CHAPITRE VI
PREMIER EXIL A SLI.I.I '.
niG.
La Régence, on Ta dit plus haut, était une réaction contre le ré^ne du grand roi et la rigidité chagrine des dernières années. Le duc d'Orléans, le premier, donna l'exemple de tous les excès. Son existence désordonné-e lui telle, que les pires accusations purent être accueillies comme des faits avérés : les gens charitables se contentaient de douter, sans se récrier sur l'invraisemblance de pareilles énormilés... Il n'est besoin que de lire les Philippiques de Lagrange-Chancel pour ap|)récier jusqu'à quel degré d'audace la médisance et la calomnie pouvaient se porter. jMais c'est là une goutte d'eau dans l'Océan; tous les sottisiers du temps sont pleins de couplets satiriques qu'on ne saurait reproduire dans leur épouvantable teneur. Ces composilions, sans autre talent que leur venin, étaient à la mode et c'était à (pii rimerait la plus atroce. Il eut été bien étonnant (]ue le jeune Aroucl eùl résisté à une pareille tentation et n'eût |)as hasardé son couplet tout connne un autre. Dmix petites pièces coururent sous son nom : l'une sur le duc d'Orléans, l'autre sur madame de Rerry-. Voltaire
' SuUy-siii-Loirt>, à 21 kil. N.-O. de Gioii, sur la v'wc ^mucIic de la Loire ; rh.-l. de ranlon (Loire!;. Sully, devint le litre d'un duclu' érigé en IfiOd par Henri IV en faveur de son minislre. (U. d'A.)
2 Madame de Heny. fille ainée de Philippe d'Orléans, depuis lièrent, (1695-1719), el feinnic de Charles, duc de IJerry. pelit-lils de Louis XIV. Elle mena une vie pleine de scandales. (II. d'A.;
les a toujours répudiées. Son ami Cideville ne les lui allribue pas moins, et elles ont été linalement réunies à ses poésies mêlées '. De pareilles satires méritaient un châtiment, et, à une autre épo(iue, la cage de fer du Mont-Saint-Michel eût recelé le coupable-. Heureusement pour Voltaire, le Régent, inditlérent à tout, même au mal qu'on débitait sur lui et les Niens, eût laissé volontiers la bride sur le cou aux faiseurs de libelle, si on ne lui eût pas fait comprendre la nécessité de sévir. Pour cette fois, la répression fut des plus bénignes, et le prince outragé se borna à éloigner le poète de Paris (5 mai 171G). Tulle avait été désigné. Une simi)le démarche de M. Arouei obtint (lue son lils fût envoyé à Sully-sur-Loire, où il avait quelques parents sur lesquels il comptait pour surveiller et réprimer au besoin la conduite de ce Juvénal en herbe.
Les plaisirs et les fêtes qui se succédaient à Sulli' rendaient [dus que supportable un exil en plein pays enchanté; mais, comme il le dit bien, c'était un exil, et il était naturel de chercher à apaiser le courroux d'un prince qui, vraisemblablement, serait plus clément que ne le fut Auguste pour l'auteur des Tristes. Des vers avaient fait le mal, c'étaient à des vers à le ré[)arer. Arouel se met à rimer une belle épiire au Régent, où il n'épargne ni la louange ni la tlatterie ; mais il n'a fait (jue céder h l'autorité de ceux aux(|uels il s'est conlié :
1 Voltaire, OEuvres complètes (Beiichot), t. XIV, p. 317, 318.
2 En 1749, on enfermait dans une cage de fer, au Mont-Saint-Michel, pour des vers injurieux au roi. Desforges, l'auteur d'une critique de Sémiramis et de Nalilica, critique de CaliUna. (Notes de l'auteur.)
■i Tous les épicuriens spirituels s'y ébattaient : L'Espar, La Vallière, Guiche, Roussy, Perigny, l'abbé Courtin. C'est Voltaire lui-même qui les enumére dans son Epilie à madame de Gondrin (171'Jj. OKuvres. t. XIII. (R.dA.)
Chaulieu, à qui il a communiqué sa pit'ce, lui a Oonné le conseil de louer, el il s'esl exécuté avec soumission * . . .
Au surplus, ce séjour Corcé à Sulli ne (lui point dépasser de beaucoup les premiers jours de la nouvelle année (1717). Le Régent se laissa présenter le poète et pardonna sans paraître fort persuadé de son innocence. Arouet, édifié sur l'humeur du prince, ne trouva rien de mieux, pour ell'acer le fâcheux elfet dos deux couplets dont ce dernier et sa lille étaient l'objet, que l'envoi d'un couplet non moins licencieux que nous ne nous hasarderons pas à reproduire et (|ui démontre bien, sans en dire plus, (jue le duc d'Orléans était homme à s'amuser de tout, à tout permettre et à tout entendre ^. — Gustavk Desndiresteuijes. La Jeunesse de Voltaire. (Paris, Didier et G% 4871.)