MORT DE LA ROCHEFOUCAULD
sentant pas assez fort pour obtenir la liberté de l'ex-constituant par un acte légal , il fit organiser une émeute : on força la prison , et Ton délivra le captif , qui se saura en Suisse avec des passeports, dûment légalisés, qu'on lui remit au moment de sa délivrance. La Rochefoucauld n'eut pas le même bonheur : on lança contre lui un mandat d'arrêt. L'officier municipal chargé de mettre à exécution Tordre fatal se fit accompagner de plusieurs sans-culottes. Il ne fallait pas tant de monde pour arrêter un vieillard de soixante ans, qui n avait jamais tenu grand compte de sa vie. Ce cortège attira des curieux. Lorsque l'illustre captif sortit pour se rendre dans le cachot qui l'attendait, le peuple vociféra des cris de mort. Un homme sortit de la foule, frappa la victime d'un coup de pierre. La Rochefoucauld tomba , et ses coupables gardiens, ceux qui devaient le défendre, achevèrent le prisonnier que la loi avait placé sous leur sauvegarde. Ainsi périt un des hommes les plus vertueux de l'Assemblée constituante , un de ces hommes d'or qui méritent l'estime et l'affection de leurs semblables. Une irritation si grande et si aveugle existait contre ce véritable philantrope , que sa mère octogénaire n'échappa que par miracle au fer des assassins. Ces détails attristent l'ame -, mais empressons-nous de nous ré* fugier vers de plus heureux souvenirs.
La France de cette époque, que les ennemis de la révolution prennent plaisir à couvrir d'un voile de sang, comme un théâtre d'horreurs inouïes dans l'histoire des peuples, présentait un merveilleux spectacle. Les excès que nous avons représentés n'étaient que des exceptions aux admirables scènes qui sont restées dans la mémoire des amis sincères de notre gloire. Semblable à un vaste atelier, la France retentissait partout du bruit des armes préparées par l'ardeur de ses enfans. Toute autre pensée que celle du salut de la patrie avait disparu -, l&ptus noble enthousiasme , le plus généreux dévouement, enflammaient tous les cœurs. Les m. 18
villes, les campagnes, rivalisaient d'ardeur et de zèle ; chacun se donnait tout entier au service public. Chaque jour les pères amenaient leurs fils à l'autel de la patrie , et souvent ils prenaient parti avec eux : on les voyait s'engager ensemble. Malheureux le vieillard qui sentant encore bouillonner son sang dans ses veines , ne pouvait accompagner son fils à Tannée. Les jours d'enrôlement , et surtout les jours de départ, étaient autant de fêtes civiques d'an intérêt dont rien n'avait pu donner une idée sous la monarchie. La jeunesse des campagnes , robuste et simple , contrastait avec la jeunesse plus délicate des villes, mais n'en avait pas moins un air martial. La génération de cette époque était belle , et semblait avoir été préparée pour soutenir les fatigues de la guerre ; c est alors que se formèrent ces terribles bataillons du Jura, des Vosges, de la Côte-d'Or, de l'Alsace , de la Lorraine et de la Champagne, qui, avec les conscrits de 1794 et de Napoléon , promenèrent les drapeaux de la France sur l'Europe épouvantée. Les soldats improvisés de 1702 formeront cette pépinière d'officiers qui apprendront la guerre sur les champs de bataille , et ne manqueront jamais à l'appel du péril et de la gloire. Une admirable fraternité régnait parmi tous ces nouveaux défenseurs de leur pays : nulle rivalité, nulle ambition , nulle soif d'honneurs , pas même la plus légère trace de cet amour du pillage, qui déshonore le caractère du soldat de profession, réduit à vendre son sang à un maître pour une misérable paye de quelques deniers; un même esprit animait le volontaire et l'officier.
On ne pouvait faire un pas en France sans rencontrer sur toutes les routes des milliers de volontaires; armés on non armés, ils couraient aux frontières, en chantant cette Marseillaise , fille de l'enthousiasme et mère de la victoire, qui fera vivre A jamais le nom de Rouget Delille , notre Tyrtée.
Les jeunes défenseurs de la patrie recevaient partout sur