CHAPITRE XIII
VOLTAIRE A MAISONS. IL EST ATTEINT DE LA l'ETlTE VÉROLE. —
Mariamne. — lectuke de la Henriade. — L'Indiscret.
... Voltaire n'avait point à Paris de demeure lixe. Mal reçu chez son père', ou point reçu du tout, il trouvait l'hospitalité dans toutes les grandes maisons. La maréchale de Villars, qu'il aimait toujours inutilement, le recevait à la terre de Vaux, embellie par le fastueux et infortuné Fouciuet. Le vieux maréchal, tantôt ennuyeux et tantôt charmant, était toujours précieux pour Voltaire. Les présidents de Dernières ^ et de Mai-
' Mort le I" j;iii\ifr 1722, Agé d'environ soixanlc-dou/e ans. Voltaire assista aux t'iincraillcs, avec son frère Armand ot leur lieau-t'rère Mignot, conseiller du Roi, correcteur en la Clianihre des comides. (R. d'A.)
* Ou plutôt la présidente, née Marguerite-Madeleine du Moustier, mariée à Henri Maignard, marquis de Bcrnière, président à mortier au Parlement (le Rouen. C'est la présidente qui attirail Voltaire, soit à l'Iiôtel Dernière situé il Paris, au coin de la rue du Beaune et du quai, hôtel où devait mourir Voltaire en 1778. soit au iliAtran de la Riviére-Rourdet, en Normandie. 'R. d'A.)
sons ', se le disputaient, et le gardaient tantôt dans leurs terres, tantôt dans leurs hôtels à Paris. Le château de Maisons ^ près de Paris, était la résidence favorite de Voltaire. Le président y donnait des fêtes brillantes, ordonnées avec un goût parfait. L'élite des artistes et des gens de lettres s'y mêlaient avec les plus hauts personnages de l'État. Quand Voltaire avait composé quelque chose, il n'avait pas de plus noble public à craindre ou à espérer. Un jour^ il était attendu à Maisons, où la société se trouvait déjà réunie. Il devait y lire sa tragédie de Mariamne, le cardinal de Fleury avait promis de paraître. Voltaire arriva soulfrant, et fut obligé de se mettre au lit. Tout à cou|) une nouvelle terrible court la maison. Le docteur Gervasi, l'une des célébrités du temps, trouve à Voltaire la maladie la plus redoutée alors, la petite vérole. En moins de rien, le château fut presque désert, et Voltaire fut déclaré perdu. Il en revint miraculeusement, grâce à la méthode hardie et nouvelle du docteur, qu'il défendit ensuite avec force et succès'. Cette maladie avait beaucoup enlaidi Voltaire, et lui-même ne pouvait s'empêcher d'en rire
1 Président à inorMci', (ils d'une sœur aince de la maréchale de Villars, mort à 33 ans, le 13 septembre 1731. (R. d'A.)
2 Cette magnifique demeure, bâtie sur les bords de la Seine et sur la lisière de la forêt de Saint-Germain, avait alors pour maitre le jeune président de Maisons ; il n'en reste plus que le corps principal, et elle fut achetée par le banquier Lafïïte. dont les successeurs ont morcelé le parc pour y bâtir de petites maisons de campagne. (R. d'A )
3 Le 4 novembre 1723. (R. d'A.)
4 « Il guérit, grâce au concours que l'amitié prêta à la science. Prévenu par mademoiselle Lecouvreur, Thiériot accourut en poste de la Rivière-
Un iiuolibel avait fait tomber Mariamne\ et forcé l'auteur (le clianger le (léiioùmenl. Voltaire ne perdit pas courage ; il courut s'enfermer à Maisons, et y mettre la dernière main à la
Bourdet (a), et se tint jusqu'au bout au chevet du malade, qui n'oublia
jamais cet acte de dévouement. Le 15 (décembre 1723), Voltaire était hors
de danger, et le 16 il faisait des vers. — Le l"" décembre, il fut en état
d'être transporté à Paris. A peine était-il à deux cents i)as du château,
qu'une partie du plancher de sa chambre tombe tout enflammée. Les
chambres voisines, les appartements qui étaient au-dessous, les meubles
précieux dont ils étaient ornés, tout fut consumé par le feu. La cause de
cet incendie était une poutre qui pas.sait précisément sous la cheminée, et
qui, embrasée peu à peu par la chaleur de l'âtre, communiqua le teu au
reste. Le feu qui couvait depuis deux jours, n'éclata qu'un moment après le
départ de Voltaire. C'était payer tristement ses frais d'hospitalité, et il s'en
affligea; mais il n'était point coupable, et le président eut la générosité de
l'en consoler. ..» (L'abb> Majnard, Vollaire, sa vie cl ses œuvres.
(Anibroise Bray. 1808), t. I. (11. d'A.)
Piron adressa à Voltaire, sur sa convalescence, nne épître eu vers des
plus élogieuses, datée de décembre 1723. Cette épiire a été imprimée pour
la première fois, et d'api'ès le manuscrit autographe, ;i la suite du t. Il,
p. 521-525, des mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Long-
chan)p et Wagnières, ses secrétaires. (Paris, Aimé An<lri\ 182(1). Kn voici
le début :
Chacun sVKinnc avec raison, Vollaiir,
Par (|uel boiihrur la Mort vous a râlé :
Tout jeune coips (rospril rare habile
Ne vieillil p'iiiil.du nxiiiis Idn en voil guère ;
Hélas! témoin le genlil La Faluère (ft),
(Jiii ja n est plus et n'a qu'à peine été. (H. d'A.)
1 Au moment ou Mariamnc prenait des mains d'Hérode la coupe empoisonnée, un plaisant du parterre s'écria : « la Heine boit ! » Ce qui'cmpécha d'achever la pièce, qui l'ut représentée pour la première fuis le (i mars 1724.
(a) (Campagne voisine de Rouen el qui appartenait à la présidente de Dernière. Vollaire y séjiturna lors d'un voyage qu'il fit, dans la capitale de la NormaïKlie. on celte même année 1723. (11. d'A.)
(6; La Faluèic de Génonville, l'intime ami de Vollaire. (II. d'A.)
Henriade. Cela fait, il rassembla des juges et fit sa lecture. On loua beaucoup, on blâma beaucoup, et les critiques surtout furent sensibles à l'auteur ; dans un moment de dépit, il jeta le manuscrit au feu. Le président Hénault brûla ses manchettes pour l'en tirer, et décida Voltaire à le revoir patiemment'. Tandis que le poète mettait ses conseils à profit, l'abbé Desfontaiues se procurait une copie de l'ouvrage. 11 y inséra des vers satiriques de sa façon, sans pouvoir gâter l'ensemble, et le publia à son profit sous le titre de la Ligne. Voltaire fut d'abord outré du vol, mais il eut bientôt de quoi s'en consoler.
Le 6 mars, dit M. l'abbé Mayiiaid (Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. I, p. 129), on donnait pour petite pièce, le Deuil : a C'est le deuil de la tragédie nouvelle, » s'écria quelqu'un ; mot qui en décida la chute. Il en fut encore ainsi à la reprise. Le rôle de Varus était alors joué par un acteur fort laid. Au moment où le confident lui adressait ce vers :
Vous vous troublez, .seigneur, et changez de visage,
u Laissez-le donc faire, cria-t-on, il ne peut que gagner au change (a).» (R. d'A.)
1 Suivant le président Hénault, cité par M. l'abbé Mayuard (Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. I, p. 148). ce n'est pas au château des Maisons, comme le dit Duvernet après Voltaire , c'est chez La Paye qu'eut lieu l'aventure : « Il s'éleva une dispute sur ce poème, raconte le président. Il y eut de l'aigreur, que Voltaire supporta assez patiemment. Mais La Paye, qui était fort gai, fit quelque mauvaise plaisanterie qui déconcerta Voltaire -, et de dépit, il jeta ce livre au feu. Je courus après et le tirai du milieu des flammes, en disant que j'avais plus fait que ceux qui n'avaient pas brûlé YEnéide, comme Virgile avait recommandé de le faire : j'avais tiré du feu la Henriade, que Voltaire allait brûler de sa propre main. Si je voulais j'ennoblirais cette action, en rappelant ce beau tableau de Raphaël, au Vatican, qui repré.sente Auguste empêchant de brider YEnéide. Mais je ne suis point Auguste, et Raphaël n'est plus (6). » (R. d'A.)
(a) OEuvres, t. XLYIII. p. 322.
(6) Mémoires, Paris, 1855, p. 3,3. (Notes de M. l'abbé Maynard).
Le poëme avait un prodigieux débit. Voltaire était loué au-delà de ses espérances, et le sacrilice des mancheties était plus que justifié; mais le succès du poëme n'était pas sans péril. On parlait hautement d'une censure en Sorbonne. On refusa le privilège pour l'impression de l'ouvrage, et Louis XV n'en accepta point la dédicace. Le petit succès de la comédie de VIndiscrel* ne dédommagea pas Voltaire de ces désagréments. Quelques puissants que fussent ses amis, la religion et la royauté lui imposaient, et la plume ne pouvait pas être encore la souveraine luiissance; d'aillenrs, la renonmiée de Voltaire et sa fortune avaient encore du chemin à faire, et le conmierce des grands seigneurs l'en faisait (pichpiefois souvenir. — Philaiœtk Ghasles. Voltaire, dans le Plularque français. (Langlois et Leclerc, l.SfiG), t. V.
* Dédiée à la marquise de Prie, et représentée pour la preniii'^re fois lo 1" aoi'it 1725. — Vers le milieu d'octobre de la même aniK^c, madame de Prie, qui avait obtenu du mnrquis de Jjivry qu'il lui cédât pour un temps son château de B-lébaf, situé près de Fontainebleau, invita Voltaire à venir y passer quelques jours, et ce lui là qu'on improvisa la Fêle de Bclébal, en l'honneur de deux nouveaux mariés, la marquise de Cur/ay et M. de Mauconseil, grand veneur du roi de Pologne. « Tous les vers, à beaucoup prés, disent les éditeurs de Kehl dans leur avei'lissemenl, ne .sont pas de Voltaire, pt i-pyw qui S(inl de lui Sdul f:lr■ill■^ ;i dislini-'ucr. » (H. d'A.)