SERVICE EN L'HONNEUR DES VICTIMES DU 10 AOUT
jour qui conférait le tilre de citoyens à d'illustres étrangers de l'Amérique et de la Pologne, reconnus pour d'intrépides et sages défenseurs de la liberté. Ce fut au milieu d'un tonnerre d'applaudissemens que les tribunes entendirent proclamer les noms de Washington , de Kosciusko et de Thomas Payne, adoptés par l'assemblée, au nom de la nation tout entière. Notre révolution était alors en grand honneur parmi les étrangers : aussi ces hommes, chers à leur patrie et à l'humanité tout entière, reçurent avec une profonde reconnaissance le titre qui les associait à la grande famille française.
C'est encore le même jour que les citoyens furent appelés à rendre les honneurs funèbres aux victimes héroïques de la lutte de la liberté avec le despotisme au 10 août. La cérémonie attira un concours immense; mais elle manqua du principal caractère qu'elle devait avoir , celui d'un deuil religieux. Il ne se répandit pas une larme sur les tombes factices où n'étaient point les dépouilles sacrées des morts. On n'était pas alors disposé à l'attendrissement : la colère et la vengeance exaltées au plus haut degré , l'amour de la patrie et les dévouemens magnanimes qu'il inspire, les grandes mesures de salut public, voilà ce qui remplissait tous les cœurs : aussi le discours de Chénier, dans cette circonstance, fut-il encore plus une véhémente imprécation contre la tyrannie qu'une douloureuse commémoration en l'honneur des citoyens qui avaient été immolés dans le combat. Le discours de l'orateur se terminait ainsi : « Sages législateurs de la France, premier espoir de l'état, et vous, magistrats, fonctionnaires publics , investis de la juste confiance du peuple*, vous, généreux citoyens de Paris, braves Marseillais, vaillans fédérés, accourus des départemens les plus lointains pour sauver la liberté chancelante; vous tous, dignes compagnons d'armes des héros que nous regrettons, vous, leurs enfans, leurs épouses, parens chéris
de la famille commune, approchez de ce monument de deuil el de gloire , et prêtons tous ensemble le serment auguste de maintenir la liberté, légalité, ou de mourir en la défendant! Que ce serment, répété d'un bout de la France à l'autre, yole au-delà de nos frontières; qu'il fasse pâlir dans les camps les despotes et les généraux ligués contre nous ! que leurs armées les abandonnent ! que la tyrannie ne trouve plus un soldat qui veuille embrasser sa querelle, et que la France, heureuse et tranquille, se repose après tant d'orages sous l'abri des lois bienfaisantes qui vont consacrer pour tous les siècles les droits et la souveraineté du peuple ! Ghénier était alors avec cette jeunesse ardente et républicaine, qui n'avait qu'un but, qu'une pensée, qui ne formait qu'un vœu, le triomphe de la liberté.
Pendant le mouvement qui emportait la Commune et mettait en contact perpétuel les citoyens , l'administration et le peuple , il s'introduisait nécessairement bien des désordres qui affligeaient et troublaient Roland beaucoup plus qu'ils n'auraient dû. affliger et troubler un homme engagé dans une révolution, et capable de s'élever audessus de certaines anomalies inévitables. Ce ministre ne cessait d'accuser la Commune de désorganiser tous les services,' et de livrer beaucoup de choses à des mains infidèles. Pour parer à cet inconvénient grave, il cherchait partout des hommes de conscience et de spécialité ; mais il se plaignait d'avoir trop de peine à trouver des sujets capables de remplir à son gré ces deux conditions. Du reste , la rigidité de son caractère le rendait peu propre à manier les esprits, et souvent il était assez malheureux dans ses choix-, il avait en outre, grâce à son entêtement naturel, le tort grave de soutenir obstinément ses créatures, même quand il s'était trompé sur leur compte.
Danton, au contraire, avec son énergie réelle et sa rudesse apparente, et calculée peut-être, ne manquait au besoin ni de souplesse ni de dextérité : il avait d ailleurs dans une