‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 73 sur 125 · PAPIERS DE LA LISTE CIVILE · texte numérisé non relu

PAPIERS DE LA LISTE CIVILE

qui formaient une partie des bataillons émigrés de Tannée de Coblentz ; qu'il était en correspondance suivie et amicale ayec les princes , ses frères , ennemis jurés de la révolution et de la liberté. L'assemblée ordonna l'impression du rapport. Aubert Dubayet somma Gobier, au nom de l'honneur national, de déclarer si quelque membre de l'assemblée qui allait finir était soupçonné d'avoir trempé dans les trames, dans les complots de la cour. « Un seul, répondit l'orateur des comités, a entretenu une liaison criminelle avec le château des Tuileries, et le sieur Blancgilly est en état d'accusation. » La veille , après un rapport favorable de Goutard sur la position des armées et sur les travaux qui s'exécutaient autour de Paris, Vergniaud s'était précipité à la tribune , poussé par un génie qui s'éveillait en lui dans les grandes circonstances. Get orateur et ses amis semblaient croître décourage et d'éloquence: on eût dit que, plus ils sentaient approcher l'ennemi, plus ils découvraient leurs poitrines , comme pour appeler les premiers coups; mais lors même qu'ils montraient la frontière à nos jeunes soldats et à tous les Français dignes de ce nom , ils commettaient la fatale imprudence de lancer les foudres de la colère contre le parti qu'ils accusaient d'avoir favorisé le 2 septembre. Voici comment s'exprimait Vergniaud , l'interprète des sentimens de la Gironde et d'une grande partie de l'assemblée :

« O citoyens de Paris ! je vous le demande avec la plus profonde émotion, ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont pour obtenir votre confiance d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et l'audace de leurs prétentions! Citoyens, vous les reconnaîtrez facilement : lorsque l'ennemi s'avance, et qu'un homme, au lieu de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser , vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés, celui-là est ennemi de votre gloire et de votre bonheur....

« J'entends dire chaque joar : Nous pouvons essuyer une défaite-, que feront alors les Prussiens? viendront-ils à Paris?. . . Non , ils n'y viendront pas -, non , si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des postes où vous puissiez opposer une forte résistance, car alors l'ennemi craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris mêmes des armées qu'il aurait vaincues, et d'en être écrasé comme Samson sons les ruines du temple qu'il renversa ; mais si une terreur panique ou une fausse sécurité engourdit notre courage et nos bras , si nous tournons nos mains contre nous-mêmes, si nous livrons sans défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien insensé l'ennemi de ne pas s'avancer vers une ville qui , par son inaction , aurait paru l'appeler elle-même , qui n'aurait pas su s'emparer des positions où elle aurait pu le vaincre ! Il serait bien insensé de ne point nous surprendre dans nos discordes, de ne pas triompher sous nos ruines! Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévouement héroïque, abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfans, demeurerez -vous plongés dans une molle et déshonorante oisiveté ! N'avezvous pas d'autres manières de prouver votre zèle qu'en demandant sans cesse, comme les Athéniens : Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui? Ah! détestons cette avilissante mollesse ! Au camp , citoyens , au camp ! Tandis que dos frères , ponr notre défense , arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne , ne craignons pas d'arroser de quelques sueurs les plaines de Saint-Denis , pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens, au camp! Oublions tout, excepte la patrie! Au camp, citoyens, au camp! »

Une clameur immense s'éleva des tribunes. «Au canipl» s'écriaient tous les citoyens qui s'y trouvaient. « Au camp! Salut de ta patrie! » Electrisée par ces éloquentes paroles, rassemblée unanime invita Vcrgniaud à rédiger une adresse

aux habitons de Paris. Celte adresse était la répétition des inspirations que 1 orateur avait trouvées dans son cœur ; elle finissait ainsi :

« Encore un mot , citoyens , et ce mot vous dit tout : Pour vous, il s'agit de la liberté, de l'égalité ou de la mort! »

Il y avait en ce moment deux hommes en Vergniaud : l'un excitait le plus vif enthousiasme parmi les défenseurs de la patrie *, l'autre , en poursuivant de sa haine et de son mépris les autres révolutionnaires, défiait en quelque sorte les poignards levés sur sa tête. Marat le dénonçait sans cesse; la Commune le menaçait de ses ressentimens ; Danton, quoique admirateur du talent de ce Démosthène de la Gironde, haussait les épaules après l'avoir entendu , et disait avec une assez méprisante ironie : « Voilà de belles paroles ; mais ce n'est pas avec de tels remèdes que l'on sauve un pays ; il faut des mesures fortes et hardies, il fout la main du peuple. » Le même jour où Vergniaud lisait son adresse aux citoyens, il reparut une seconde fois & la tribune. Des groupes nombreux se formaient sur les places publiques ; les prisons , de nouveau remplies, étaient de nouveau menacées. L'assemblée voulait prévenir, autant qu'il était en elle , le funeste retour des scènesM'horreurs des premiers jours de septembre. Ecoutons Vergniaud, qui vient encore tonner contre la Commune .

« Savez-vous comment sont décernés les mandats d'arrêt? La Commune de Paris s'en repose à cet égard sur son comité de surveillance. Ce comité de surveillance , par un abus de tous les principes ou par une confiance bien coupable, donne à des individus le terrible droit de faire arrêter ceux qui leur paraîtront suspects \ ceux-ci subdélèguent encore à d'autres affidés dont il faut bien seconder les vengeances, si Ton veut en être secondé soi-même. Voilà de quelle étrange série dépendent l'honneur, la liberté

et la vie des citoyens !. .. Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les gens de bien tremblent à leur tour ! Je n ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs ordres ! ... Et ma tête aussi est proscrite ! La calomnie* veut étouffer ma voix ; mais elle peut encore se faire entendre ici-, et je vous en atteste, jusqu'au coup qui me frappera de mort, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et les scélérats !

« Eh! que m'importent des poignards et des sicaires ! qu'importe la vie aux représentans du peuple, quand il s'agit de son salut? Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils , il s'écriait : Périssent mon nom et ma mémoire, et que la Suisse soit libre!

« Et mus aussi nous dirons : Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire , pourvu que la France soit libre ! » Par un mouvement unanime et spontané, tous les membres se lèvent , et toutes les bouches répètent avec enthousiasme : « Oui! oui! périssons tous, et que la France soit libre ! » L'orateur reprend : « Oui! oui! périssons tous, et que la liberté reste ! Périsse l'Àssembée nationale et sa mémoire, si sa vigueur apprend aux nations de l'Europe que, malgré les calomnies dont on a cherche à flétrir .la France, il est encore au sein même de l'anarchie momentanée ou des brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire , et que la France soit sauvée !

« Je demande que les membres de la Commune répondent sur leur tête de la sûreté de tous les prisonniers. » Kersaint avait d'abord fait cette proposition : appuyée avec tant d'éloquence , elle ne pouvait manquer de réunir tons les suffrages. L'assemblée décréta que la Commune serait tenue de lui rendre compte de tous les mandats d'arrêt

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