‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 12 sur 122 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

VOLTAlRi: A LA ItASTILLK.

Peu de temps après la mort de Louis MV, il circula dans Paris une |»ièce .saliri(|ue imitée des J'«i vu de l'abbé Rei^mier,

< Voltaire. OEuvrrs rduiplctis fUcutliot), (. Il, |>. iiî. I.rdir de Valtaire à l'ahbède CliauUru ; de Svlli, 20 juin 1710.

2 Vollairo, (Hùivrrs <omplè(rx (Ueiui.ot), I. XIY, p. ils. Poèsica inriccs . \u Kctîciil 1710. '.Noies de railleur.)

qui, sans èlre un chef-d'œuvre, avait le mérite de l'à-propos, et frappait juste et dru sur les fautes, les scandales, les abus dont on était journellement témoin... On voulut voir dans cette diatribe la plume, la verve du jeune Arouet. Il appartenait à une famille.de jansénistes, on lui supposait l'âge que l'auteur se donnait', on n'en demanda pas davantage, et personne ne douta qu'il ne fût le coupable

Les J'ai vu n'étaient pas, en effet, d'Arouet : ils étaient d'un poète du Marais appelé Le Brun, auteur d'un opéra d'Hippocraie amoureux, ce qui ne fut su, il est vrai, que bien après et par les confessions du coupable ^. Ce petit poëme, a-t-oii prétendu^ déplut fort au Régent ; ce dut être par une cause autre que la sollicitude qu'il se sentait, au fond, pour la mémoire et la réputation de ceux à qui s'adressaient ces attaques. Il se promenait un jour dans le jardin du Palais-Royal, Arouet le traversait; il le fait approcher : o: Monsieur Arouet, lui dit-il, je gage vous faire voir une chose que vous n'avez jamais vue. — Quoi? demanda le jeune homme. — La Bastille. — Ah! monseigneur, je la tiens pour vue. » Le lendemain, le duc d'Orléans écrivait à M. de la Vrillière :

a L'intention de S. A. R. est que le sieur Arouet lils soit arrêté et conduit à la Bastille.

« Philippe d'OuLÉANs. »

« Ce 16 mai 1717^ >.

1 La satire incriminée finissait par ce vers :

J'ai vu CCS maux, et je n'ai pas \iugt ans. (R. d'A.)

2 Voltaire à Ferney (Didier, 2* édit.), p. 520, Appendice. Lettre de Voltaire à Gabriel Cramer ; à Ferney, ce 31 mars 1770.

3 Delort. Histoire de la détention des philosophes et des qens de

. . . Mais si les fai vu sont de l.e Brun, le Piiero régnante, satire des plus outrageâmes et des plus amères, est bien d'Arouet, qui la lit courir en mars *. Au moins eût-il été sage de n'en pas réclamer la paternité. Mais l'amour-proprr (l'auteur l'emporta sur les considérations de. prudence les plus souniiaires, et il n'eut pas le courage de garder le silence devant de faux amis qui n'étaient que des mouches appostée> près de lui pour l'amener à se trahir, comme cela ressort du procès-verbal, même de son arrestation.

. . . Après avoir été confiné quehiue temps dans un logemeni provisoire, Arouet fut transféré dans la tour tle la liasinière, où, assure-î-oii, il coniposa jtius de la moitié du i)oème do la Ligue. Delorl semble en douter j)ar la raison (pi'ii diii rester sans encre et sans papitM"; mais Tobstacle rend indus-

U' lires à la BasUUc cl à Vinccnucs (VMi^. 18"29), l. 11, p. >I. liccm

rélrospcclive^\%i'i). t. 11. p. 124. (Noli^s de i'iiiileiir.)

' Retriiiinle pueio,

Vcneno cl iiiccslis fanioso

Adniinislranle, ijîiiaris et iiislaldiibiis consiiiis,

liistai)ili(p:(! ivliKioiio,

.Kraiio oxliaiisto,

Vinlalà (ide piihlicà.

Iiijustilia' riiinic triiimphaiilc, (jciu'ialis iiiimiiieiilc si'dilioiiis

IVriciiN», Iniqiia* et anli('i|)ala- lia'ivditalis Spoi coioiia' pallia .sariilicalà,

Galiiu niiix péril lia.

Ce qui .sii^'iiilie : i< Smis le refîne d'un cnfanl, sous radiiiinistialinii d iiii homme fameux par un euipoisiuinemcnt et des inecstes, sous des cousoillcrs it-'iioranls et indécis ; la ieiit;i(»n étant inslalde, le trésor épuisé, la loi piiidiqiie violée, la l'iircur de l'injustice Iriompliaule. le danger d'une .sédition générale inmiiiient, la pairie sacrilii-e à l'espoir inique cl aulieipé de IliéritaKe d'une coiironue. la Kraïue dnil hiciilol périr. » (U. d'A.)

trieux, et le poète, privé de papier ', en fut (piitte pour transcrire des vers entre les lignes d'un livre, avec un crayon sans doute, à défaut de plume. C'est le président Hénault qui nous donne ces détails qu'il tenait de Voltaire même -. D'un autre côté, Voltaire a assuré à Wagnière qu'il avait composé le second chant de la Henriade en dormant, (|u'il le retint par ^œur, et (ju'il n'a rien trouvé à y changer^

Ce ne fut que le II avril 1718 (pie l'ordre lut donné à M. de Bernaville de lui ouvrir les portes de la Bastille '. — Gustave Desno[restei{hes. La Jeunesse de Voltaire. (Paris, Didier et C% 1871.)

• D'Arnaud alliime qu'il était sans plume ni encre. Préface d'une rdilion des œuvres de M. de VoUaire, corrigée par Voltaire.

2 Président Hénault, Mémoires (Dentu, 1855). p. 33.

■1 Longchainp et Wagnière, Mémoires sur VoUaire (Paris, 182n),t. 1, p. '23. (Notes de l'auteur.)

i « M. le duc d'Orléans, dit Condorcet {Vie de VoUaire), instruit de son innocence, lui rendit sa liberté et lui accorda une gratification. « Monseigneur, lui dit Voltaire, je remercie votre Altesse royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. » Cette grâce complète ne vint pas immédiatement après la sortie de Voltaire de la Bastille : l'exil étant alors le complément obligatoire du séjour dans une prison d'Etat. Voltaire fut envoyé à Chi'itenay où son père avait une propriété. Le poète ignorait alors que l'on savait parfaitement que c'était bien lui l'auteur du Puero régnante. Il avait été dénoncé par un officier du nom de Beauregard, ((u'il avait connu au café et devant lequel il avait parlé à cœur ouvert ; cet officier, qui était un espion de police, ne tarda pas à le trahir. (R. d'A.)

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