‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 16 sur 122 · CHAPITRE XT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT

l'aventure nu pont ni' sèvres.

...Nous savons (|ue le misérable qui le(VoItaire) dénonça était un olVieier du nom de Beauregard, capitaine dans le régiment de Provence. Tl ne fut pas dillicile à la victime de démêler la vérité: elle n'avait guère le choix ([u'entre ce Beauregard et M. d'Argental *; ce dernier étant donc au-dessus du soupçon, il n'y avait pas à hésiter, et le poète ne douta point ipi'il ne fût redevable de sa captivité à la trahison d'un honnue admis trop légèrement dans son intimité. Quelques années s'étaient écoulées, et Voltaire avait eu le temps d'oublier sa mésaventure. Tl l'avait oubliée en effet ; mais, un jour, à Versailles, le hasard les mit en présence : à l'aspect de son délateur, l'auteur (VOEdipe ne put se contenir et les mots de malhonnête

i Conseiller (i'Iioniieur au Parlement, plus tard ministre de Franee à Parme, homme aussi distingué par son caractère que par son mérite. C'était, comme on le sait. l'ami et le critique le plus dévoué ù Voltaire. (R. d'A.)

et d'espion furent articulés assez liaut pour être ramassés par celui auquel ils s'adressaient, lieauregard, qui avait de bonnes oreilles, lui dit qu'il l'en ferait repentir. M. Le Blanc' le recevait familièrement, bien qu'il eût des raisons pour ne pas ignorer le métier du personnage. Voltaire, capable de tout oser quand la passion l'emportait, ne craignit pas de dire à ce dernier: « Je savais bien qu'on payait les espions, mais je ne savais pas encore (jue leur récompense fût de manger à la table du ministre... s

Beauregard, furieux, était irès-résolu à ne s'en pas tenir aux menaces; il (it part même de son projet à M. Le Blanc, qui, loin de l'en détourner, lui eût répondu : « Fais donc en sorte qu'on n'en voye rien ^. » En effet, ayant arrêté la chaise de Voltaire au pont de Sèvres, il le contraignit à descendre, le bàtonna à outrance et la marqua même au visage. Tel est du moins le récit de Marais...

On com|)rend la fureur et la rage de Voltaire : sur sa re- (|uéte, le bailli de Sèvres délivre un décret de prise de corps contre l'assassin, qui s'était hâté de rejoindre son régiment ^ Rien ne l'arrête, rien ne le rebute pour atteindre le misérable ou par lui-même ou par la justice '. Il lui intente un procès

I Alnrs niinistie de la guerre. (R. d'A.)

^ Marais, Journal et Mémoires (Didot), t. II, p. 311, 312 : juillet

3 Bibliothèque Mazarine. Manuscrits. Correspondance de la marquise de La Cour. T. VU, Lettre 115; à Paris, le 12 juillet 1722.

* Nous trouvons dans un recueil que nous avons déjà cité un mot du duc d'Orléans, auquel nous ne croyons guère. Voltaire, épenlu, courut à Versailles se plaindre à ce prince qui, après l'avoir écoulé troidement, lui répondit : « Monsieur Arouet, vous êtes poète et vous avez reçu des coups do bâton ; cela est daus l'ordre et je n'ai rien à vous dire. » Bibliothèque impériale. Manuscrits. Fonds Bouhier 178, f. 3G5. (Noies de l'auteur.)

criminel au Chàtelet, qu'il poursuit avec une ténacité, une volonté inébranlable, de loin comme de près. Ce sera sou allaire capitale; ses travaux et ses plaisirs ne viendront qu'après. Est-il absent, il prie ses amis d'agir pour lui

Il veut, il lui faut une vengeance. Il n'épargnera rien pour l'obtenir, a Je vais dans la Sologne, à la piste de l'bomme en question, mande-t-il de chez M. de la Feuillade à l'éternel Thiériot. Cependant j'ai chargé Demoulin de poursuivre continuellement l'ad'aire, alin (|ue si je ne puis pas avoir raison par moi-même, la justice me la fasse *. »

En bon français, cela veut dire (lu'il se battra et (ju'il se fera peut-être tuer. L'on est très-peu disitosé à prendre une telle déclaration au sérieux. Voltaire brave, cela paraît plus que paradoxal. Ses meilleurs amis ne croyoïii guère à son courage, et le manjuis d'Argenson a dit de lui, sans entendre malice et par une dictinction qui, en délinitive, a dans sa pensée le plus grand éloge : « Il y a longtemps qu'on a dislingné le courage de l'esprit de celui du corps. On les trouve rarement réunis. Voltaire m'en est un exemple. Il a dans l'âme un courage digne de ïurenne, de Moïse, de Gustave Adolphe ; il voit de haut, il entreprend, il ne s'étonne de rien; mais il craint le moindre danger pour son corps, et est poltron avéré ^. »

On sait avec quelle lenteur tout se traitait alors : la justice et les gens de loi n'étaient alertes que pour vider la bourse des plaideurs: (|uant au reste, cela arrivait sur le tard, .si le crédit de l'une des parties ne parvenait point à entraver

< ifEuncs complètes ^Bouchot), I. Ll, p. 83, Leltrr de VoUaire à Thiériot. an Briicl, 1722.

^ Mai(|iiis d'Argenson, Mémoires (Jannct), t. V. p. Mi. (.Notes de l'auteur.;

l'affaire. Voltaire, à la fin de décembre, n'était guère plus

avancé que le premier jour

Quelques mois après, les intrigues de madame de Prie ', les tripotages de la Jonchère, dont on lit assumer la responsabilité au ministre, amenaient l'exil de M. Le Blanc à quatorze lieues de Paris, à Doux, près Coulommiers ; et l'on nommait à sa place M. de Breteuil, le cousin germain de la docte Uranie (la marquise du Cliàlelet -). L'on avait fini par mettre la main sur Beauregard, qui se trouvait écroué au Ghâtelet. Pour le coup, Voltaire tient sa vengeance. « Je fais recommencer son procès et j'espère qu'il ne sortira pas de sitôt de prison. Il a des lettres de rappel qui pourront bien lui devenir inutiles, attendu que je ferai tous mes efforts pour le faire condamner à une peine plus conforme à son crime et aux lois, qu'un simple bannissement^. » Dix jours plus tard, il écrivit de rechef à la présidente : «; Beauregard est toujours au Ghâtelet ; j'ai envie de le laisser là un peu de temps ^ » A partir de ce moment, il n'est plus trace de cette affaire et l'on en est à savoir quand elle linit et comment elle finit. — Gustave Desnoiresterres. La Jeunesse de Voltaire. (Paris, Didier et G% 1871.)

1 Femme galante, célèbre par son ambition, ses désordres et ses intrigues. Elle s'empoisonna, en 1727, à l'âge de 29 ans. (R. d'Â.)

2 Voltaire. OEuvres complètes (Beuchot). t. LI, p. 97. Lettre de Voltaire à la présidente de Bernière ; ce samedi (juillet) 1723. — Marais, Jownalel Mémoires (Didot) , t. II, p. 472, 473, 474.

3 Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1S57), t. 1, p. 23, 24. Lettre de Voltaire à la présidente de Bernière ; à Maisons, ce 20 octobre 1723.

4 Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I. p. 25, 26. Lettre de Voltaire à madame de Bernière ; à Maisons, 30 octobre 1723. (Notes de l'auteui'.)

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