‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 14 sur 122 · LES AMOURS DE VOLTAIRE AVEC SUZANNE DE LIVRY · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE VOLTAIRE AVEC SUZANNE DE LIVRY

Pendant son premier exil à Sully, en 1716, il (Voltaire) avait connu Suzanne-Catherine Gravet de Corsembleu de Livry, dont tous les historiens, jusqu'à ce jour, ont fait à tort deux personnages *. Née à Paris, comme Voltaire, en 1694, M"'= Corsembleu de Livry venait passer le temps des vacances chez son oncle, Joseph de Corsembleu, avocat et procureur-général tîscal du duché de Sully, et maire de la petite ville de ce nom. Par ses fonctions, par son amour pour les lettres, dont la culture était héréditaire dans sa maison, Joseph de Corsembleu était un familier du château de Sully, et il y introduisit sa nièce. A une épo(iue où la mode était de

' M. Jules Loiseleur, le premier, dans la Revue Contemporaine du 15 décembre 1866, a rétabli la vérité sur ce point, d'après des documents authentiques trouvés chez un notaire à Sully. (Note de l'auteur.)

jouer la comédie à la campagne, le château de Sully avait son théâtre, dont (juehiues déhris se voient encore au premier étage du donjon. Riche en acteurs choisis parmi les beaux esprits qui allluaient au château, ce théâtre était fort pauvre en actrices, et M"' de Livry, avec sa vocation ou sa manie dramatiijue, lui était une grande ressource dans l'emploi de jeune première. Mais, pour se former à l'art qu'elle voulait embrasser. M"'' de Livry avait besoin de leçons, et elle en demanda à Voltaire, un maître tout trouvé. Voltaire l'aima, s'en lit aimer, battit des mains avec les complaisants polis du château, aux faibles succès de la débutante , et l'auteur (ÏOEdipe, applaudi déjà dans les salons, lui promît (|ue s'il recevait le même accueil devant le public, il l'associerait à sou triomphe et la ferait entrer au Théâtre Français.

Dans ses téle-à-téte avec Suzanne à Paris, Voltaire avait eu l'imprudence d'admettre en tiers un ami d'enfance, un compagnon de l'étude de M. Alain, jeune, aimable, La Faluère de Génonville, dont les graves fonctions déconseiller au Parlement de Paris n'avaient pas éteint l'ardeur amoureuse. Génonville supplanta aisément Voltaire dans le cœur de Suzanne, (|ui, d'ailleurs, voulait peut-être se venger, parcelle trahison, de l'inlidélité (|ue son pocie lui avait faite à ellemême pour madame de Villars. .Mais, quand ils se retrouvèrent à Sully, dans l'année 1719, Voltaire et Suzanne renourrenl ensemble, et le théâtre lit leur raccommodement connue il avait fait leur première liaison. Désireuse, par amour-|iropre ou par vocation réelle, de se relever de son échec ', Suzanne demanda à son poète un nouveau rôle, plus

' Klle iivait érliniif iiu Tliriilro-Franoiis, ilims le rôle de Jo(ii«ie. (R. (l'A.)

a|)[)roi)rié à sa nature et à ses moyens (|ue celui de Jocaste. Voltaire conrut alors le sujet (.VArlémire, et il y mit tout son travail et tout son temps, voulant absolument que sa pièce et son amie fussent essayées, vers la (in de l'automne, sur le théâtre de Sully, avant d'affronter le goût plus ditticile des acteurs et du public de la Comédie Française.

Si imprudent déjà et si bien averti, il fut assez fou pour inviter son traître à venir le rejoindre, et Génonville arriva à Sully dans cet été de 1719. Ce rapprochement unit plus intimement deux cœurs que la distance seule avait séparés. Voltaire s'aveugla encore ou dissinuila. Peut-être était-il assez indifférent désormais à l'amour de Suzanne ; à coup sûr le vaniteux poète y tenait encore beaucoup moins (ju'au succès de son Arlémire.

La pièce fut donc achevée et jouée à Sully, où elle fut applaudie avec l'indulgence de l'amitié et la politesse de la bonne compagnie. Ainsi aveuglé sur Arlémire comme sur Suzanne, A'oltaire obtint du Régent la permission d'amener l'une et l'autre à Paris'. Tragédie et maîtresse furent égale-

1 Second exil a Sllly. « Voltaire semblait avoir le besoin de se créer des ennemis ; il s'en faisait un du Rogcnt en Iréquentant le duc du Maine(a), rame de toutes les Intrigues contre le Ilégent. 11 était d'ailleurs familier avec le baron de Gocty, ambassadeur de Charles XII, qui méditait avec le cardinal Albéroni le bouleversement del'Kurope. Le baron ne pouvait se passer de Voltaire; il parlait même de l'emmener en Italie, et de lui faire faire un beau chemin sous le costume d'abbé. Ces relations compromirent Voltaire et le firent exiler de Paris. Ayant le choix de sa retraite, il se rendit à la terre de Sully, où l'on trouvait bonne compagnie et liberté parfaite. Il écrivit des poésies légères adressées à d'aimables ou d'importants personnages.

(a) Fils légitime de Louis XIV et de M""' de Montcspan (1670-1730.) (R. dA.)

ment agréées des comédiens français, et la première représentation eut lieu le 15 février 1720. Au premier acte, Corsembleu fut sidlée ' ; au second acte, les sifllets redoublèrent et déconcertèrent naturellement la débutante. Doublement indigné de l'accueil fait à sa pièce et sa maîtresse, Voltaire saute de sa loge sur le théâtre et harangue la foule. Sililé d'abord lui-même, il se fait reconnaître pour l'auteur à'Œdipe, et obtient silence et attention. Il parle alors de l'indulgence due et aux pièces nouvelles et aux nouvelles actrices, et il parle avec tant de raison et d'agrément, de politesse et d'esprit, qu'on bat des mains et (pi'on demande Arlémire et Livry. Reprise aussitôt, la pièce s'acheva au milieu des applaudissements.

Ne se laissant pas plus prendre que la malheureuse comédienne aux applaudissements alTeclés qu'il avait provo(iiiés, et qu'il attribuait, avec raison, plutôt à son intervention bi/arre (ju'au mérite de la pièce, il la retira le jour même. . . .

11 écrivit à Madame de llernières: a Je suis fâché de Injustice qu'on a rendue à la |)elite Livry. Si on faisait dans tous les corps ce (ju'on vient de faire à la Comédie, il me paraît qu'il resterait peu île monde en place. ^ » Il ne s'allligea pas davan-

qiii dfvciunriil et (Iciiiciiraieiil clos appuis, et picparaiciit les vdios de son double règne, en faisant de ses ouvrages un objet de mode et d'atlention sérieuse. .. » Lk r'i.iTAnyrE Fran-çms. (Lant,'lois et Lcciern|. I8(')("..) Voltaire, par F'iiiiarètc Chastes, .3° vol., p. I!)8. (H. d'A.)

• Caumarlin de Itoissy, qui assistait à la représentation, dit pourtant, dans la lettre à sa .so-iir du 17 février, que le 4° acte fut fort applaudi (M" de la l)ihliolhèque Mazarine, découvert par M. Desnoirestcrre.s). — Nous suivons i(i la narration de Duvernet. p. :>() ou 50. (Note de iauleur.)

- Recueil de I85(;, t. I, p. i.

tage (le la trahison de Génonville (1719) •, il se plaint des larmes que lui a t'ait répandre le fripon, il se plaint plus haut de l'empressement du fripon à ravir ce qu'il lui eût volontiers prêté. Pourquoi, dit-il,

Aimer mieux ravir ma maîtresse Que de la tenir de ma main ?

Et il ajoute aussitôt :

Mais je t'aimai toujours, tout ingrat et vaurien.

Ne faut-il pas, comme il l'écrivait en même temps au duc de Sully, « se passer des bagatelles dans la vie ^ ? »

Pour expliquer celte insensibilité, cette indifférence grossière, il faut se rappeler que Voltaire était alors absorbé par sa passion pour la Maréchale ; mais Génonville mort (1722), et ayant renoncé lui-même à poursuivre madame de Villars, il eut pour Suzanne un réveil de tendresse. En 1723, dans son Ëpître au médecin Gervasi •\ qui venait de le guérir de la petite vérole, il exprime la crainte qu'elle ne le veuille plus reconnaître sous les ravages de la maladie; et, en 1729 % s'adressant aux mânes de Génonville lui-même, il rappelle, avec un souvenir encore senti, l'affection qui réunissait leurs trois cœurs, et il ajoute (|u'enlre Suzanne et le survivant, l'amitié a remplacé l'amour, « envolé sur l'aile du bel âge. »

A la date de cette Épitrc, mademoiselle de Livry était devenue, sous le nom de la manjuise de Gouvernet, une riche et grande dame. Après son échec dramatique, elle était passée en Angleterre avec une troupe de comédiens français. Ceux-

1 Œuvres de VoUaire. t. XIII, p. 4G.

■X Ibid., p. 50.

:) Ibid., t. XIII, p. 60.

4 Ibid.. p. 72. (Notes de l'auteur.)

ci ayant mal fait leurs affaires, elle se retira chez un compatriote, tenant café. Celui-ci parlait à tous venants de la position intéressante et tie la conduite réservée de la jeune Française. Un habitué du lieu, Charles-Frédéric de la Tour-du-Pin de Bourbon, marcjuis de Gouvernel, surnommé le Fleuriste, qui fut un moment notre andjassadeur en Angleterre, parvint, non sans |)eine, à la voir, et lui offrit sa niain et sa fortune. Refusé par une pauvreté délicate, il lui fil accepter un billet de loterie, (^ui, par une supercherie généreuse, gagna le gros lot, et, l'égalité ainsi rétablie en apparence, le mariage ne rencontra plus d'obstacle '. Il se célébra au commencement de 1727, à Paris, où les deux liancés s'étaient empressés de revenir, et il eut pour témoin, du côté du marquis, le frère de Voltaire, Armand Arouet.

Voltaire lui-même, avec qui on a prétendu (jue Su/annc était partie, dut la rencontrer du moins à Londres, pendant son exil en Angleterre, et il la retrouva certainement à son retour. Rentré à Paris dans les iiremiers mois de 1729, il se présenta à l'hôtel de Gouvernet, et le suisse de la marquise lui refusa d'abord une porte (jue mademoiselle de Livry lui avait ouverte tant de fois. De là, la pièce charmante dest;0M5 et des tu, vraie vengeance de poète ^ Soit (|u'il y eût erreur du suisse, soit (|ue l'ancienne Suzanne eût demandé grâce à la marquise en faveur de l'amant de Sully, Voltaire fut reçu; mais, dès les premiers mots, il dut comprendre que tout était changé entre eux, et que le présent ne se réchau lierait pas des souvenirs du passé. On remua pourtant ces souvenirs; on parla de (îénonvillc, mort récennnent ; on relut ses vers cl d'autres vers (|iii p.irlaient des anciennes passions; mais, de

^ (Jesl \c fond (le V/icossaisc, cl du Tableau de Itogcr. 2 OEuvres de VoHaire. t. XIII, p. 78. (Notos de railleur.)

tout cela, s'il sortit qiiehiiies larmes d'attendrissement, il ne sortit pas une étincelle... Suzanne ne voulut plus même d'une simple amitié (|ui pouvait compromettre la mar<iuise et elle éconduisit doucement le poète indiscret. Voltaire ne la revit plus qu'à un demi-siècle de là, à son retour à Paris, en 1778, veuve et connue lui plus qu'octogénaire. « Ah! mes amis, s'écria-t-il en sortant, je viens de passer d'un bord du Cocyte à l'autre. » Il lui témoigna le désir de revoir son portrait, peint pour elle par Largiliére, qu'il lui avait donné au temps de leur belle jeunesse, et elle ne fit aucun eiïort pour retenir ce dernier gage d'une passion si bien éteinte sous les glaces de l'âge et peut-être sous l'horreur des impiétés du philosophe. Le portrait passa à Madame de Villetlc'. L'ancienne Livry survécut de quelques mois à Voltaire, et ne mourut que le 28 octobre 1778. — L'abhé Maynard. Vollaire, sa vie et ses œuvres. (Paris, Ambroise Hray, 18G8), t. L

I M"^ de Varicourt, d'une famille noble du pays de Gex, élevée à Ferney par M"" Denis, épousa en 1777 le marquis de Villette. Voltaire lui avait donné le nom de Belle et Bonne. M"" de Villette est morte en 1822. (R. d'A.)

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