CHAPITRE XIX
PREMIÈRES RELATIONS DE VOLTAIRE AVEC. FRÉnÉRIC II V
La liaison qui se forma, vers le même temps, entre Voltaire et le prince royal de Prusse, était une des |)remières cause des emportements où ses ennemis se livrèrent alors contre lui. Le jeune Frédéric n'avait reçu de son père qne l'éducation d'un soldat ; mais la nature le destinait à être un homme d'un esprit aimable, étendu et élevé, aussi bien qu'un grand général. Il était relégué à Renmsberg par son père (jui, avant formé le projet de lui faire couper la tête, en qualité de déserteur, parce qu'il avait voulu voyager sans sa permission, avait cédé aux représentations du ministre de l'empereur et s'était contenté de le faire assister au supplice d'un de ses compagnons de voyage.
Dans cette retraite, Frédéric, passionné pour la langue française, pour les vers, pour la philosophie,* choisit Voltaire pour son conddcnl et pour son guide. Ils s'envoyaient réciproquement leurs ouvrages ; le prince con.sultait le philosophe sur ses travaux, lui demandait des conseils et des le«;ons^. Ils
* La prciiiific lettre de Ficdcric. ;ilois Prince Royal. ;> Voltaire est du SauKUslc I73(i. (H. d'A.)
2 (( Il est très-naturel qu'un jeune liouinie i-pri.s de la littérature, et qui ne connaissait que la littérature rran(;aise, ait éprouvé pour le génie de Voltaire une profonde vénération. « Comment blAmer, n dit Galderon. dans une de n-s channautes comédies, (I l'homme qui, n'ayant pas vu le soleil, croirait que la gloire de la lune surpasse toutes les autres? Gomment blâmer
discutaient ensemble les questions de métaphysique les plus curieuses comme les plus insolubles. Le prince étudiait alors Wolf, dont il abjurait bientôt les systèmes et l'inintelligible langage pour une philosophie plus simple et plus vraie. Il travaillait en même temps à réfuter Machiavel, c'est-à-dire à prouver que la politiiiue la i)lus sûre pour un prince est de conformer sa conduite aux règles de la morale, et (jue son intérêt ne le rend pas nécessairement ennemi de ses peuples et de ses voisins, comme Machiavel l'avait supposé, soit par esprit de système, soit pour dégoûter ses compatriotes du gouvernement d'un seul, vers lequel la lassitude d'un gouvernement populaire toujours orageux et souvent cruel semblait les porter.
celui qui, n'ayant vu ni le soleil ni la lune, parlerait de l'incomparable éclat de l'éloile du matin ? » Si Frédéric avait pu lire Homère et Milton, ou même Virgile et le Tasse, son admiration pour la Henriade prouverait qu'il était absolument dénué de la faculté de discerner ce qu'il y a d'excellent dans les œuvres d'art. S'il s'était familiarisé avec Sophocle et Shakespeare, nous lui demanderions d'apprécier plus justement Zaïre. S'il avait pu étudier Thucydide et Tacite dans les originaux, il aurait su que l'éloquence de l'histoire a des hauteurs que ne peut atteindre ni approcher l'auteur de la Vie de Charles XII. Mais le plus beau poème héroïque qu'eut jamais lu Frédéric, plusieurs des plus puissantes tragédies, la plus brillante et la plus pittoresque histoire qu'il connût, étaient de Voltaire. Des talents si élevés et si divers excitèrent chez le jeune prince un sentiment qui ressemblait presque à de l'adoration. Voltaire n'avait pas encore pleinement révélé au public ses opinions sur les questions religieuses et philosophiques. Plus tard, lorsqu'il fut exilé de sa patiie, et en guerre ouverte avec l'Eglise, il parla ouvertement. Mais quand Frédéric était à Rheinsberg, Voltaire était encore un courtisan ; et quoiqu'il ne pût pas toujours contenir la pétulance de son esprit, il n'avait encore rien pui)lié qui pût l'exclure de Versailles et presque rien qui ne pût élrc lu avec plaisir par des théologiens de la généreuse et douce école de Grotius et de Tillotson. Dans la
Dans le siècle précédent, Ticho-Brahé, Descartes, Leibnilz, avaient joui de la société des souverains, et avaient été comblés des marques de leur estime ; mais la conliance, la liberté, ne régnaient pas dans ce commerce trop inégal. Frédéric en donna le premier exemple (jue, malheureusement pour sa gloire, il n'a pas soutenu. Le prince envoya son ami, le baron de Keyseriing, visiter les divinités de Cirey, et porter à Voltaire son portrait et ses manuscrits. Le philosophe était touché, peut-être même llatié de cet hommage; mais il l'était encore plus'de voir un prince, destiné pour le trône, cultiver les lettres, se montrer l'ami de la philosophie et l'ennemi de la superstition. Il espérait que l'auteur de VAnti- Machiavel serait un roi i»aci(ique; et il s'occupait avec délices de faire imprimer secrètement le livre (lu'il croyait devoir lier le prince à la vertu, par la crainte de démentir ses propres
Henriade, dans Zaïre, et dans Alzire, la piété chrétienne se montre sous les traits les plus aimables; et quelques années après l'époque qui nous occupe, un pape daigna accepter la dédicace de Mahomet. Cependant il était facile à un œil exercé d'apercevoir les sentiments véritables du poète, à travers le voile de décence qui les enveloppait, et Frédéric ne s'y trompa pas, lui qui avait des opinions semblables, et qui avait été accoutumé à pratiquer une semblable dissimulation.
<i Le prince éciivit à son idole dans le stylo d'un adorateur, et Voltaire lui répondit a\ec une ^'ràce et une adresse exquises. Une correspondance s'en suivit, qui pourra être étudiée avec profit par ceux qui veulent se perfectionner dans fart iifnoble de la (latlerie... (a) » — Lonn MACAur^vv, Essais historiques et biographiques, U'A^^y»^^ par M. (luillaiiuic Gui/.ot, deuxième série. (Paris, Michel Lévy frères, 186G.) ;Il. d'.\.)
(rt) Tout en reproduisant cet article, nous sommes loin do mms dissocier 'a l'esprit de (leni^Mt-meul et de haine (|ui la inspiré. Daulrcs An^M.iis, tout aussi illiisircs, pour le moins, (|ue ce lord .Macaulay. — Warlon, loid Uollaud, lord Ftyron. Thomas Ciirlyle, Tiiomas Ituckie, — .se sont montrés plus équitables (|iu' lui dans leurs ju;:emeuls sur Voltaire. (II. d'A.)
principes, et de trouver sa condamnation dans son propre ouvrage.
Frédéric, en montant sur le trône, ne changea point pour Voltaire. Les soins du gouvernement n'affaiblirent ni son goût pour les vers, ni son avidité pour les ouvrages conservés alors dans le portefeuille de Voltaire, et dont avec madame du Châlelet il était presque le seul confident ; mais une de ses premières démarches fut de faire suspendre la publication de VAnti-Mnchiavel. Voltaire obéit; et ses soins, qu'il donnait à regret, furent infructueux. Il désirait encore plus que son disciple, devenu roi, prit un engagement public qui répondît de sa fidélité aux maximes philosophiques.
Il alla le voir à Vesel ' et fut étonné de trouver un jeune roi en uniforme, sur un lit de camp, ayant le frisson de la lièvre.
Cette fièvre n'empêcha point le roi de profiter du voisinage pour faire payer à l'évêque de Liège une ancienne dette oubliée. Voltaire écrivit le Mémoire qui fut appuyé par des soldats ; et il revint à Paris, content d'avoir vu que son héros était un homme très-aimable: mais il résista aux offres qu'il lui fit pour l'attirer auprès de lui, et préféra l'amitié de madame du Châtelet à la faveur d'un roi, et d'un roi qui l'admirait.
La guerre n'avait pas interrompu la correspondance du roi de Prusse et de Voltaire. Le roi lui envoyait des vers du milieu de son camp, en se préparant à une bataille, ou pendant le tumulte d'une victoire; et Voltaire en louant ses exploits, en caressant sa gloire militaire, lui prêchait toujours l'humanité et la paix. — Gondorcet. (Vie de Voltaire.)
1 En décembre 1740. (R. d'A.)