BRUNSWICK
GranA-Pré. Les distributions journalières manquaient , et les troupes, attaquées d'une dyssenterie épouvantable, vivaient d'eau crayeuse et d'une -décoction de blé : cette affreuse nourriture n'avait fait qu'accroître l'intensité du mal qui travaillait les soldats prussiens. Plusieurs régimens avaient perdu quatre cents hommes par la maladie \ le reste était tellement affaibli qu'il ne pouvait sftpportèt' la moindre fetigue. Cependant quelques esprits aventureux conseillaient au duc de Brunswick de marcher en avant d'essayer d'enchaîner la fortune à force d'audace et de témérité. L'élève de Frédéric, qui avait déjà bien dés fautes à se reprocher dans cette campagne, ne commit paà du moins celle d'écouter de si dangereux avis. En effet c'eût été le comble de la folie de se porter suf Paris à marches forcées, avec d'énormes équipages, des soldats malades et démoralisés, au risque d'être suivi par soixante mille hommes victorieux, et de rencontrer devant soi des populations en armes, soulevées par le tocsin sur toute la route. Il ne fallait pas songer à protéger sa marche, en laissant une chaîne de postes jusqu'à la frontière ; les soldats victorieux de Valmy les auraient enlevés successivement : d'ailleurs, séparé de ses approvisionnemens, où prendre des vivres dans un pays couvert d'autant d'ennemis que d'habitans? Sans aucun doute, l'armée prussienne en s avançant , aurait été réduite à déposer les armes devant nous. En effet, comment aurait-elle pu sortir de nos mains, lorsqu'elle aurait' eu Dumouriez sur ses derrières, d'Hervilly à Reims, Sparre à Châlons, et qu'elle se serait trouvée engagée entre les camps de Paris, deSoisons, d'Epernayet de Troyes? Toutes ces considérations , mûrement examinées , déterminèrent le duc de Brunswick à rejeter loin de lui des résolutions dont l'issue ne pouvait être que funeste.
Un autre parti se présentait; mais un parti désespéré que le général prussien eut encore seul le courage de re-
pousser : c'était une attaque générale , une charge à fond sur le camp de Dumouriez. Il fallait aborder soixante mille hommes dans une position formidable, forcer un camp que défendaient une artillerie nombreuse et deux généraux qui venaient de faire leurs preuves. Si, par un miracle, l'armée française éprouvait un échec, elle effectuait lentement sa retraite sur Vitry , si, au contraire, l'attaque échouait, pas un soldat prussien n'était sûr de regagner la frontière de France. Les paysans, furieux parce qu'on n'avait pas eu soin de les ménager, eussent suffi pour anéantir une armée en fuite, harcelée par les vainqueurs, et réduite à marcher dans des chemins dévastés par les pluies. Il ne restait à Brunswick qu'une seule résolution sage et conforme à une circonstance si critique, la retraite. Dumouriez comprit bien la terrible position de son adversaire -, mais , à Paris , on ne pouvait la croire si désespérée. Inquiet de ne pas voir entre la capitale et les Prussiens un corps d'armée capable de leur tenir tête, leshabitans concevaient de vives alarmes. On voulait que les défenseurs de Valmy se retirassent derrière la Marne , pour couvrir Châlons, Meaux et Reims, déjà menacés par les troupes •ennemies : on pressait Dumouriez de lever le camp , et , pour le déterminer, on lui annonçait que des houlans avaient paru aux portes de Reims. « Eh bien ! répondait-il, qu'on les tue à coups de fusil, je ne quitterai pas pour des housardailles ! » Aussi, bien loin de vouloir se retirer, il donna des ordres aux troupes qui venaient de Châlons de s'avancer sur Fresme, pour assurer ses communications et resserrer la droite de l'ennemi , tandis que le général Harville se porterait à l'extrémité opposée , vers Pont-Faverger. Ces mouvemens firent reculer le corps des émigrés, qui se replia de Suippe sur la Croix- en- Champagne. Déjà, sous prétexte d'un échange de prisonniers, Dumouriez avait eu, le SS, une entrevue avec le colonel prussien Manstein, qui lui avait fait les offres les plus avantageuses