant de la Commune, sa parole brève et saccadée, l'accent de sa voix mordante, son geste impératif, donnaient un caractère particulier d'insolence à cette pétition de la Commune personnifiée en Robespierre.
Les députés entrevirent avec effroi les conséquences de l'institution révolutionnaire qu'on voulait leur arracher; et quoique instruite de la démarche de la section de Quinze- Vingts, qui était venue annoncer à la Commune le tocsin au faubourg Saint-Antoine , si le décret n'était pas rendu , l'assemblée ne répondit à l'audacieux pétitionnaire et à ses commettans furieux , que par une adresse au peuple de Paris, dans laquelle , en se justifiant par toutes les concessions déjà faites , telles que celle d'un double jury et la suppression du recours en cassation , elle rejetait tout projet de commission extraordinaire et de chambre ardente , qui n'appartient qu'au despotisme. Le
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soir, les Jacobins, les Cordelière, les sections, entrent dans une agitation difficile à décrire. Tont le inonde s'écriait que Ton voulait sauver les coupables, que l'assemblée trahissait tons ses devoirs, ou tout au moins qu'elle était audessous de sa mission. t,a journée du 10 août va donc avorter comme tontes les autres -, tout est perdu si l'Hercule populaire ne reprend pas une dernière fois sa massue. »
J'ai vu à cette époque le mouvement tumultueux de lhôtel-de- ville, encore plus orageux peut-être qu'au 10 août lui-même. Dans l'étroite enceinte de la salle des délibérations, c'était une agitation convnlsive, ou un silence interrompu à tout moment par des cris improbateurs ou par de violens murmures. Les têtes s'exaltaient et semblaient prendre feu comme des matières inflammables qui font à chaque instant une explosion nouvelle. Chacun brûlait de parler, chacun enchérissait d'énergie sur l'orateur qui venait d'occuper l'attention. Puis on voyait arriver, à travers la foule amassée à l'entrée de la salle, des pétitionnaires qui interrompaient la délibération , des citoyens , des employés, des gardes nationaux, qui demandaient des ordres pressans. Au milieu de ce tumulte, Robespierre, plein d'assurance, et s'emparant de la tribune comme du poste où il était appelé par le peuple , conquérait là parole , et se faisait d'autant mieux écouter qu'il poussait à tout moment le cri d'alarme. Chacune de ses paroles effrayait ou colérait les auditeurs, et cependant on n'aurait pas couru aux armes, comme après une harangue de Danton $ mais ni ce prince des tribunes de l'époque, ni Tallien, qui essayait de se populariser par la véhémence de ses discours, ni ce Robespierre qui pouvait presque tout oser impunément, n'étaient, dans leurs plus fougueuses philippiques , que des modérés auprès d'un tel harangueur inculte et violent des sections ou des Cordeliers, venant gourmander .ou invoquer la Commune au nom du peuple. Effectivement aucun des
coryphées du parti n'aurait en la témérité de dire , ainsi qu'un certain membre de la Commune , à l'Assemblée nationale :
« Gomme citoyen , comme magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra.
« Le peuple est las de n'être pas vengé.
« Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. Je demande que vous décrétiez, sans désemparer, qu'il sera nommé un citoyen par chaque section, pour former un tribunal criminel.
« Je demande qu'au château des Tuileries soit établi ce tribunal ; je demande que Louis XVI et Marie- Antoinette , si avides du sang du peuple , soient rassasiés en voyant celui de leurs infâmes satellites. »
Aces mots foudroy ans, l'assemblée se soulève; les Girondins cependant ne trouvent aucune parole pour soutenir les droits de la représentation nationale, et réclamer la sainte autorité des lois protectrices de la vie des hommes -, deux montagnards seuls, Ghoudieu et Thuriot, laissent éclater leur généreuse résistance. On a retenu ces belles paroles de Thuriot : « J'aime la liberté, j'aime la révolution-, mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder. » Cet orateur parlait encore lorsqu'un des individus choisis par les sections pour former le jury d'accusation et de jugement, vint prononcer ces paroles encore plus menaçantes que celles du représentant de la Commune : « Si, avant deux ou trois heures, le directeur du jury n'est pas nommé , si les jurés ne sont pas en état d'agir, de grands malheurs se promèneront dans Paris. » L'effervescence générale s'accroissait à tout moment -, le peuple, agité par lui-même et par ses tribuns, devenait menaçant $ il pouvait recourir à la violence et se faire justice lui-même. Dans ces circonstances, Hérault de Séchelles vint proposer un projet de décret qui, appuyé par