‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 22 sur 122 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Briilus. — voLTAiRfc: aspiri-: a l'académie. — La Mort de César. — L'Elégie sur la mort de A/"" Lecouvreur.— fuite EN Noi{MAM)Œ. — Charles XII. — Erijphile. — Zaïre. — Adélaïde Duguesdin. — Le duc de Foix. — Le Temple du Goul. — Les Lettres philosophiques v:\ Li:s Remarques sur Pascal. — rouKsunKs, — i uite de voltaire a monjeu et EN HOLLANDE. — UEpUrc à Urunie. — voltaire change

DE VIE. — ACCROISSEMENT DE SA lORlUNE. — L'EXCELLENT DSAGE qu'il en FAIT.

La iragédie de Brulus (II décembre I7ô0), fuL le premier fruit de son voyage en Anj^leierre.

Depuis Cinna, noire tliéàlre n'avait point retenti des liers accents de la liberté; et dans Cinua ils étaient étoullës par ceux de la vengeance....

n'en s<»lli(il;i jamais le p.ticmont. " 'FÂ"" de Ktipl, t. XLVIII, |>. 135.) Wagnii'io. dans ses .itidilions. dit, à la suite de ce passade : « Dès que le duc de Ghoiseul l'ut ciilie dans le ministère, il iil, à l'iiisu de M. de Voltaire, qu'il ne connaissait pas porsonnellement, renouveler le brevet de cette pension du mi, et le lui envoya-, mais M. de Voltaire n'a jamais voulu la toucher. Pendant les vingt-six dernières années de sa vie. il n'a retiré aucune pension de personne ; au contraire, il en faisait lui-même plusieurs, et, entre autres, une au nommé Jore, ancien libraire, son ennemi, qui lui avait intenté autrefois en I73'i} un procès crud. Je la lui ai fait tenir ù Milan jus(|u':i sa mort. » Mémoires .sur Voltaire et .sur ses ouvrages. par Longchamp et Wajfnière, ses .secrétaires, (l'aris, Aime André, 1820.) T. I, p. :{'i.) ai. d'A.)

Voltaire crut alors pouvoir aspirer à une place à l'Académie Française, el on pouvail le trouver modeste d'avoir attendu si longtemps : mais il n'eut pas même l'honneur de balancer les suffrages. Le Gros de Boze prononça, d'un ton doctoral, (jue Voltaire ne serait jamais un personnage académique.

Ce de Boze, oublié aujourd'hui, était un de ces hommes qui, avec un peu d'esprit et une science médiocre, se glissent dans les maisons des grands et des gens en place et y réussissent parce qu'ils ont précisément ce qu'il leur faut pour satisfaire la vanité d'avoir chez soi des gens de lettres, et que leur esprit ne peut ni inspirer la crainte ni humilier l'amour-propre. De Boze était d'ailleurs un personnage important, il exerçait alors à Paris rem[>loi d'inspecteur de la librairie, ([ue, depuis, la magistrature a usurpé sur les gens de lettres, à qui l'avidité des hommes riches ou accrédités ne laisse que les places dont les fonctions personnelles exigent des lumières et des talents.

Après Brutvs, Voltaire lit la Mort de César, sujet déjà traité par Shakespeare, dont il imita quelques scènes en les embellissant. Celte tragédie ne fut jouée (lu'au bout de quel(|ues années, et dans un collège*. Il n'osait ristjuer sur le théâtre une pièce sans amour, sans femmes, et une tragédie en trois actes; caries innovations iiiq)orlantes ne sont pas toujours celles qui soulèvent le moins les ennemis de la nouveauté...

1 Au collège d'Harrourt, 'en 1735. « Savez-vous, ccrivait-il le 24 auguste 1735, à l'abbé d'Olivet, que j'ai fait jouer depuis peu, au colléiîc dllarcourt. une r.erlaine Mort de César, tragédie de ma façon où il n'y a point de femmes ; mais il y a quelques vers tels qu'on en fesait il y a soixante ans. J'ai grande envie que vous voyiez cet ouvrage. Il y a de la férocité romaine. Nos jeunes femmes trouveraient cela horrible ; on ne i-econnaitrait pas l'auteur delà tendre Zaïre,... » (R. d'A.)

On nevouliit point pernieitre (rimprimer la Mort de César. On (il un crime à l'auleur des senlinienls républicains répandus dans sa pièce ; impuialion d'auiani plus ridicule que chacun parle son langage, que Brutus n'en est pas plus le héros que César; ijue le poëie, dans un genre purement historique, en traçant ses portraits d'après l'histoire, en a conservé l'impartialité. Mais, sous le gouvernement à la fois tvrannique et pusillanime du cardinal de Fleuri, le langage de la servitude était le seul (jui pût paraître innocent.

Oui croirait aujourd'hui (jue l'élégie sur la Mort de A/"* Lecouireur ', ait été pour Voltaire le sujet d'une persécution sérieuse (jui l'obligea de (juitter la capitale, où il savait

1 Klle nioiiriit en 1730. Voltaire, qui a\ait assislo à son agonie, écrivait à Thiériot. le l*"" juin t73t : « Vous savez que je vous envoyai, il y a environ un mois quelques vers sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. remplis de la juste douleur que je ressens encore de sa perte, et d'une indignation peut-être trop vive sur son enicrremcnt, mais indignation pardonnable à un homme qui a été son admirateur, son ami, son amant, et qui, de plus, est poète... (Voltaire. OEuvrcs complètes (lîcuchot), I. Lt. p. 213-214. )• Voici ces vers :

Que vois-je! quel objet ! quoi! ces lèvres charmantes, (Jimi ! CCS yeux, d'où partaient ces flammes éloquentes, Kproiivcnt dutnpas les livides horreurs!

Muscs, Grâces, Amours, dont elle lut l'iniaffe. 0 mes dieux et les siens, secourez votre ouvrage ! (juc vois-jc ! c'en est fait, je t'embrasse et lu meurs! Tu meurs! on sait déjà <cllc alVreiise nouvelle; Tous les co'iirs .sont éums de ma douleur mortelle. J'entends de tous cotés les beaux arts éperdus S'écrier eu pleurant : « Melpouieiie n'est plus. »

Oiie direz-vous. race riilure.

Lorsque nous apprendrez la llelrissanle injure Qu'à ces arts disolés font <les liouimes cruels?

Ils privent de la srpidlure Celle qui dans la H rece aurait eu des autels. Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle ; Je |is :ii MIS «.rjiiiiiis :iuliiMi' d'i'lli' i'in['n'sscs :

qu'heureusement l'absence fait tout oublier, même la fureur de persécuter'!

Sitôt quelle n'est plus, elle est donc ciiminclle ! Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez ! Non, res bords désormais ne seront plus profanes : (a) Ils conliennent la cendre, et ce triste tombeau. Honore par nos chants, consacre par tes niAnes,

Est pour nous un temple nouveau.

Voilà mon Saint-Denis ; oui, c'est là que j'adore Tes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas ; Je les aimai \i\ants. je les encense encore. Malgré les horreurs du Irepas, Malgré l'erreur et les ingrats.

Que .seuls de ce tombeau roi)prohre déshonore. Ah! verrai-je toujours ma t'ad)!e nation, Incertaine de ses vœux, flétrir ce qu'elle admire ; Nos mœurs avec nos lois toujours se contredire, Et le Français volage endormi sous l'empire

De ia superslilion?

Quoi ! n'est-ce donc qu'en Angleterre

(jue les mortels osent penser?

0 rivale d'Athènes! 0 Londres! heureuse terre, Ainsi que les t\rans, vous avez su chasser Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre. C'est là qu'on sait tout dire et tout récompenser; Nul art n'est méprisé, tout succès a sa gloire. Le vainqueur de Tallard, le fils de la victoire, Le .sublime Dryden, et le sage Addison, Ella charm;inte Ophiis (b). et limmorlel Newton,

Ont part au temple de Mémoire :

Et Lecouvreur à Londre aurait eu des tombeaux Parmi les beaux esprits, les rois et les héros. Quiconque a. des taients à Londre est un grand homme.

L'abondance et la libellé Ont, après deux mille ans, chez vous rcssucité

L'esprit de la Grèce et de Rome.

Des lainiers d'Apollon, dans nos stériles champs, La feuille négligée est-elle donc dclrie'? Dieux ! pourquoi mon pays n'est-il plus la patrie

Et de la gloire et des talents? (R. d'A.)

i <i 'Voltaire lui-même sentait si bien le danger de sa pièce, dit M. l'abbé

(a) Enlevée la nuit dans un fiacre, elle fut enterrée sur le bord de la Seine, près le Pont-Royal ; d'après une autre version, à l'angle actuel de la

(6) Fameuse actrice, mariée à un seigneur d'Angleterre. (R. d'A.)

... Dans le pays où l'art du Ihéàlre a été porté au plus haut degré de perfection, les acteurs, à (|ui le public doit le plus noble de ses plaisirs, condamnés par la religion, sont flétris par un préjugé ridicule.

Voltaire osa les combattre. Indigné qu'une actrice célèbre, longtemps l'objet de l'enthousiasme, enlevée par une mort prompte et cruelle, fût, en qualité d'excommuniée, privée de la sépulture, il s'éleva et contre la nation frivole qui soumettait lâchement sa tête à un joug honteux, et contre la pusillanimité des gens en place qui laissaient lran(|uillement lléirir ce qu'ils avaient admiré. Si les nations ne se corrigent guère, elles soutirent du moins les leçons avec patience. Mais les prêtres, à qui les parlements ne laissaient plus exconm\unier que les sorciers et les comédiens, furent irrités qu'uri poëte osât leur disputer la moitié de leur empire, et les gens en

Maynard, qu'il mil l)oanroiip do n^crve à en donner des rnpics. et qu'il ne la livra qu'en 17:U aux instances de Tliieriot. Mais, si rares qu'elles lussent, les cftpics avaient cduru, et on réclama auprès du i?ardc dos sceaux. Voltaire prévint les poursuites, et fit répandre le hruil (]u'il était retourné en An^'lctcrre. Kn réalité, il s'était réfusiié en Normandie, où il allait s'occuper de la publication de son Charles XII. et d'un ouvrage plus dangereux que l'apotlicoso d'/Vdrienne liCcouvreur, ses Lellrcs philosophiques. » — Voltaire. Sa vie et ses œuvres. (Ambroise Rray. I8(i8.) T. 1. (11. d'A.)

rue de rirenollo ol do la rue de nourgojine. — MadomMisolio Aissi'. dans sa XVIl* Ictiro a mailamo Calandrini (I7'27), enire dans les plus j,'iands détails sur la maladie et la mort de la Locouvreur, qu'elle altribuo à un empoisonnement, dont la dudiesse de Houillon, sa rivale, serait l'autoiM'. Klle termine sa lettre par ces mots : « Vous pouvez être assurée de tout ce que je viens de vous c<piitcr ; je le tiens d'un ami do la Locouvreur. » .Mais Voltaire, qui, comme on le sait, a annoté les Lettres de la liolle cl célèbre Circassicnne, proteste immédiatement en ces termes : <> Kilo (M"" Lecoiivrein-) mourut entie mes bras d'une inlIanMiialion d'entrailles; et ce lut moi qui la lis ouvrir Tout ce que dit mademoiselle Aissc, siml des bruits populaires, qui n'ont aucun tondoment. »— V. Lettres de mademoiselle Anse. {V-àv\%, Chamerot jeune, l«.;:{3.p. \\ii-\h.\. {W. iY \.)

place ne lui pardonnaient point de leur avoir reproché leur indigne faiblesse.

Voltaire sentit qu'un grand succès au théâtre pouvait seul, en lui assurant la bienveillance publique, le défendre contre le fanatisme... Voltaire donna donc Eriphyle, qui ne remplit point son but ' ; mais loin de se laisser abattre par ce revers, il saisit le sujet de Zaïre, en conçoit le plan, achève l'ouvrage en dix-iiuit jours, ei elle parait sur le théâtre (juatre mois après Eriphyle ^.

Le succès passa ses espérances. Cette pièce est la première où, quittant les traces de Corneille et de Racine, il ait montré un art, un talent et un style qui n'étaient plus qu'à lui... Elle fut suivie (X" Adélaïde du Guesclin (18 janvier 1734), également

< Représentée le 7 mars 1732, Eriphyle fut accueillie froidement, et le cinquième acte fut sifllé. Voltaire n'osa même pas la donner au public, et il en fit Sémiramis. Ce n'est qu'après la mort de l'auteur, et sur un manuscrit conservé par Lekain, que les éditeurs de Kelil ont imprimé leur Eriphyle. Beuchot a donné une version nouvelle d'apiès un autre manuscrit, ayant appartenu à Longcliamp, le valet de chambre de Voltaire. — Voltaire fit jouer, à la même époque, c'est-à-dire en 1732, chez madame de Fontaine-Martel, dont il était alors l'hôte, une charmante comédie de société, en trois actes et en prose, qui n'a jamais été représentée sur un théâtre public : Les Originaux ou Monsieur du Cap- Vert. Elle s'est aussi appelée le Capitaine Boursoufle, le Grand Boursoufle. Ce dernier titre J'a fait confondie avec une autre comédie de société, L'Echange, qui fut représenté, .sous le titre du comle de Boursoufle, à Circy, chez la marquise du Cliàtelet, en 1734. — Signalons encore une autre œuvre de Voltaire, qui date aussi de 1732 -. Samson, opéra en cinq actes, mis en musique par Rameau. On était près de le jouer lorsque la cabale en empocha la représentation. (R. d'A.)

2 Voltaire avait composé, l'année précédente, Tanis el Zélide ou les Rois pasteurs, opéra non représenté, et qui ne fut même publié qu'après sa mort. (R. d'A.)

fondée sur l'amour, et où, comme dans Zaïre, des héros français, des événements de notre histoire, rappelés en beaux vers, ajoutaient encore à l'intérêt ; mais c'était le patriotisme d'un citoyen (|ui se plaît à rappeler des noms respectés et de grandes époques, et non ce patriotisme d'antichambre, qui depuis a tant réussi sur la scène française.

Adélaïde n'eut point de succès. Un plaisant du parterre avait empêché de (inir il/anamw(?; un autre lit tomber Adélaïde, en répondant : Conssi, Coussi, à ce mot si noble, si touchant de Vendôme : Es-tu content, Coucy?

Cette même pièce reparut sous le nom du Duc de Foix (17 août 1752), corrigée moins d'après le sentiment de l'auteur que sur le jugement des citoyens; elle réussit mieux... On prétend que le Temple du Goût (mars 1733) ' nuisit beaucoup au succès iVAdélaïde.

Dans sa retraite, Voltaire avait conçu l'heureux projet de faire connaître à sa nation la philosophie, la littérature, les opinions, les sectes de l'Angleterre, et il lit ses Lettres sur les Anglais-... La publication de ces Lettres (1734) excita une persécution dont, en les lisant aujourd'hui, on aurait peine à

concevoir l'acliMmeinent il y examinait (pielques passages

des Pensées de Pascal, ouvrage (pie les Jésuites mêmes étaient obligés de resjiecter malgré eux, comme ceux de Sainl- Auguslin ; on fut scandalisé de voir un poète, un laïque, oser juger Pascal \ Il semblaii (pi'altaquer le seul des défenseurs

' En 171(2, il n\;iil (;iil p:ir.iiti'i' nii iiiiliv pocmo. li^ Truiplr de l'Amilic. (II. (lA )

* Un fjilrrs nttgldisra, ((Uiiiiics depuis sons le iiniii ilc I.iHr(S phUntophiqurs. [\\. d A.)

^ /{nnnrfptrii sur lr.>i Pntsiis dr paurdl K. d A.j

de la religion chrétienne qui eût auprès des gens du inonde la réputation d'un grand homme, c'était attaquer la religion même, et que ses preuves seraient affaiblies si le géomètre, qui avait promis de se consacrer à sa défense, était convaincu d'avoir mal raisonné.

Le clergé demanda la suppression des Lettres sur les Anglais, et l'obtint par un arrêt du Conseil... Le Parlement brûla le livre, suivant un usage jadis inventé par Tibère, et devenu ridicule depuis l'invention de l'imprimerie ; mais il est des gens auxquels il faut plus de trois siècles pour commencer à s'apercevoir d'une absurdité.

Toute cette persécution s'exerçait dans le temps même où les miracles du diacre Paris et ceux du père Girard couvraient les deux partis de ridicule et d'opprobre. Il était juste qu'ils se réunissent contre un homme ([ui osât prêclier la raison. On alla jusqu'à ordonner des informations contre l'auteur des Lettres philosophiques. Le garde des sceaux ' lit exiler Voltaire, qui, alors absent, fut averti h temps, évita les gens envoyés pour le conduire au lieu de son exil, el aima mieux combattre de loin et d'un lieu sùr^. Ses amis ^ prouvèrent qu'il n'avait pas manqué à sa promesse de ne point publier ses Lettres en France, et qu'elles n'avaient paru que par l'in-

1 De Chauvelin. (R. d'A.)

2 Prétextant le mariage du duc de Richelieu avec mademoiselle de Guise, Voltaire s'était eutui, le 7 avril 1734, à Monjeu, près d'Autun. Les têtes nuptiales furent troublées par l'arrivée d'un exempt envoyé pour saisir Voltaire. Le poète échappa, et, après avoir vécu successivement à Bûle, à Cirey, en Hollande, il ne put revenir à Paris que grâce à la permission qui lui en fut accordée par le garde des sceaux (mars 1735). (R. d'A.)

3 D'Argental, Moncrif, labbé de Rothelin, le maréchal de Matignon, la duchesse de Richelieu, etc. (R. d'A.)

fidélité d'un relieur '. Heureusement le garde des sceaux était plus zélé pour son autorité que pour la religion, et beaucoup plus ministre que dévot. L'orage s'apaisa, et A'oltaire eut la permission de reparaître à Paris.

Le calme ne dura qu'un instant. UEpître à Uranie, jusqu'alors renfermée dans le secret, fut imprimée; et, pour échapper à une persécution nouvelle, Voltaire fut obligé de la désavouer et de l'attribuer à l'abbé de Chaulieu, mort depuis plusieurs années'. Cette imputation lui faisait honneur comme poète, sans nuire à sa réputation de chrétien.

La nécessité de mentir pour désavouer un ouvrage, est une extrémité ([ui répugne également à la conscience et à la noblesse du caractère; mais le crime est pour les hommes injustes qui rendent ce désaveu nécessaire à la sûreté de celui

1 Le 5 juin 17.34, Voltaire écrivait à son ami de Formont : « ... J'apprends qu'un nommé René Josse fesait encore une édition de ce livre (Les Lettres), laquelle a été découverte. Ce René Josse a été dénoncé à Dcmnulin (a) par Fran(;ois Josse son parent. Ce François Josse a bien l'air d'avoir fait lui-même, de concert avec son cousin René, l'édition qui a l'ait tant de vacarme. Il y a grande apparence que ce François Josse, qui a eu entre les mains un des trois exemplaires que j'avais, et qui me l'a fait relier, il y a deux mois et demi, en aura abusé, l'aura fait copier, et l'aura imprimé avec René ; que, depuis, la jalousie qu'il aura eue de la deuxième édition de René, l'aura porté à le dénoncer. Voilà ce que je conjecture, voilà ce que je vous prie de peser avec M. de Cideville... » (R. d'A.)

2 A propos même de VEpilre à Uranie, le cliancelier d'Agucssoau, demandant à Langlois, son secrétaire, ce qu'il en pensait : « Monseigneur, répondit celui-ci, Voltaire doit cire renlermc dans un endroit où il n'ait jamais ni plume, ni encre, ni |Kipior. l'ar le lourde son es|)rit cet homme peut perdre un Etat. » ((lab. Rmttier, Paroles mémorables (Paris, 17'.)0), p. 303. (R. d'A.)

(a) Marchand de blés, associé a Voltaire dans ce commerce, fut longtemps son homme d'affaires. (R. d'A.)

qu'ils y forcent. Si vous avez érigé en crime ce qui n'en est pas un, si vous avez porté atteinte, par des lois absurdes, ou par des lois arbitraires, au droit naturel qu'ont tous les hommes, non-seulement d'avoir une opinion, mais de la rendre publique; alors vous méritez de perdre celui qu'a chaque homme d'entendre la vérité de la bouche d'un autre, droit qui fonde seul l'obligation rigoureuse de ne pas mentir. S'il n'est pas permis de tromper, c'est parce que, tromper quelqu'un, c'est lui faire un ton ou s'exposer à lui en fjure un ; mais le tort suppose un droit, et personne n'a celui de chercher à s'assurer les moyens de commettre une injustice.

Nous ne disculpons point Voltaire d'avoir donné son ouvrage à l'abbé de Ghaulieu; une telle imputation, indifférente en elle-même, n'est, comme on sait, qu'une plaisanterie. C'est une arme qu'on donne aux gens en place, lorsqu'ils sont disposés à l'indulgence, sans oser en convenir, et dont ils se servent pour repousser les persécuteurs plus sérieux et plus acharnés.

L'indiscrétion avec laquelle les amis de Voltaire récitèrent quelques fragments de la Pucelle, fut la cause d'une nouvelle persécution. Le garde des sceaux menaça le poète d'un cul de basse fosse, si jamais il paraissait rien de cet ouvrage. A une longue distance de temps où ces tyrans subalternes d'une puissance éphémère ont osé tenir un tel langage à des hommes qui sont la gloire de leur patrie et de leur siècle, le sentiment de mépris (ju'on éprouve ne laisse plus de place à l'indignation. L'oppresseur et rop[)rimé sont également dans la tombe, mais le nom de Topprimé, porté par la gloire aux siècles à venir, préserve seul de l'oubli, et dévoue à une honte éternelle celui de ses lâches persécuteurs.

Ce fut dans le cours de cet orage (|ue le lieutenant de police Hérault dit un jour à Voltaire : a Uuoi(|ue vous écriviez, vous

ne viendrez pas à bout de détruire la reliiiion clirélieiine. — C'est ce que nous verrons, » répondit-il *.

Dans un moment où l'on parlait beaucoup d'un homme arrêté sur une lettre de cachet suspecte de fausseté, il demanda au même magistrat ce (lu'on lésait à ceux qui labri(|uaienl de fausses lettres de cachet. « On les pend. — C'est toujours bien fait, en attendant (|u'on traite de même ceux (pii en signent de vraies. i>

Fatigué de tant de persécutions. Voltaire crut alors devoir clianger sa manière de vivre. Sa fortune lui en laissait la liberté. Les philosophes anciens vantaient la pauvreté comme la sauvegarde de l'indépendance, Voltaire voulut devenir riche pour être indê|)endant, et il eut raison. Ne blâmons pas un philosophe d'avoir, pour assurer son indépendance, préféré les ressources (jue les mœurs de son siècle lui présentaient, à celles (jui convenaient à d'autres mœurs et à d'autres temps.

Voltaire avait hérité de son père et de son frère ^ une forlune honnête'^; l'édition de la Ilenriade, faite à Londres, l'avait augmentée * ; des spéculations heureuses dans les fonds

1 Voltaire, OEuvres complètes (TluMiiine et l'oitic;, 1. I.l\. p. 110. Lettre de Voltaire à d'Alembert, du 20 juin 1700. (R. dA.)

2 Mort en 1745. Voltaire assista aux fiinéiaillcs, (|ui se eclobrorcnl le 1- février. (B. d'A.)

•' D'après Voltaire kii-iuiMiie ^A M***. \1 mars 17.Vi), le paliimoine (|uc lui laissa son père s élevait a 4 ,000 ou à i,'2ôO livres de renie. (K. d'A.)

* Il n'en fut pas de mcMue de eclle de Paris : L"anii Thiériol, rhargc de recevoir les souseriplions, les mangea, coninie dit Vullaire lui-un'^me, dans sa lettre du 18 janvier 1739. au comte d'Ai^'enlal. Il ne continua pas moins ses cordiales relations avec Thiériot, et, ii propos de cette nn^me nlliiire des .sousiriptions. il écrivait à Néhcault Destouelies, le 3 décembre I7i4 : « Il (Thiérinl) ma (iflert depuis, fort souvent, de me rcndwinser. mais il

publics y ajoutèrent encore ' ; ainsi, à l'avantage d'une fortune qui assurait son indépendance, il joignait celui de ne la devoir qu'à lui-même. I/usage qu'il en lit aurait dû la lui faire pardonner.

serait ruiné ; et moi je serais bien indigne d'être homme de lettres, si je n'aimais pas mieux perdre cent louis que de gêner mon ami. » (Voltaire, OEuvres complètes. Thomines et Fortie, 1821. T. XLVII, p. 13.) (R. d'A.)

^ Il ne faudrait pas oublier non plus la gratification ou la pension qu'il reçut du Régent et celle de 1500 livres qui lui fut donnée par la reine eu 1734 (voy. sa lettre du 13 novenibre de cette année à la présidente de Bernière). Ses spéculations ne furent pas toujours heureuses : la banqueroute d'une maison de Cadix, dans laquelle il était intéressé, lui emporta 80,000 livres suivant son secrétaire "Wagnière, et 100,000 écus suivant son biographe Duvernet. — « Une des causes encore, dit Wagnière, de la grande fortune de M. de Voltaire, qui, à sa mort, avait cent soixante mille livres de rente, fut qu'il plaçait ses épargnes en rentes viagères, et qu'il tirait un gros intérêt, à cause de la mauvaise santé dont il s'est plaint toujours. Ses revenus ont doublé dans les \ingt dernières années de sa \ie. Il m'a souvent assuré qu'il avait perdu deux fois les fonds de ses rentes dans le temps qu'il n'en avait que soixante-dix mille par an ; et j'ai remarqué que c'étaient ces pertes qui lui donnaient cet esprit d'ordi'e et d'économie qu'on lui a si injustement reproché, et que ses ennemis traitaient d'avarice. La compagnie chargée de la fourniture des vivres dans la guerre d'Italie, y intéressa M. de Voltaire. 11 eut pour sa paît plus de sept cent mille francs de bénéfice qu'il plaça en \iager. » (Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages,[fHv Longchamp et Wagnière. ses secrétaires. Paris, Aimé André, 182G. Wagnière, Additions au commentaire historique. T. I .) Longchamps a donné également des détails sur la fortune de Voltaire. « C'est à son retour d'Angleterre, dit-il, que deux plus vastes portes vers la fortune s'ouvrirent devant lui: d'une part, ce fut sa liaison avec les frères Paris, ces fameux tinancieis, qui trouvèrent le secret peu commun de se créer une opulence considérable sans exciter l'envie, et en se faisant à la fois chérir de leurs concitoyens et du gouvernement, par les services réels qu'ils leur rendirent dans plusieurs

Des secours à des gens de lettres, des encouragements à des jeunes gens en qui il croyait apercevoir le germe du talent, en absorbaient une grande partie. C'est surtout à cet

circonstances; d'autre part, ce l'ut le commerce de Cadix, on M. de Voltaire sut employer utilement une partie de ses fonds.

H L'avantaire qu'il relira de la connaissance de MM. P;'iris, c'est l'intérêt qu'il obtint dans la fouiiiiture des vivres aux armées. Pendant la première guerre d'Italie, avant que je ne fusse entré à son service, cet objet lui avait procuré chaque année de fortes sommes ; et je sais qu'à la paix, en réglant le compte définitif, il reçut pour solde chez M. PAris Duvernei, directeur de l'entreprise, une somme de six cent mille francs. De mon temps, il ont aussi un intérêt dans les vivres de l'armée de Flandre, cl les résultais en furent également fructueux pour lui.

» Quant au commerce de Cadix, il lui fut aussi Ires taNdiable. Les on|K'ditioiis pour l'Amérique et les retours donnèrent également un grand profit, et par une circonstance heureuse et rare, il arriva que sur un bon nombre de vais.scaux dans lesquels il était intéressé pendant la guerre de 17iG, un seul fut pris par les Anglais. L'argent qui provenait de ces sources fécondes, dans les mains de M. de Voltaire n'y restait pas long-temps oisif; l'esprit de cet homme était partout, suffisait à tout... Il savait mettre il profit les circonstances favorables pour an'crmir et accroître sa fortune, et lirait parti des besoins de l'Etat, qui, pour sortir de quelque situation dillicile pendant la guerre, avait recours aux emprunts, aux loteries. Il prit dans une de ces dernières six cents billets à la fois, dont les chances furent heureuses-, et quelques années après il se défit avec bénéfice de tout ce qui lui en restait... Je le trouvai donc, en arrivant chez lui, jouissant d'une très-grande opulence. C'est de quoi je pus alors me convaincre d'une manière positive ; et le lecteur en jugera de même par le bordereau que je vais transcrire. Il faut ob.server que les sommes qui s'y trouvent reprises cnmposaieut le reste de ce qui était à recevoir de ses débiteurs poiw intérêts échus dans l'année I7i'j et le commencement de 1750 ; et qu'il avait déjà touché par luimême divers autres articles qu'il ne porta point sur ses notes. Celte note, écrite de sa main, fut jointe aux litres et rendue avec eux à son notaire -, c'esl la copie que j'en avais faite que j'ai retrouvée ; la voici, avec l'indication que j'y avais ajoutée dans le haut de la page.

usage qu'il destinait le faible profit qu'il tirait de ses ouvrages ou de ses pièces de théâtre, lorsqu'il ne les abandonnait pas aux comédiens. Jamais auteur ne fut cependant plus cruelle-

« Etat des rentes, pensions et revenus de M. de Voltaire, que j'ai été recevoir sur des quittances et mandats, et pour la plus grande partie échus pendant l'année 17i9.

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