MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
« Citoyens, l'ennemi est aux portes de Paris; Verdun, qui l'arrête, ne peut tenir que huit jours. Les citoyens qui le défendent ont juré de mourir plutôt que de se rendre ; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leurs corps. Il est de votre devoir de voler à leur secours. Citoyens , marchez à l'instant sous vos drapeaux ! allons nous réunir au Champ de Mars ; qu'une armée de soixante mille hommes se forme à l'instant. Allons expirer .sous les coups de l'ennemi , ou l'exterminer sous les nôtres ! »
Ces paroles, qui étaient le signal de la guerre et le tocsin de la terreur, furent couvertes d'unanimes applaudissemens. Entraîné par la circonstance, poussé par l'exaltation qui l'entourait, grand comme le péril, Vergniaud se précipite à la tribune, fait entendre les accens d'une brûlante éloquence qui ne pouvait que porter à son comble (exaltation publique.
« C'est aujourd'hui , dit-il , que Paris doit vraiment se montrer dans toute sa grandeur; je reconnais son courage à la démarche qu'il vient de faire, et maintenant on peut dire que la patrie est sauvée... Nos ennemis ont un grand moyen sur lequel ils comptent beaucoup , c'est celui des terreurs paniques : ils sèment l'or, ils envoient des émissaires pour en exagérer l'effet , répandre au loin l'alarme et la consternation ; et , vous le savez , il est des hommes pétris d'un limon si fangeux qu'ils se décomposent à l'idée du moindre péril.
« Je voudrais que Ton pût signaler cette espèce à figure humaine et sans aine , en réunir tous les individus dans la même ville, dans Longwy, par exemple, qu'on appellerait la ville des lâches ; et là , devenus l'opprobre de la nature, leur rassemblement délivrerait les bons citoyens d'une peste d'hommes qui sèment partout des idées de découragement, suspendent les élans du patriotisme, qui prennent des nains pour des géans, la poussière qui vole devant une compagnie pour des bataillons armés, et dé-
sespèrent toujours du salut de la patrie. Que Paris déploie donc aujourd'hui sa grande énergie 5 qu'il résiste à des terreurs paniques , et la victoire couronnera bientôt nos efforts. Hommes du 14 juillet et du 10 août, c'est tous que j'invoque !
« Cependant pourquoi les retranchemens du camp qui est sous les remparts de cette cité ne sont-ils pas plus avancés ? Où sont les bêches , les pioches et tous les instrumens qui ont élevé l'autel de la Fédération et nivelé le terrain du Champ de Mars? Vous avez manifesté une grande ardeur pour les fêtes , sans doute vous n'en aurez pas moins pour les combats -, vous avez chanté et célébré la liberté , il faut la défendre.
« Nous n'avons plus à renverser des rois de bronze , mais des rois environnés d'armées puissantes. Je demande que la Commune de Paris concerte avec le pouvoir exécutif les mesures qu'il est dans l'intention de prendre. Je demande aussi que l'Assemblée nationale envoie à l'instant et chaque jour douze commissaires pour exhorter, non par de vains discours, les citoyens à travailler, mais pour piocher eux-mêmes, car il n'est plus temps de discourir, il faut piocher la fosse de nos ennemis , ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. »
Electrisée par cette voix courageuse , rassemblée devient peuple ; elle se lève , elle s'agite , elle est prête à prononcer tous les décrets réclamés par le salut public, les tribunes, emportées parle même élan, jurent de mourir pour la patrie.
Les députés, debout , pâles d'émotion et d'enthousiasme, prêtent le même serment. C'est à qui sera le plus énergique en fece du danger. Cambon veut que des courriers partent de Paris et fassent sonner le tocsin dans toute la France. Reboul demande que le pouvoir exécutif ait une puissance dictatoriale pour lever des subsides. En ce moment , Danton parait à la barre ; jamais sa physionomie n'eut un aspect
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plus menaçant ; elle portait l'empreinte d'une résolution terrible et invariablement arrêtée. Ayant qu'il eût dit un seul mot , son attitude et son geste , qui rappelaient l'attitude et le geste de Mirabeau prêt à fulminer un arrêt contre le despotisme , avaient révélé quelque chose d'inattendu , de terrible, qui allait faire explosion. Il commença pourtant d'un ton calme en ces termes :
« 11 est bien satisfaisant, messieurs, dit-il, pour des ministres d'un peuple libre , d'avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée ! Tout s'émeut , tout s'ébranle , tout brûle de combattre ! Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir des ennemis.
« Vous savez que la garnison a juré d'immoler le premier qui parlerait de se rendre. Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre vase creuser des rctranchemens , une troisième , avec des piques , défendra l'intérieur de nos villes... C'est en ce moment que vous pouvez déclarer que Paris a bien mérité de la patrie. C'est en ce moment que l'Assemblée législative va devenir un véritable comité de guerre. Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort ! »
L'assemblée applaudit. Danton ajouta : c< Le canon que vous allez entendre n'est point le canon d'alarme , c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l'audace , ent
CORE PE L'AUDACE , TOUJOURS DE l' AUDACE , ET LA PATRIE EST SAUVÉE ! »
En écoutant ces foudroyantes paroles , on croyait entendre proférer à la tribune ce que Mirabeau avait dit autrefois avec tout le cynisme de son langage révolutionnaire, que, pour posséder la liberté, il fallait la coucher sur un matelas de cadavres -, mais l'un était capable de le dire , et l'autre capable de le faire -, tout le monde le sentait, tout le monde resta glacé d'épouvante $ lui, sans
s'inquiéter de l'effet qu'il avait produit, courut au conseil général de la Commune, et lui dicta en quelque sorte une proclamation qui, commençant ainsi : «Aux armes... citoyens, aux armes, demain à nos postes, » contenait un ensemble de mesures proportionnées à la gravité des circonstances. Le conseil adopta les propositions du ministre. En conséquence on arrêta de faire tirer le canon d'alarme, et battre la générale dans toutes les sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie ; en même temps, on les avertissait de se tenir prêts à marcher au premier signal , et on invitait les hommes hors d'état de servir à déposer leurs fusils et leurs sabres dans les sections ou au bureau militaire de la Commune. À ces dispositions, enjoignit le recensement des indigens auxquels on accordait une paye et des armes, le désarmement et l'arrestation des suspects, parmi lesquels on comptait tous les signataires de la pétition du 20 juin , et le décret pour la formation d'an camp sous Paris -, alors on organisa un vaste système de visites domiciliaires. Les barrières précédemment fermées pendant quarante-huit heures, devaient l'être de nouveau. Toutes les précautions étaient prises à Paris , dans les communes environnantes, même sur la rivière, pou* empêcher les évasions. Le tambour devait annoncer les visites, et avertir chacun de rentrer chez soi. Tout individu trouvé dans une autre demeure que la sienne aurait été suspect. Les assemblées de section , le tribunal lui-même vaqueraient pendant deux jours. Des commissaires delà Commune , assistés de la force armée , étaient chargés de la terrible mission d'arrêter les suspects. Les visites commencèrent à la clarté d'une illumination générale. On, a porté le nombre des arrestations à douze ou quinze mille ; mais elles n'atteignirent pas le tiers de ce nombre , et ne pouvaient pas l'atteindre.
Pendant que des événemens si graves et deâ paroles si véhémentes remuaient jusqu'au fond la grande cité, Tac-
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quittement de Montmorin , par la tribanal du 17 août , et le brait répandu qu'il avait été absous par la perfidie d'un commissaire du roi , vinrent mettre le peuple en mouvement. Bientôt un homme condamné au pilori se mit à vociférer sur l'échafaud des invectives contre l'Assemblée nationale, des cris : Pive le roi ! vive la reine! au diable la nation! Ces cris séditieux, plusieurs fois répétés, enflammèrent à tel point l'indignation générale , qu'il aurait été immolé au moment même si le procureur de la Commune ne lui eût fait un rempart de son corps et ne l'eût reconduit à la maison de justice. Là, ce malheureux déclara qu'une vaste conspiration se tramait dans les prisons, qu'au premier signal les brigands qu'elles contenaient, vomis tout à coup de leurs cachots , devaient s élancer tout armés , mettre le feu à Paris, profiter du premier saisissement, égorger les patriotes et aller ensuite se réunir à Brunswick. La peur, qui est une passion si contagieuse, l'ardente crédulité du peuple , adoptent avidement cette déposition , qui confirmait des idées dont tout le monde était imbu , et les cris de vengeance reprennent avec fureur.
Le 2 septembre, à deux heures du matin, la générale commence à battre , le tocsin sonne , le canon d'alarme se tire, les barrières sont fermées de nouveau. Les uns courent aux armes , d'autres entourent la Commune et l'assemblée; le peuple inonde toute la ville dans une agitation qui croît sans cesse. Quelques orateurs du moment, armés de piques et de bâtons, hommes prêts à joindre les actionsaux paroles , incendient la multitude , qui les écoute. Tout à coup du milieu de quelques groupes , plus furieux les uns que les autres , on entend sortir ces cris de I époque : « Laisserons-nous nos femmes et nos enfans à la merci des traîtres qui, dans les prisons, attendent notre départ pour incendier nos demeures et égorger nos familles ! Frappons avant de partir... Courons aux prisons ! »
On ne sait quelle voix cruelle avait fait pressentir
aux prisonniers le sort qui les attendait. La terreur là plus profonde régnait parmi ces malheureux $ les geôliers semblaient consternés -, ils passaient silencieux à travers les cachots , et n osaient fixer leurs regards sur les victimes désignées qui leur demandaient pourquoi Ton sonnait le tocsin , pourquoi Ton tirait le canon, et comment Use faisait qu'on leur servit à dîner deux heures avant l'instant accoutumé. Mais l'anxiété , le désespoir des détenus furent au comble lorsqu'ils virent les guichetiers emporter tous les couteaux et toutes les fourchettes qu'ils laissaient habituellement. La plupart comprirent que la mort était à la porte. En effet , le peuple ou plutôt quelques brigands que nous refuserons toujours de confondre avec la population parisienne , venaient de commencer le cours des assassinats commandés par les ordonnateurs de ces affreuses journées. Retenu par d'impérieux devoirs dans ma ville natale, où je demeurais alors , je n'ai point vu , et présent à Paris j'aurais fui avec horreur le spectacle des barbaries dont il était alors le théâtre ; je restai même assez long-temps sans vouloir le visiter; mais depuis je n'ai point cessé d'interroger les contemporains, pour apprendre d'eux la vérité qu'un devoir inexorable m'ordonne de retracer.
Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, avaient été conduits à la mairie pour y subir un interrogatoire. Le cruel et froid Billaud-Varenncs , membre de la Commune, instruit sans doute du sort réservé à ces infortunés , martyrs peut-être d'un scrupule de conscience , ne craignit pas de les envoyer à l'Abbaye. Il était deux heures et demie lorsque les quatre fiacres qui les conduisaient traversèrent la rue Dauphine. On les aperçoit, on s'ameute , on pousse des cris de mort : quelques uns de ces hommes armés, de ces bourreaux haletans dont nous avons parlé, fondent à l'envi sur les voitures, dispersent des fédérés qui les protègent , égorgent ou assomment douze de ces prêtres *, les voitures continuent leur route , et conduisent à
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l'Abbaye les autres malheureux , que la fureur populaire n'avait pas traînés dans la rue. Les égorgeurs , ivres d'une joie féroce, suivent leur proie, et pénètrent dans l'intérieur de l'Abbaye, portant en triomphe des lambeaux de chair humaine. Les prisonniers survivans arrivent ainsi à la prison avec ce hideux cortège; les voitures s'arrêtent dans la cour; les deux premiers captifs qui descendent de fiacre sont percés de coups de piques; les autres parvinrent à se sauver dans la prison, mais ils ne purent échapper au glaive. L'abbé Sicard, qui se trouvait parmi eux, dut la vie au courage d'un citoyen qui lui fit un rempart de sa poitrine. C'est avec bonheur que l'on retrouve quelques traits de vertu et de courage au milieu de ces scènes d'horreur et d'épouvante. Le citoyen qui sauva le père des sourds et muets se nommait Monnot ; l'histoire doit garder son nom et le transmettre à la postérité.
C'était pour les prêtres en général, et particulièrement pour les réfractaires, que l'opinion publique avait conçu la plus forte haine. Les Jacobins, les Cordeliers, les sec* tions , la Commune, les orateurs du peuple , tout le monde tonnait contre eux ; la tribune nationale elle-même retentissait à chaque instant des accusations intentées à cette caste d'hommes, que l'on regardait comme des fanatiques encore trop puissans sur les consciences pour n'être pas dangereux. L'Assemblée nationale les avait signalés, ainsi, en les condamnant à la déportation. Manuel était venu préparera» départ ceux qui étaient détenus à la mairie; mais l'ensemble des mesures prises par la Commune, avant le â septembre , n'annonce que trop qu'on voulait en finir avec les prêtres, et qu'ils avaient été les premiers désignés à la mort.
Pendant qu'on les égorgeait, Billaud-Varennes arrive ; sa figure est impassible et pâle, son regard fixe et sinistre; revêtu des insignes d'une magistrature populaire, il devrait apparaître ici comme un ange de paix 5 il vient contera-
plcr les cadavres d'un œil sec; il a l'affreux courage d applaudir en ces termes aux meurtriers : « Peuple, dit-il, ta fais ton devoir, tu immoles tes ennemis! » En ce moment, une voix s'élève et s'écrie : « Nous n'avons plus rien à faire ici! aux Cannes ! » Une bruyante et féroce acclamation répond à cet appel. Maillard se met à la tête de la bande déjà couverte de sang. La porte de l'église est enfoncée, et laisse voir les deux cents prêtres qu'on y avait enfermés. Les assassins s'élancent sur eux -, on les tue à coups de pistolets, on les égorge, on les assomme ; mais les bourreaux craignent de se blesser eux-mêmes ; ils établissent un certain ordre dans le massacre, ils font l'appel des condamnés, et tuent sans pitié, achèvent sans miséricorde ceux qui avaient échappé à la première irruption, ceux qui n'avaient été que blessés. Le courage des victimes fut aussi grand que la férocité des meurtriers ; elles reçurent la mort comme les martyrs d'un autre âge. Maillard n'avait fait que guider les brigands \ à leur tête s'était placé pour frapper, Roussillon, depuis juge au tribunal révolutionnaire. Le dernier sang fumait encore, Maillard crie : A l Abbaye l Les brigands le suivent et reviennent à l'Abbaye. Là, ils demandent à boire. Du vin ou la mort ■ s'écrient-ils, comme un instant auparavant ils hurlaient : La liberté ou la mort /Maillard entre au comité de la section, et demande du vin pour les braves travailleurs qui délivrent le peuple de ses ennemis. Le comité, saisi d'horreur, mais sans force contre ces furieux , leur délivre des bons de vingt-quatre pintes. On s'empresse de satisfaire leur brutal appétit ; ils s'abreuvent tout sanglans au milieu des cadavres des prêtres égorgés les premiers. Pendant ce temps, les affidés de Maillard pénètrent dans la prison, se font donner les clés des cachots , et présenter les écrous au nom du peuple souverain. Ces préliminaires entraînent des retards; la foule vocifère en demandant des meurtres. L'un de ces visiteurs, touché d'une pitié secrète, parait au guichet; il