‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 59 sur 125 · VISITES DOMICILIAIRES · texte numérisé non relu

VISITES DOMICILIAIRES

espèce d'abandon du cœur, dans une certaine facilité de caractère, des moyens de séduction; avec ces qualités, il possédait encore un instinct sûr pour reconnaître au premier coup d'œil le parti que Ton pouvait tirer d'un homme. Il pensait d'ailleurs, peut-être, par suite d'un retour sur lai-même , que les révolutions ont la faculté de transformer les individus et de leur communiquer une puissance qu'on ne leur connaissait pas, qu'ils ignoraient eux-mêmes : aussi, sans s'arrêter à peser les sujets dans la balance d'une probité rigide , sans considérer leurs antécédens , il jetait hardiment dans les fonctions ceux qui laissaient éclater devant lui les bouillans transports d'un ardent civisme. «Si tu es patriote, disait-il au candidat qui venait offrir son zèle , tu es capable de bien servir la liberté. Le premier talent pour sauver la république, est d'avoir du cœur et du patriotisme. Va, et songe que Danton te regarde. »

Danton mesurait toute la grandeur du danger qui s'approchait , et sentant le besoin immense qu'on allait avoir du peuple, il lançait sur lui des brandons enflammés comme sur un foyer dont on veut faire sortir un vaste incendie. « Il faut, disait-il, une convulsion nationale pour faire rétrograder les despotes... ; il faut que le peuple se porte , se roule en masse sur les ennemis pour les exterminer d'un coup-, il faut en même temps enchaîner tous les conspirateurs -, il faut les mettre dans l'impossibilité de nuire! » Ces paroles effrayantes et qui peignent toute la politique d'un des hommes les plus énergiques qu'ait enfantés aucune des révolutions connues, furent suivies d'un décret que l'assemblée rendit aussi, le 20, et par lequel elle ordonna, comme la Commune, des visites domiciliaires et nocturnes chez tous les habitans suspects, avec peine de mort pour quiconque entraverait celte mesure de sûreté générale.

Si l'on devait juger cette loi dans les circonstances ordinaires; si, de sang-froid, une assemblée législative ren-

dait une pareille décision , il faudrait se voiler la têle , et désespérer du salut du pays. Mais un abîme où la France tout entière pouvait périr, un abîme cent fois plus effrayant que celui de la banqueroute offerte par Mirabeau aux yeux de l'Assemblée constituante épouvantée, était ouvert devant toutes les imaginations; les nouvelles sinistres de nos frontières avaient porté l'exaltation générale à son comble. Les troupes coalisées opéraient leurs mouvemens pour envahir la France. Après avoir passé la revue de ses troupes, le 5 août à Bingen , le roi de Prusse avait ordonné à son armée de se mettre en mouvement , et le duc de Brunswick, à la suite de plusieurs marches et contremarches, s'était rabattu sur l'Alsace avec l'intention de s'emparer de Landau. Deux colonnes conduites par le prince Hohenlohe avaient traversé le Rhin le 10, et malgré la faible armée de Biron , campée à Herpenheim , il bloquait Landau, dont Gustine venait de prendre possession , en remplacement de M. de Martignac , émigré peu de jours auparavant. La possession de Longwy, rendu à la suite d'une défense de quelques heures à l'Autrichien Glairfayt, avait donné aux étrangers l'espérance de la chute de Landau , qui allait permettre au duc de Brunswick de porter un coup terrible aux armées françaises. En effet , l'armée alliée pouvait alors s'emparer des défilés de l'Argonne , faire observer Luckner par trente mille hommes, tandis que soixante mille autres combattans, attaquant l'armée de Sedan, encore irrésolue et démoralisée par le départ de Lafayette , l'auraient écrasée , événement qui aurait fait une brèche immense au système de défense de notre frontière du nord , et ouvert la route de Paris. Par bonheur, nous avions affaire à des Allemands qui n'avaient pas encore appris le secret de la foudroyante activité des Français sous Napoléon. Mais cette grande armée ennemie s'évanouit lentement : six jours furent perdus par Glairfayt dans le camp devant Longwy, pour

attendre le corps du prince Hohenlohe , et les alliés ne parvinrent que le 50 devant Verdun. Quelque tardif et inhabile que fût ce mouvement, Paris s'en effraya avec raison. En effet , qu'une bataille fût perdue, événement qui n aurait eu rien de surprenant dans l'état d'incertitude et d'irrésolution de nos diverses armées , les ennemis se trouvaient tout à coup au cœur de la France, el sous les murs de la capitale, sans fortifications, sans moyens de défense, au milieu du désordre d'une révolution récente, et avec un gouvernement qui avait tout à créer.

La seule pensée de ce péril, qui les frappait encore plus que nous parce qu'ils le voyaient de plus près dans toute sa grandeur, faisait frémir nos généraux rassemblés par Dumouriez : aussi tous étaient-ils d'avis de se retirer derrière la Marne : lui seul , sans trahir sa pensée , rejetait tous les conseils timides. Paris, qui leur semblait menacé d'une catastrophe presque inévitable, était alors dans un état moral indéfinissable. Son immense population joignait à un sentiment exagéré de sa force vis-à-vis des ennemis étrangers, les plus violentes alarmes sur les trames de ceux de l'intérieur -, et effectivement, telle était notre situation , que le parti opposé à la liberté, vaincu, mais non pas détruit, et encore plein d'immenses ressources, aurait pu devenir très dangereux à l'approche de l'ennemi. De toutes les maisons, de tous les hôtels, de tous les châteaux de l'aristocratie dans Paris et dans les provinces, de tous les champs de la Bretagne et de la Vendée, de toutes les villes du midi , on aurait vu surgir tout à coup , et marcher sur la capitale des milliers de nobles , de soldats delà gardé royale, dé gardes suisses , de gardes-du-corps , restés en France, de volontaires de la contre-révolution empressés de donner la main aux étrangers et ardens à provoquer le supplice des patriotes. Qu'on nous dise alors où se serait arrêtée la vengeance des rois , qui , n'ayant pas encore appris par une sanglante expérience à craindre le

peuple français , auraient insulté à sa défaite! «Quel vaste système d'immolation aurait été à la fois conçu et exécuté dans le dessein d'étouffer en France la semence des révolutions , et d'effrayer à jamais les autres peuples par un mémorable exemple ! Et quelles eussent été les premières victimes? Lafayette et ses amis , égorgés dans leurs cachots ou ramenés à Paris , peut-être pour expier leur dévouement à la cause du peuple , à côté du vénérable Bailly et des autres héros de la séance du Jeu de Paume. L'élite de l'Assemblée constituante, l'élite des amis de la liberté en France, les Girondins et leurs terribles adversaires, confondus dans un seul arrêt, et réconciliés sur l'échaufaud par la vengeance des rois, subissaient le même sort ; et avec tant d'illustres proscrits périssaient dans leur germe tant de dévouemens magnanimes, d'actions héroïques, d'exploits presque fabuleux, vingt années de triomphes, toutes les vertus, toutes les lumières, tous les progrès qui ont agrandi, illustré, enrichi la France, et enfin la sublime espérance de la liberté du monde.

Ce glorieux avenir que le dernier des patriotes embrassait en espérance , comparé avec la catastrophe qui pouvait l'empêcher de sortir de la nuit où il reposait encore , fermentait dans les cœurs avec l'amour de la patrie , et redoublait l'anxiété générale en lui # donnant le caractère d'une extrême violence. On voulait, on demandait des exemples sur les ennemis de l'intérieur. Vengeance ! vengeance ! était le cri qui retentissait partout, et la passion, qui le poussait à la tribune, dans les clubs, dans les sections, dans les places publiques , s'indignait de tous ces retards. Le tribunal institué contre les conspirateurs ou les traîtres du 10 août, suivant l'expression du temps, avait fait tomber la tête de Dangremont, prévenu d'embauchage pour la cour et pour les émigrés. Dosson ville, son complice, que nous retrouvons parmi les déportés du 18 fructidor, fut acquitté comme dénonciateur. Laporte,

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