DANTON
qu'elle a décernés ou fait décerner ; de la quantité de personnes qui ont été arrêtées , et de la nature des délits dont elles sont prévenues. Mais ce décret, avec celui de la responsabilité des membres de la Commune , allait encore devenir illusoire , si le chef de la force armée ne soutenait les promesses courageuses qu'était venu faire Pétion, non moins attristé qu'indigné par le souvenir des massacres qu'il avait été dans l'impuissance de prévenir et d'arrêter. Santerre parut à la barre-, il déclara hautement que les prisonniers n'avaient rien à craindre , et que le peuple n'attaquerait plus les prisons. Le peuple tint parole à Santerre. Dans sa dernière harangue, Vergniaud avait bien mérité de la patrie et de l'humanité, et ce jour fut un des plus beaux triomphes de sa vie politique. Cependant l'enthousiasme de liberté qui enflammait toute la France présageait des succès militaires; ils ne se firent pas long-temps attendre; mais les ardens amis de la révolution, qui se trouvaient au centre du gouvernement et à la source des nouvelles apportées chaque jour de l'armée , eurent à passer un moment terrible jusqu'à ce que les inquiétudes extrêmes que donnait notre situation militaire fussent dissipées. À cette époque , un voile de tristesse semblait répandu sur la ville. On craignait d'apprendre quelque nouvelle ftcheuse, on se défiait de la fortune. Après la secousse terrible du 2 septembre, après le mouvement électrique du départ des volontaires et toutes les commotions données au peuple par les orateurs des diverses tribunes, Paris était tombé dans une espèce de stupeur et d'incertitude extrêmement propre à favoriser le succès d'un ennemi audacieux , qui serait venu l'insulter tout à coup. Danton, effrayé des conséquences possibles de cette disposition des esprits, déploya toute son énergie pour rassurer la capitale. Tous ceux qui ont vu et entendu le tribun à cette époque, ne pourront jamais oublier le service immense qu'il rendit alors : Paris était perdu, si les
conseils de la peur eussent alors triomphé dans les conseils. Dumouriez dans la forêt de l'Argonne, et Danton à Paris, voilà les deux sauveurs de la France en 1792 ( i ).
Nous avons laissé Dumouriez couvrant la France et barrant à l'ennemi les défilés de l'Argonne. Le génie de Dumouriez était prompt, mais la prodigieuse activité de son imagination lui donnait aussi une mobilité extrême. Dans une position périlleuse il était capable d un plan neuf et hardi qu'il exécutait avec audace, vigueur et talent; arrivé au but il se négligeait et se reposait sur la fortune : ce défaut faillit perdre la liberté.
Gomme nous l'avons dit, le général français avait placé à la Croix-aux-Bois un colonel , en lui envoyant une instruction précise sur la manière de fortifier son poste et de le rendre inattaquable par des retranchemens en terre et des abatis. Ce colonel écrivit à Dumouriez qu'il se trouvait à Vouziers un excellent bataillon de volontaires des Ardennes , et l'un de ceux qui avaient formé la garnison de Longwyi qu'en donnant des armes à ce dernier, la trouée serait suffisamment défendue. Fondé sur cette assurance , le colonel priait Dumouriez de le rappeler au camp , puisqu'il était tout à fait inutile , surtout avec un escadron de cavalerie.
Par une légèreté incroyable, le général ordonna, le il septembre , au colonel de revenir à Grand-Pjé , suivi de ses forces -, en même temps on fit marcher le bataillon des Ardennes et soixante cavaliers de la gendarmerie nationale pour remplacer les troupes , qui quittaient la Croix-aux- Bois. Le poste se trouva abandonné} le 12, au matin ,1e général Clairfayt apprit aussitôt cette haute imprudence par ses espions, et le 15, il dirigea sur la Croix le prince Charles de Ligne , qui s'empara des abatis informes que nousavions faits. Les chemins permirent même à la cavalerie
(i) Dumouriez lui-même, si hostile envers tous les Jacobins, rend hautement justice à Danton sous ce rapport.