‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 20 sur 122 · VOLTAIRE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A LONDRES

.... Voltaire, fuyant la liastille et la France, arrive à Londres au mois d'août i72(l.

Accueilli par des amis de Bolingbroke, il se retira d'abord à Wandsworth, à deux lieues de Londres, dans la maison d'un riche négociant, M. Falkcner, à (jui, dans la suite, il dédia Zaïre. Ce fut là ([u'il vécut pendant deux années dans l'étude des lettres anglaises et le commerce des hommes les plus célèbres du temps. Malheureusement, il y eut alors lacune dans cette correspondance infatigable, le plus curieux et le plus

piquant de ses ouvrages. On ne peut assez regretter que pendant ce long séjour, il ait à peine écrit trois ou quatre fois h ses amis de France. Que de ciioses il eut dites (|ui ne sont pas même dans ses Lettres philosophiques sur les Anglais et qu'il faut chercher jusipi'à la fin de sa vie, dans les réminiscences quelquefois un peu eflacées qui remplissent ses derniers écrits! car ce voyage, ce noviciat "anglais, a puissannnent agi surtout Voltaire. Son imagination en resta colorée d'une teinte plus libre et plus vive, et sa raison en devint plus hardie. Les études qu'il fit alors se retrouvent partout dans l'histoire de son génie. S'il en rapporta d'abord des formes de tragédie et de poésie morale, bien des années après, il y puisait la maligne philosophie de ses Contes et l'érudilion de ses paiiq)hlcts sceptiques.

.... Voltaire ne paraît guère avoir bougé de la fumée de Londres et de sa banlieue: il n'y a trace dans ses souvenirs des beaux sites d'Angleterre et d'Ecosse. Quant à la constitution politique du pays, il n'en rendit (pi'un compte fort sommaire, pour s'en moquer aulant (pie pour la louer. Que fait-il donc à Londres pendant deux ans ? Que rapporla-t-il avec lui? Ce (jui fut son caractère, son privilège, ce (jui man(piait à l'Europe du continent, la liberté de penser, loin de celle fausseté convenue (pie le préjugé, l'habitude, l'étiquette de cour, l'esprit de corps, maintenaient en France. C'est par là que l'Angleterre le frappa dans ses théâtres, ses livres, ses sermons, ses journaux ; c'est par là (pie cet esprit éh'gant se complût à la foule d'originaux dont l'Anglelerre abondait à ses yeux, cl (pii choquaient d'abord son goût délicai et moiiueur.

Le mouvement, la vie d'une société libre, voilà ce (pi'il avait enirevu dans l'acliviléd'Anislenlam, i!t ce(pril reirouvail avec délices, sous une foruK; plus biilhmte, dans le luxe et la richesse de Londn^s. il n'y vit i)as la cour, cependant Boling-

broke, son ami, était le chef d'une opposition à dnuù jacobite^ demi-républicaine, qui luttait contre l'ascendant habile et corrupteur de Walpole. Voltaire sortit peu de ce cercle dont il aimait les hardis entretiens, sans partager ses passions. Il vit Congreve, et s'indigna de le trouver plus gentilhomme (jue poète, et plus llatté de ses exploits publies ([ue de ses anciens succès au théâtre. Il rechercha Pope, et surtout étudia ses écrits.

... Les deux poètes se virent, mais la gaieté caustique et prudente du poète anglais goûta peu la fougue brillante et la gaieté de Voltaire. Un jour, à table chez Pope, Voltaire ayant plaisanté sur le catholicisme. Pope, qui versifiait les itiées de Boling))roke, sans être incrédule comme lui, se leva d'impatience et sortit avec humeur. Le bruit se répandit que ce jeune Arouet, qui parlait si étourdiment et si haut, avait (|uel(iue mission secrète du ministère de France, et (|u'il fallait s'en délier. Il n'en était rien. Le cardinal de Fleury ne l'eut pas choisi pour agent ; et Voltaire, (lui aimait fort les affaires d'Etat, n'eut jamais de mission qu'auprès du roi de Prusse. Mais on conçoit sans peine (lue l'intimité de Bolingbroke, suspect par tant de rôles qu'il avait joués, et cette alternative de faveur et de disgrâce qu'avait éprouvée A'oliaire, pouvait jeter quelque doute sur lui.

Voltaire, d'ailleurs, prêtait à ces calomnies par une certaine affectation de crédit à la cour de France. On le vit, à la même époque, offrir à Swift, cjui voulut visiter Paris, une lettre de recommandation jiour notre ministre des affaires étrangères, M. de Morville, personnage fort oublié, que Voltaire, dans cette lettre, accable de louanges en lui adressant le malin auteur de Gulliver.

Retenu par Bolingbroke, Swift ne partit pas; et Voltaire, qui ne négligeait rien, le pria bientôt à son tour de recommander

en Irlande son poëine de la Ligue, qu'il réimprimait sous le tiire de Henriade. Il lui écrivait pour cela de jolies lettres, en assez bon anglais, et lui envoyait dans la même langue son Essai sur les guerres civiles en France.

Je ne sais si la Henriade eut de nombreux souscripteurs en Irlande, mais parmi la haute société de Londres, cette publication fut très-favorisée ; et Voltaire, qui, avec son goût habituel d'entreprises financières, venait d'aventurer beaucoup d'argent sur la mer du Sud, se vit dédommagé par sa spéculation épique.

Ce (jui valait mieux pour le poète, c'était rins|)iralion qu'il recevait de l'Angleterre. Avec l'esprit de liberté, il voyait partout à Londres le sentiment de la dignité des sciences et le respect des lumières. Il faut en convenir, les minces faveurs que le talent et la gloire pouvaient obtenir en France, une invitation à Fontainebleau, une pension sur la cassette, une place à l'Académie, tout cela devait paraître i)eu de chose à Voltaire, en comparaison des récents souvenirs du ministère d'Addison, de la diplomatie de Prior et de l'inlluLMice de Swift.

Pendant son voyage même. Voltaire avait pu voir un autre exemple des grands honneurs (lue l'Angleterre réservait au génie. Newton mourut le 20 mars 1727. Après que son corps eiit été exposé aux flambeaux sur un lit de parade comme le corps d'un souverain, on le porta dans la sépulture royale de Westminster, suivi d'un immense cortège où marchaient les plus grands seigneurs d'Angleterre, le chancelier, les ministres, et qu'entourait le res|)ect public. Voltaire (pii, dès lors, étudiait les grandes découvertes de Newton, en même temps (|ue le théâtre anglais, fui sans doute frappé de ce glorieux spectacle et de cette apothéose décernée au génie par la main d'un peuple éclairé. (Jn ne peut douter même (pi'il n'ait gardé souvenir

(les beaux vers que fit alors le poète Thomson pour honorer la mémoire de Newton ; on y trouve la première pensée, et pour ainsi dire, l'accent de la belle épilre à madame du Châtelet; et on conçoit sans peine que, tout ému de ces funérailles de Newton, il ait jeté dans sa Henriade la magnifique explication du système du monde.

Londres était pour lui une Athènes un peu sérieuse,

où il puisait la force et l'étendue des connaissances plutôt que le goût et la grâce ; mais quel trésor d'idées et d'images s'ouvrait devant lui! Quel nouvel clan pour cet esprit si libre ! Il n'est aucun écrit de Voltaire où l'on ne trouve la marque de ces trois années de séjour à Londres. Nulle part sa vie ne fut plus laborieuse, plus alIVancliie du monde, plus occupée de réflexions et d'études : « Je mène la vie d'un rose-croix, écrivait-il, toujours ambulant, toujours caché. » Son grand'œuvre, c'était de former, d'exercer ce génie si varié, érudit, léger, histori(iue, scepliijue, dramati(iue, fait pour animer et dominer l'Europe. Pas un moment perdu; il refaisait la Henriade, tout en lisant Newton ; d'un entretien métaphysique de Bolingbroke, d'une lecture de Pope ou de Swift, il allait aux pièces de Shakespeare méditer ce pathéticjue terrible, qu'il appelait barbare, et dont il reporta l'émotion dans son élégant théâtre. Il étudia donc Milton et Butler, le sublime et le burlesque anglais, et méditait l'esprit encyclopédi(|uedans Bacon. Il s'in(|uiétait peu du parlement, alors fermé au public; mais parfois, (juittant sa solitude de Wandsworlh, il se glissait dans (juehiu'une des réunions de sectaires, communes à Londres, et dont l'enthousiasme un peu bizarre amusait son incrédulité.

Au milieu de cette vie de poète et d'observateur. Voltaire entrevoit avec joie l'occasion de rentrer en France. Sa mois-

— ns —

soïi était faite. S'il aimait la liberté anglaise, il voulait la France pour y vivre, pour y être applaudi, en dépit de la censure et de la Bastille. Un nouveau ministre, le jeune Maurepas, leva la défense (ju'un caprice avait fait mettre; et Voltaire accourait à Paris avec l'édition de la Henriade, et vingt |)rojets d'ouvrages, rêvant ses Lettres philosophiques, ses Eléments de Newton, Brutas, Zaïre, la Mort de César, et tout le XVIII"" siècle. — Villkmaix, Cours de littérature française. — Tableau de la littérature au .XV7//' siècle. (Paris, Didier et G«, 1876), t. I.

Page 1