CHAPITRE X
VOLTAIRE CHEZ lîOLINGBROKE ', AU CHATEAL DE LA SourCC.
... Voltaire, à vingt ans, rencontrant chez l'abbé de Ghaulieu un exilé qui détruisait la Bible, qui haranguait comme Périciès, raillait ses ennemis, se moquait des formules et enlevait aux seigneurs leurs plus belles maîtresses, fut émerveillé; le jeune (ils du notaire crut voir Alcibiade sortir du tombeau.
Ce devaient être de charmants soupers que ceux aux(iuels assistaient Voltaire à vingt ans, le vieux Ghaulieu, Bolingbroke
1 Henri Saint-Jolin lord et vicomte de Bolingbroke (1078-1751). lui un des hommes d'Etat les plus eélèhres du XVIIP siècle, et l'un des fondateurs de ce que l'on nomma en France et en Angleterre le paiti philosophique — « Venu en France en 1712, pour y négocier la paix dUtrecht, dit M. l'abbé, Maynard {Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. 1, p. 98). il se lia avec n)adame de Tenciu, et lit connaissance et resta, en commerce épisfolaire avec sa so'ur, madame Ferriol, mère du comte d'Argcntal. Telle fut l'origine probable des rapports de Voltaire avec lui, rapports qui commencèrent peut-iHre dès 1712. mais ne se renouèrent qu'en 1720, et ne devinrent intimes qu'en 1722. Proscrit et fugitif en 1715, après la mort de la reine Anne, Bolingbroke. vers la tin de 1719, s'était installé au ch:Ueau de la Source avec Marie-Glaire-Isabelle Deschamps de Marsilly, veuve depuis 1707, du marquis de Villette-Murs;iy, parent de M"" de Maintenon... Bolingbroke s'éprit d'elle, et. devenu \cu\' lui-même, il l'épousa vers 1720, mais en lui laissant toujours le nom de son premier mari. » — Pendant le séjour que Voltaire lit en Angleterre de 1720 à 1728, il fréquenta beaucoup Bolingbroke. et à son retour il lui dédia .sa tragédie de Brutus, jouée en I7.'Î0. Voici en quels termes Voltaire parle de Boling-
exilé, et le comte Hamilton, le plus délicat des esprits. Ces échanges de pensée ne laissent pas plus de trace dans les livres, que la puissance électrique n'en laisse à travers l'espace; mais là, dès l'année 1720, un XVIIP siècle se trouvait préparé. Le désir de la vie politi(iue et l'impiété de haut goût y pénétraient avec Bolingbroke. La révélation croulait; ie règne des capacités politiques se substituait en théories aux pouvoirs hiérarchiques.
Bientôt fatigué du tourbillon frivole qui emportait avec le plaisir les courtisans de la régence, Bolingbroke épousa madame de Villette, et vint habiter auprès d'Orléans la Source, domaine charmant où le Loiret commence son cours. A la Source, auprès de cette petite rivière couverte de joncs, et dont Boucher aurait volontiers fait le portrait, le jeune Voltaire vint écouter les leçons de l'Alcibiade exilé et du librepenseur ; il y passa plusieurs mois. Esprit infiniment plus vif et plus alerte que Bolingbroke, Voltaire reçut de l'homme du monde et de l'homme politique l'impulsion générale de la vie intellectuelle. Bolingbroke et Voltaire, l'homme mûr et l'adolescent, l'homme d'état et l'homme de lettres y trouvaient leur compte; Voltaire puisait largement à cette nouvelle
broke, dans une lettre à Thiériot du 2 janvier 1722 : « Il faut que je vous fasse part de l'enchantement où je suis du voyage que J'ai fait à la Source, chez milord Bolingbroke et chez madame de Villetle. J'ai trouvé dans cet illustre anglais toute l'érudition de son pays ; et toute la politesse du nôtre. Je n'ai jamais entendu parler noli-e langue avec plus d'énergie et de justesse. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les afl'aires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l'histoire des anciens Egyptiens comme celle d'Angleterre. Il possède Virgile comme Milton ; il aime la poésie anglaise, la française et l'italienne; mais il les aime différemment, parce qu'il discerne parfaitement leurs différents génies. » (R. d'A.)
source qui jaillissait d'une région hardie, inconnue, féconde, et qui allait abreuver tout un siècle, liolingbroke, de son côté, savait ce que vaut pour ses amis et ses ennemis un homme d'esprit qui tient la plume. — PiiiLAi«i:TE Ohasles. L'Angleterre au XIX!' siècle. (Paris, Amyot, 1850.)