LE CHEVALIER DE ROUAN
Décembre 1725.
La Henriade, OEdipe el Mariamne ' avaient placé Voltaire bien au-dessus de ses contemporains et semiilaient lui assurer une carrière brillante, lorsiiu'un événement fatal vint troubler sa vie. Il avait répondu par des paroles piquantes au mépris que lui avait témoigné un homme de la cour, qui s'en vengea en le faisant insulter par ses gens, sans compromettre sa sûreté personnelle ^. Ce fut à la porte de l'hôtel de Sulli, où il dînait, (ju'il reçut cet outrage •\ dont le duc de Sulli ne daigna témoigner aucun ressentiment, persuadé sans doute que les descendants des Francs ont conservé droit de vie et de mort sur ceux des Gaulois*. Les lois furent muettes; le Parlement
i Mariamne avait été représentée le 6 mars 1724. (R. (l'A.)
2 Le président Hénault et le maréchal de Villars sont daccord pour faire passer ce conflit à la Comédie Française et devant mademoiselle Lecouvreur. Gel homme de la cour était Guy-Auguste de Rohan-Chabot, dit le chevalier de Rohan. Il avait alors 43 ans. (R. d'A.)
3 Des coups de bâton dFslribués par les gens du noble chevalier, tandis que celui-ci surveillait dans une voiture, à portée de donner ses ordres. A la nouvelle de cet odieux attentat, le prince — de Conti dit que les coups de bâton étaient bien reçus et mal donnés, et le prince de Conti avait, à l'apparition û'OKdipe, adressé des vers à Voltaire où il le plaçait entre Corneille et Racine ! (R. d'A.)
4 « Il (Voltaire) avait fait de M. de Rosny, dit le président Hénault, le Mentor de sa Henriade; et M. de Sully était son protecteur déclaré... Il
de Paris, qui a puni ou fait punir de moindres outrages lorsqu'ils ont eu pour objet ([uelqu'un de ses sul)allernes, crut ne rien devoir à un simple citoyen qui n'était que le premier homme de lettres de sa nation, et garda le silence.
Voltaire voulut prendre les moyens de venger l'honneur outragé, moyens autorisés par les mœurs des nations modernes et proscrits par leurs lois: la Bastille ' et, au bout de six. mois l'ordre de quitter Paris, furent la punition de ses premières démarches. Le cardinal de Fleuri n'eut pas même la petite politique de donner à l'agresseur la plus légère maniue de mécontentement^. Ainsi, lorsque les lois abandonnaient les citoyens, le pouvoir arbitraire les punissait de chercher une vengeance que ce silence rendait légitime, et que les principes de l'honneur prescrivaient comme nécessaire. Nous osons croite que de notre temps la (jualiié d'homme serait plus respectée, que les lois ne seraient plus muettes devant le ridicule
demanda justice à M. de Sully qui n'en tint compte ; et Voltaire se la fit à sa manière, en substituant, dans son poëme, le nom de Mornay à celui de Rosny... » (R. d'A.)
* Il y fut incarcère le 17 avril 17"2G, et en sortit dans les premiers jours de mai de la même année pour Hre conduit en Angleterre, car telle était la volonté du roi et relie du premier ministre, le duc de Bourbon, plus connu sous le nom de Monsieur le Duc. On a prétendu, non sans raison, que la jalousie de ce ministre ne fut pas élraiigtcre à l'arrestalion de Voltaire. Le brave clievalier de lloban, pour se débarrasser de Voltaire, (|iii faisait des pieds et des mains pour arriver i\ se battre avec lui, aurait cliarilablemcnt averti le prince de la grande intiinitr (|ui régnait cutre M""" de Prie, sa maîtresse, et le pitéte. (H. d'A.)
2 Condorcet, fait ob.server ici M. G. Desnoiresterrcs, se trompe doublement : Flcury, qu'il appelle cardinal, ne le l'ut qu'en septembre, et il ne fut ministre également qu'au mois de juin, époque de la disgrâce de M. le Duc iR. d'A.)
préjugé de la naissance, et que, dans une cjuerelle entre deux citoyens, ce ne serait pas à l'offensé que le ministère enlèverail sa liberté et sa patrie.
Voltaire fil encore à Paris un voyage secret et inutile; il vit trop (pi'un adversaire (jui disposait à son gré de l'autorité ministérielle et du pouvoir judiciaire, pourrait également l'éviter et le perdre. 11 s'ensevelit dans la retraite et dédaigna de s'occuper plus longtemps de sa vengeance, ou plutôt il ne voulut se venger qu'en accablant son ennemi du poids de sa gloire, en le forçant d'entendre répéter, au bruit des acclamations de l'Europe, le nom qu'il avait voulu avilir.
L'Angleterre fut son asile. — Condorcet. (Vie de Voltaire.)