‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 56 sur 125 · LAFAYETTE. S · texte numérisé non relu

LAFAYETTE. S

en chef de l'armée du Nord, la nouvelle du décret d'accusation porté contre lui par l'Assemblée nationale , la nomination de Dumouriez , son ennemi, appelé au commandement de l'armée , firent sentir à Lafayette que toute espérance de succès était perdue. D'ailleurs, depuis l'arrestation de Kersaint , d'Antonelle«t de Peraldy, les clubs de Paris retentissaient d'imprécations furieuses contre le général rebelle, assez hardi pour résister à la volonté nationale. Il fallait poursuivre, arrêter, fusiller le traître et ses complices, ou plutôt les réserver à un procès solennel, en présence du peuple de Paris , qui serait enfin vengé par leur supplice* On frémit à la seule pensée du sort réservé peut-être à l'ami de Washington , s'il fût tombé vivant dans les mains des hommes du iO août. Plus heureux que Bailly, il pat échapper à la fureur populaire. Il quitta son camp dans la nuit du 19 au 20, suivi de Bureau de Pusy, de Latour- Maubourg et d'Alexandre de Lameth. Il avait eu soin de faire, avant son départ, toutes les dispositions nécessaires pour que l'armée, à l'abri des surprises, se trouvât prête à repousser l'ennemi sur tous les points. Parvenu à Bouillon, il renvoya son escorte de vingt-cinq chevaux, après avoir adressé de cette ville aux différens corps administratifs des réquisitoires et des ordres antidatés, pour motiver leurs démarches et attirer sur sa tête toute la responsabilité. Il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas.

Sans avoir lu à cette époque dans le cœur de Lafayette f nous osons assurer que ses illusions, ses projets , ses espérances, n'avaient rien de contraire aux sentimens d'un ami de son pays; mais il n'en était pas moins coupable en faisant délibérer la force armée, en provoquant une insurrection militaire contre les décisions du Corps législatif de France, et surtout en portant une main hardie sur des membres de la représentation nationale , lui qui avait proclamé si haut leur inviolabilité dans l'Assemblée constituante; lui qui, sans ce privilège nécessaire, aurait été,

ainsi que Barnave et Mirabeau, à la merci des caprices el des vengeances de la cour! : Aussi, sauf la qualification de traître, qui ne put jamais convenir à un aussi bon français, méritait-il les accusations portées contre lai par les Girondins , par les Jacobins , et bientôt par le peuple entier. Traduit devant un tribunal , il n'aurait pu détourner un arrêt terrible. Du reste, Lafayette avait entièrement méconnu la situation des choses, sa position personnelle, le degré de son influence, et la force du torrent débordé contre lequel il voulait se raidir. La tentative désespérée de Lafayette n'avait point de chance de succès. Aucun homme , quel qu'il fût , ne pouvait alors arrêter la révolution, et lutter avec les défenseurs qu'elle poussait en avant par une impulsion irrésistible.

L'espoir du noble fugitif était de traverser incognito les postes ennemis et de gagner le territoire de la république hollandaise ; mais il fut arrêté à Bochefort par le lieutenantcolonel , comte d'Harnoncourt , qui envoya prévenir le commandant de Namur. Le 91 on conduisit les prisonniers de Bochefort dans cette dernière ville ; c'est là que Lafayette eut une entrevue avec le prince Charles , encore inconnu de la gloire, mais né avec un cœur généreux. La i conduite du général français fat digne de son malheur; , elle inspira du respect à ses adversaires. Les prisonniers, conduits à Nivelle , eurent à subir un interrogatoire devant un major autrichien chargé de recevoir le trésor ' qu'on supposait que Lafayette avait pris avec lui, et qui, I disait-on, devait être séquestré pour Sa Majesté Très Chré- | tienne. « Tout ce que je comprends à cette étrange commission, répondit Lafayette , c'est que, à ma place, , M. le duc de Saxe-Tachen aurait volé le trésor de l'ar- , mée. » Traînés ensuite à Luxembourg, les quatre consti- I tuans y restèrent détenus pendant trois semaines. Les j émigrés, furieux contre des nobles qui avaient embrassé | la cause du peuple, firent une tentative pour immoler à

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