‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 27 sur 122 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Ca vie a cirey.

Décembre 1738 à Mars 1740.

Cirey, ce jeudi 4 décenibre 1738.

Enfin je suis arrivée ; la Nymphe ' m'a très-bien

reçue ; je suis resiée un moment dans sa chambre, ensuite je

Vous qui (le la phronologie (a) Avez reformé les erreurs -, Vous dont la maiu cueille les fleurs De la ]>his belle puésic ; Vous qui (le la philosophie Avez connu les profondeurs, Malgré les plaisirs séducteurs Qui partagèrent votre vie ; Hcnault ! dites-moi, je vous prie, Par quel art, par (|uelle magie.

Avec tant de succès flatteurs Vous avez désarmé l'envie? etc.

Et il terminait ainsi sa lettre d'envoi : « Au reste les personnes qui ont condanmé les soupers me paraissent indignes de souper ; c'est à mon sens la critique du monde la plus ridicule. Mais les gens qui ont tort sont presque toujours les plus forts ; pour moi qui ne soupe plus, je retranche les soupers même en vers...» Lellres du S janvier 17'tS (Recueil de I8Î0). Le président Hcnault, à |iart son Abrège chronologique de l'Histoire de France, etc. (1744), est auteur de deux tragédies. Cornclie Vcslalc (1713) tl Marius à Cirlhe {llïb), qu'il donna sous les noms de Fu/.elicr et de de Caux. Il composa encore quelques comédies ingénieuses, la Pelile Maison, le Jaloux de lui-même, le Réveil d'Epitnrnidc, etc. Kn 1747, il lit [larailrc une Iragéilic liislorique on prose, François H. (R. d'A.)

< Madiime du Ghàtclct. (R. dA.)

(a) Allusion ;i \' Abrège chronologique de l'Histoire de France, par le président Hénault. (II. d'A.)

suis montée dans la mienne pour me délasser. Un moment après, arrive qui? ton idole ', tenant un petit bougeoir à la main, comme un moine ; il m'a fait mille caresses ; il a paru si aise de me voir, que ses démonstrations ont été jusqu'au transport; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant. Sa seconde question a été pour toi - ; elle a duré un quart d'heure, il l'aime, dit-il, de tout son cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets^ et de Saint-Lambert; enlin il s'en est allé pour me

^ Voltaire. (R. d'Â.)

2 Celui à qui sont adressées cette lettre et les suivantes, et que l'auteur avait baptisé du nom de Panpan, était un nommé Devaux, lecteur du roi Stanislas. Lorsqu'on lui en parla : « Que ferai-je d un lecteur? dit-il. Ah ! ce sera comme le confesseur de mon gendre. » Ce gendre était Louis XV, qui n'allait guère à confesse comme on sait. Devaux, d'un caractère fort doux, d'une humeur toujours égale, doué de beaucoup d'esprit et d'une grande facilité à composer de jolis vers, avait été élevé avec madame de Grafigny, et il était resté son ami d'enfance : c'est ce qui explique le tutoiement don! celle-ci se sert constamment dans ses lettres. Les amis de Devaux trouvèrent apparemment ce sobriquet de Panpan si joli qu'ils le lui conservèrent jusqu'à sa mort. Voltaire répète si agréablement ce surnom de Panpan, qu'il parait aussi l'avoir beaucoup aimé. Une liaison qui fera toujours le plus grand honneur à Devaux est celle qu'il eut avec la célèbre marquise de Boufllers. Près de cinquante années, passées dans la plus intime amitié, la plus intime confiance, n'ont pas vu entre eux un jour de mécontentement, pas une minute d'ennui. Devaux est auteur d'une comédie en un acte et en prose : intitulé : les Engagemenls indiscrets. (K. d'A.)

3 Léopold Desmarets, fils du célèbre musicien de ce nom, lieutenant de cavalerie au régiment d'Hemlicourt, et l'amant de M""= de Grafigny. Desmarets est trop cher à l'auteur pour ne pas le rappeler fiéquemment dans le cours de ses lettres ; aussi revient-il souvent sous les dénominations de Maroquin, de docteur, Clèphant, gros-chien et gros-chien blanc. (R. d'A.)

laisser l'écrire; je l'ai écrit, bonsoir : la poste part cette

nuit

Je l'ai quitté pour ni'habiller, crainte que le souper ne sonnât ; je n'entends rien, je vais vite le dire encore un bonsoir, car je ne saurais perdre de temps. Tu es étonné que je le dise simplement que la Nymphe m'a bien reçue ; eh ! c'est que je n'ai que cela à le dire. Non, j'oubliais qu'elle m'a d'abord parlé de ses procès sans autre cérémonie. Son caciuet est étonnant ; je ne m'en souvenais plus. Elle parle extrêmement vite, comme je parle quand je fais la française. Tu vois (lue je corrige ce mot-là; ce serait un solécisme ici de l'écrire autrement. Elle parle comme un ange, c'est ce (juc j'ai reconnu ; elle a une robe d'indienne et un grand tablier de tafl'elas noir ; ses cheveux noirs sont irés-longs; ils sont relevés par derrière jusiju'au haut de la léle et bouclés connue ceux des petits enfants ; cela lui sied fort bien. Comme je n'ai encore vu que sa parure, je ne puis le parler que de sa |)arure. Pour ton idole, je ne sais s'il s'est poudré i)our moi, mais tout ce (pie je puis

te dire, c'est qu'il est étalé comme il le serait à Paris

(Lettre I.)

Cirey, ce vendredi à minuit.

... Je l'écrivis hier jusqu'au souper; on vint m'avertir et l'on me conduisit dans un appartement (jue je reconnus bientôt pour celui de Volaire. H vint me recevoir : personne n'était encore arrivé, et pourtani je n'eus pas le temps de jeter un cou|» d'd'il : on se mit à table: me voilà bien contente...

Mais de <pioi ne parla-t-on |)as ? Poésie, science, arl, le loui sur le ton de badinage et de genlillesse. Je voudrais pouvoir le les rendre, ces discours charmants, ces discours enchanteurs, mais cela n'est pas on moi. Le souper n'est pas abondant, mais il est recherché, propre et délicat, on y voit

surtout beaucoup de vaisselle d'argent. J'avais en vis-à-vis cinq sphères el toutes les machines de physique, car c'est dans la petite galerie où l'on fait le repas unique. Voltaire, à côté de moi, aussi poli, aussi attentif qu'aimable et savant; le seigneur c/id/dam ' de l'autre côté: voilà ma place de tous les soirs ; moyennant quoi l'oreille gauche est doucement charmée tandis que l'autre est très-légèrement ennuyée ; car il parle peu, et se retire dès que l'on est hors de table. Au dessert arrivent les parfums, on fait la conversation, qui est aussi instructive qu'agréable. On parla livres, comme tu crois ; il fut question de Rousseau ^. Oh dame! c'est là que l'homme reste et que le héros s'évanouit ; il serait homme à ne point pardonner à quelqu'un qui louerait Rousseau. Enfin on parle de poésie de de tout genre. — Pour moi, dit la Dame, je ne saurais souffrir les odes. « Ah ! li, dit ton idole, qu'est-ce que c'est (lu'une ode ? C'est le plus petit mérite d'en faire. Galimatias, rapsodies, et cela surtout en style marotique, qui est la plus exécrable chose du monde. Je ne comprends pas que d'honnêtes gens lisent ces choses-là. »

Ne voilà-t-il pas bien l'homme ? Je ne sais pas à propos de quoi il parla des Observations ' ; je lui demande s'il les fait venir, il m'assure que oui, et tout de suite les invectives arrivent contre l'auteur et contre l'ouvrage. Il m'a donné à lire une petite brochure qui a pour titre : Préservatif contre les Observations, qu'il prétend qu'un de ses amis a faites ^ Je la

1 Madame du Chàtelet. Le marquis du Châtelet, que l'auteur appelle bonhomme, était parti la veille pour Bruxelles. (R. d'A.)

2 Jean-Baptiste. (R. d'A.)

3 Le Nouvelliste du Parnasse, observations sur les écrits modernes. de l'abbé Desfontaines. (R. d'A.)

* Le ciievalier de Mouhy avait prêté son nom, (R. d'A.)

lui demanderai pour te l'envoyer par un niarcliand de Lunéville (jui est ici ; aussi je ne l'en dis rien. Je crois qu'il ne parle point de ces deux hommes' sans que la fermentation du sang ne devienne fièvre ; mais comme elle lui prit, nous sorlimes pour le laisser se coucher...

J'ai lu ce Préservatif ; il fallait bien pouvoir dire (jue je l'avais lu. En envoyant savoir de mes nouvelles, Voltaire m'a fait remettre un beau Neirton, relié en maroquin. Tu sauras, par parenthèse, qu'il en a fait mettre au coche de Paris, un à mon adresse et un autre pour Saint- Lambert, avec une lettre qu'il lui a écrite...

Ce samedi à cin*] heures du soir.

...Comme j'étais à lire, voilà qu'il m'arrive une visite; c'est une dame (|ui passe sa vie ici, parce (ju'elle a une petite terre dans le voisinage *. Elle est trait pour trait la grosse femme courte du paysan parvenu \ mais elle paraît être aimable par le caractère. Elle aime Voltaire à la folie, et si clic l'aime tant, m'a-t-elle dit,, ce n'est (pie parce (pi'il a le c(rur bon. La pauvre fennnc! on la fait tenir tout le jour dans sa chambre. Depuis (|uatre anscpi'elle ment; cette vie là, elle a lu tout ce (pi'il y a de mieux ici et elle n'en est |)as |)lus savante. Voltaire badine très-bien de ses lectures et de la vie qu'on lui fait faire; mais elle n'est pas tout à fait la dupe, car elle dine et mange bien. Elle ne m'eiimiya pas, (iuoi(|u'elle fùl restée très-longtemps dans ma chambre ; et cela pounjuoi ? C'est qu'elle me conta

' .Iivin-Fîaplislo Iloiisscau (^1 labhf Dosfdiilaiiies. (,11. d'A.) S Mailaiiie do Gliaiiiplxiniii. loiisiiie do Voltaire. (H. d'A.) 3 Roniun de Marivaux. — « Marivaux, disait Voltaire, est un homme qui

ronnait tous les senliers i\m aboutissent au ((i-nr hinnaiii, mais qui n'en

.«•ait jta^ la {rrande route. » (R. d'A.)

bien des choses de Voltaire ; entre autres ce que U... dit au D... de l'abbé de Lamarre ; ensuite elle me dit que Voltaire, par amitié pour elle, avait voulu marier une de ses nièces ' avec son (ils, (jui n'est pas riche. Il avait laissé à sa nièce quatre vingt mille francs, et pour douze mille francs de vaisselle d'argent. La demoiselle, qui était amoureuse, ne voulut pas de ce mariag^e, et l'oncle par reconnaissance ne lui a donné de|)uis ([ue" trente mille francs. Le public, selon cette dame, a grand tort de crier contre les éditions de ses ouvrages, car elle m'a assuré que depuis bien du temps il n'en lire rien pour lui : ce sont des présents qu'il fait aux uns et aux autres, surtout aux jeunes gens de lettres,

La dame sortie, je prenais mon écritoire quand le seigneur Châtelain entra... Non, j'oubliais que Voltaire m'avait fait une petite visite pendant celle de la dame. Je le chassais, parce que ma chandjre est très froide et qu'il est fort enrhumé. — Chasser Voltaire ! ah! Dieu tu trouves cela bien fort; eh bien ! pourtant voilà comme on se familiarise avec les grands hommes lors(iu'on vit avec eux. Arrive donc le seigneur Châtelain, qui, sans aucune pitié, m'ennuya pendant deux heures et plus. Enfin Voltaire m'en tira une demi-heure avant souper, en m'envoyant dire : « que puisque je ne voulais pas qu'il restât dans ma chambre, je prisse donc la peine de descendre chez lui. » Je ne me fis pas prier, et aussitôt je descendis. Je n'avais vu son appartement qu'en passant, mais en ce moment il me le fit admirer, et voici oii j'en ai réservé la description.

Appartement pe Voltaire. — La petite aile tient si fort à la maison, que la porte est au bas du grand escalier. Il a une petite anti-chand)re grande comme la main ; ensuite vient sa

* Celle des demoiselles Mignot, qui épousa M. Denis, eommissaire au régiment de Ciiampagne. (R. d'A.)

chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours cramoisi ; une niche de même avec des frang:es d'or : c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants, des glaces, des encoignures de laque admirables, des porcelaines, des marabouts, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce goût là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet ; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent ; tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer: et (juel argent ! quel travail ! Il y a jus(pi'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. Delà on passe dans la petite galerie, qui n'a guère que trente au quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont de petites statues fort belles, sur des piédestaux de vernis des Indes; l'une est cette Venus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires; l'une de livres, Pautrede machines de physique ; entre les deux, un fourneau dans le nuir, qui rend l'air comme celui du printemps ; devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour assez grand, (\m lance une flèche : cela n'est pas achevé ; on fait une niche sculptée à cet Amour, (pii cachera rapi)arenee du fourneau. La galerie est boisée et vernie en petit jaune. Des pendules, des tables, des bureaux, tu crois bien (|ue rien n'y man(pie. Au-delà est la chambre obscure, (jui n'est pas encore finie, non i)lus (pie celle où il mellrases machines: c'est pour cela qu'elles sont encore toutes dans la galerie. Il n'y a qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire (jue le petit nombre de ceux ([ui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des fauteuils garnis: l'aisance du corps n'est pas sa volui)lé,apparonnncnL Lespaimaux des lambris sont des papiers des Indes, fort beaux, les paravents sont de même ; il y a des tables à écrans; des

porcelaines, enfin tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au milieu, qui donne dans le jardin ; le dehors de la porte est une grotte fort jolie. Je pense que tu seras bien aise d'avoir une idée du temple de ton idole, puisque tu ne saurais le voir.

Le souper ne fut point trop joli ; le vilain petit Trichateau * se fit traîner au bout de la table et il fallut lui parler, ce qui n'était point amusant... Yoilàma journée d'hier.

Aujourd'hui je suis descendue à onze heures pour le café, qui se prend dans la galerie. Voltaire était en robe de chambre, mais il est très-enrhumé. Nous n'avons pas été à la messe, car il n'est pas fête ici...

On a parlé de l'éternel procès pendant tout le café, qui a duré une heure et demie. Voltaire s'est mis à écrire et nous sommes repassés, la dame Châtelaine et moi, dans son appartement pour le voir, parce que je ne l'avais pas encore envisagé. Celui de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci.

L'appartement de madame du chatelet. — Sa chambre est boisée en vernis petit jaune, avec des cordons bleu-pâle; une niche de même, encadrée de papiers des Indes charmants. Le lit est en moiré bleu; et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier du chien, tout est jaune et bleu; bois de fauteuils, bureau, encoignures, secrétaire. Les glaces et cadre d'argent ; tout est d'un brillant admirable. Une grande porte vitrée, mais de glace-miroir, conduit à la bibliothèque, qui n'est pas encore achevée. C'est une sculpture comme une tabatière : rien n'est joli comme cela. Il y aura des glaces, des tableaux de Paul Véronèse, etc. D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à genoux en y entrant. Le lambris est en bleu, et le plafond est peint et verni par un élève

i M. du Chatelet. (R. d'A.)

de Martin *, qu'ils onl ici depuis trois ans. Tous les petits panneaux sont remplis par des tableaux de Wateau : ce sont les cinq Sens, puis les deux contes de Lafonlaine, le Baiser pris et rendu dont j'avais les deux estampes, et les Oies de frère Philippe. Ah! quelle peinture! Les cadres sont dorés et en liligrane sur les land)ris. Un y voit trois grâces, belles et aussi jolies que la mère des tendres Amours. Il y a une cheminée en encoignures, des encoignures de Martin, avec de jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince de Prusse lui a envoyée avec des vers : nous parlerons de cela ailleurs. Pour tout meuble, un grand fauteuil couvert de taileias blanc et deux tabourets de même ; car, grâce à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison. Ce divin boudoir a une sortie par sa seule fenêtre, sur une terrasse charmante et dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin^ avec les plus jolis estampes. Enlin, jusqu'aux rideaux de mousseline (jui sont aux fenêtres, sont brodés avec un goût ex(|uls. Non, il n'y a rien au monde de si joli !

Après avoir visité l'appartement, nous sommes restées dans la chambre. Elle m'a alors raconté l'allaire de ce procès ^ depuis son origine, il y a environ quatre-vingt trois ans, juscju'à aujourd'hui. Celte petite conversation a duré plus d'une heure et demie et, chose singulière, c'est (pfelle ne m'a point en-

1 Jean-B;ipli.slc Martin, dit Mnrlin des batailles (1G59-1735). élèv (le Van (ler Meiilcn. Il a peint les viddires de Louis XlV.pour la décoration du cliàleau de Versailles, et les principales actions de Charlcs-Qiiinl, en 20 tableaux, <\\\\ turent places dans la galerie du chillcaii de Liinévillc. (H. d"A.)

2 Avec la maison Honsbroiick, sur la propriété de Trichaleau, située sur les frontières de la Belgique, et que Voltaire contribua à faire gagner à M. et M™' du CliAtelet. (11. dA.)

nuyée ; mais c'est assez naturel : elle parle si bien que l'ennui n'a pas le temps de prendre audience. Elle m'a aussi montré son bijoutier ; il est plus beau que celui de madame de Richelieu. Je n'en reviens pas de surprise, car quand elle était à Craon, elle n'avait pas une tabatière d'écaillé ; elle en a bien quinze ou vingt d'or, de pierres précieuses, de laques admirables, d'or émaillé, ([ui est une nouvelle mode qui doit être d'un prix excessif; autant de navettes de même espèce, plus magnifiques l'une (lue l'autre, des montres de jaspe, avec des diamants, des étuis, des choses immenses! des bagues de pierres rares, des brelocjucs sans lin et de toute espèce. Enfin, je n'en reviens pas, car ils n'ont jamais été riches...

Voici ce que je dois avoir à lire ce soir : Mérope, ['Histoire de Louis XIV, que cette ft^^wm/e ne veut pas qu'il achève ; elle la lient sous clef. Il a fallu ([u'il prie bien pour qu'elle promît de me la donner. Je démêlerai ce petit tripol-là. Je dois avoir la Vie de Molière, (ju'il avait écrite pour mettre à la tête de cette belle édition. Le garde des sceaux, qu'il dit être son ennemi le plus mortel, la lit écrire par M. Laserre, et la sienne est restée. Je la lirai ce soir pour m'endormir. Il m'a dit : « Que ([uand je serais bien sage, j'aurais quelqu'autre chose qui me ferait bien plaisir... » Je ne lui demande rien : il est occupé de me chercher des livres et des anmsemenls avec un soin et une attention vraiment charmante. Mon Dieu! qu'il est aimable! Enlin, il m'a aussi promis une Epitre sur le bonheur... Cependant il faut (|ue lu saches qu'il n'aime pas (ju'on parle de lui. Il ne faut pas que cela passe nos amis ; lu sens bien de quelle conséquence il est pour moi de ne pas me brouiller avec ceux-ci ; recommande-leur donc bien d'être discrets.

Il travaille effectivement à refondre son Charles XII. Je lui

— osai parle du lort qu'il faisait à M. de Salignac *, et il en a bien ri. Il ne veut pas avouer qu'il ait demandé les mémoires, non plus la petite feuille que je t'enverrai par le marchand (jui part mardi. Je la lui ai demandée ce matin pour toi : « Ah ! mon Dieu, a-l-il dit, je n'ai que celle-là ; je vais en faire venir d'autres; je souhaite (|u'elle l'amuse ; mais vous savez (|ue la plus belle fille du monde... « Oui, je sais (ju'il n'a ([ue trop de jolies choses, mais qu'il ne les envoie pas.

Ce mercredi malin.

Bonjour, mon ami, lu vois (pie ma première pensée

est pour toi; ainsi, allons donc noire train. Vollaire arrive; la fantaisie prend à la dume de lui faire mettre un autre habit : il est vrai que le sien n'était pas beau; mais il était bien poudré, et avait de belles dentelles. 11 dit beaucoup de bonnes raisons pour n'en rien faire, que cela le refroidirait, et qu'il s'enrhumait de rien ; enfin, il eut la complaisance d'envoyer chercher son valet de chambre pour avoir un habit; il ne se trouva pas là dans l'instant; il crut en être quitte; poiiii (h\ loiit, la persécution recommença: la vivacité prend Vollaire, il lui parle vivemenl en ant^lais, el sort de sa chambre; on envoie un momenl l'appeler, il l'ail dire (pi'il a la colicpie, et voilà Mérope au diable. J'étais furieuse ; la dame me pria de lire loiil li;uit le (lialoi;ue de M. Ali^aroUi^, je lus

1 Auteur (riiiu,' llisloirc de Vulognc. dans liKiiiolk" il trace nue |tartio (le la \ic rie Charles XII. (11. d'A.)

8 Fils d'un rirhc nefroeiant de Venise (I7l'2-17ril), vint ii l'ài^e de vinpl-qnalrc ans en Kranee où il eonipiisa en italien son Ncwlonianismc pour /r.ï fi«mr«,lra(lnil en franijais par Dnperron deCastera. Il fut reeiierelx! par les rois el les prine("> Vrillaiic, i|ni l'av.iil \ii a l'.erlin, a dit : u AlL'ai'otti

eljeris comme nous avions ri, le matin, en lisant cet auteur: enfin arriva un monsieur du voisinage ; je me levai en disant que j'allais voir Voltaire ; la dame me dit de tâcher de le ramener. Je le trouvai avec la dame * qui est ici, qui, par parenthèse , m'a l'air d'être sa confidente; il était de fort bonne humeur, il pensa oublier qu'il avait la colique. Nous causions déjà depuis un moment, lorsque la dame nous envoya appeler: enfin, il revint ; et cet homme, qui venait de rire avec nous, reprit de l'humeur en rentrant dans la chambre, sous le prétexte de la colique ; il se mit dans un coin et ne dit mot. Quelque temps après, le seigneur Châtelain sortit, les boudeurs se parlèrent en anglais, et, la minute d'après, Mérope parut sur la scène. Voilà le premier signe d'amour ijuc j'ai vu, car ils se conduisent avec une décence admirable ; m,ais elle lui rend la vie un peu dure. Je ne te fais ce long détail que pour te mettre au fait de la façon dont ils sont ensemble.

Enfin, il lut deux actes de Mérope: je pleurai au premier; ce sont toujours de beaux vers et de beaux sentiments, mais les scènes filées sont manquées ; il y échoue assez ordinairement... Le souper a été comme un souper à Lunéville; on se battait les flancs pour parler, et personne ne disait mot. Après le souper, nous avons regardé la sphère, Voltaire, la grosse dame et moi, car la belle nymphe ne parlait pas, elle faisait semblant de dormir.

Voltaire est toujours charmant, et toujours aussi occupé de mon amusement. Son attention ne se fatigue point; on voit qu'il est dans l'inquiétude que je ne m'ennuie, et il a grand

^tait plein d'esprit, d'afiectation et d'amoiir-propre. Français par l'esprit. Italien par le caractère, désagréable en société, il était souvent exposé aux plaisanteries royales, et les recevait comme une faveur. » (R. d'A.) 1 Toujours M"" de Champhonin. (R. d'A.)

tort. S'ennuyer auprès de Voltaire !... Ali Dieu! cela n'est pas possible; je n'ai pas même le loisir tie penser ([u'il y a de l'ennui au monde....

Ce jeudi matin.

Bonjour, mon Panpichon, je ne me porte pas si bien aujourd'hui que je me vanlais hier. Je ne sais si ce sont tes lettres non reçues qui m'ont donné des vapeurs, mais enfin j'en ai eu hier soir, quoifjue le souper fût fort gai. Je demandais du fin amour ; Voltaire, qui l'aime aussi, mais (|ui n'en ose guère boire, dit : a Oui, buvons en commémoration de Panpanl » C'est que je lui ai dit cjne lu trouvais fort mauvais qu'il n'en eiit |)as parlé dans son Mondain : il but à la santé, et me promit d'en parler. Après souper, il nous donna la lanlerne magique, avec des propos à mourir de rire. Il y a fourré la coterie de M. le duc de Richelieu, l'histoire de l'abbé Desibntaines, et toutes sortes de contes, toujours sur le ton savoyard. Non, il n'y avait rien de si drôle. Mais, à force de tripoter le goupillon de si lanterne, qui était rempli d'esprit de vin, il le renverse sur sa main, le feu y prend, et la voilà enflammée! Ah! dame, il fallait voir comme elle était belle! Mais ce qui n'est pas beau, c'est (lu'elle est brûlée : cela troubla un [leu le divertissement (ju'il reconlinna ai)rès.

Hier, à souper. Voltaire était (rime gaieté charmante ; il lit des contes (jui ne sont bons (|ue dans sa bouche. Il m'a conté des anecdotes de iJoileau, (|ui ne .sont nulle part. Ce sont des vers impronq)lus; s'il veut me les dicter, je le les enverrai. Adien, je ne .sais plus rien. Je le laisse le commentaire du plaisir (pi'il y a vivre avec de pareilles gens... [Lellre ///.)

Vendredi, à sept heures du soir.

Gomme je t'écrivais, tantôt, on est venu m'appeler,

c'était pour entendre le reste de Mérope; mais il a fallu essayer une longue toilette. Me voici en lin de retour, ayant le cœur plus gros qu'un ballon. .T'ai pleuré aux sanglots. Ces trois derniers actes sont admirables : sans amour, l'intérêt est plus vif que celui de Zaïre..... Mais ce que je veux bien pleurer, c'est ce pauvre Voltaire qui ne se portait pas bien, et qui se démenait comme un diable dans un bénitier : il nous a prié de sortir bien vite pour lui laisser le temps de s'évanouir; tout de bon le voilà qui s'est trouvé mal, et nous invite à le laisser.

Maintenant, fais silence et écoute Voltaire : il prétend qu'à force de copier ses ouvrages, son valet de chambre s'entend un peu aux vers ; pour le prouver, il raconte qu'il le surprit un jour écrivant à une petite lille qu'il aimait, et qu'il avait mis tout au travers de sa lettre :

Je me croirai haï, d'être aimé fortement.

En copiant, voici comment il avait écrit un vers :

Rangés en l)ataillons ils mesurent leur repas.

Et voilà comme il les relient par cœur. On le priait de dire ((uelque chose des ouvrages de son maître ; après s'être fait beaucoup presser, s'excusant sur ce (pi'il ne voulait pas abuser d'un si bon maître, il dit qu'il ne savait de la Jeanne que son portrait; le voici :

Trente-deux dents brillent à (leur de tète; Deux grands yeux noirs d'une égale blancheur, Font l'ornement d'une bouche vermeille Oui va prenant de l'une à l'autre oreille.

Eh bien ! ne pouffes-tu pas de rire comme moi? En vérité,

il faut que je tasse en ce moment un efibrt de gravité pour pouvoir continuer, car je me liens encore les côtes ; mais comme mon amitié ne veut pas que tu sois étranger an plaisir que je goûte d'être ici, je me compose, et je continue. Voici comment il corrige les fautes de son maître; il y avait ces deux vers :

Ail ! oi'ovez-nioi, mon (ils, voyez ces cheveux blancs, La triste expérience est le fruit des vieux. . .

Voltaire avait oublié ans, son valet de chambre trouva que cela ne rimait pas, et les raccommoda ainsi :

Ah ! croyez-moi, mon (ils, voyez ces cheveux bleus, La triste expérience est le fruit des vieux.

Enfin, il y en a mille comme cela (pie je trouve fort plaisans, et (jue je regrette beaucoup de ne pouvoir te mander. On conta aussi la méprise de la reine Anne d'Autriche, à (jui on venait de dire (ju'un général avait acculé le prince Eugène, de façon qu'il aurai! peine à s'en tirer. Le roi entra, elle courut à lui, et lui dit : — « Ah! Sire, est-il vrai qvi'Qn Italie, le maréchal (j'ai oublié le nom) a enc... le prince Eugène?... » Le roi confondu, se tourna sans répondre, et la reine, qui croyait (jue le roi ne l'avait pas entendue, le répétait encore, lorstpi'une dame s'approcha d'elle, et lui a|)pril coininent il fallait dire.

VaH samedi, à six heures du soir.

Voltaire nous a encore lu une épîlre pour prouver que

l'on peut être heureux en toutes sortes d'états et de conditions... Nous lui avons fait une huée horrible, parce (ju'il adresse celle (pi'il nous a lue aujourd'hui à Thiriot, sans le nommer pourtant, mais Thiriot le dit assez. 11 est étonnant l'amitié (nfjl a pour cet lioinnit' ; car c'est nni(|iit'm(Mit par

reconnaissance qu'il le fait; cependant, j'ose croire qu'il va aussi de la fantaisie : il lui donne tous les profils de ses Épîires. Ce sont des livres à imprimer qu'il a donnés à l'abbé de Lamarre. Il ne lire plus rien de ses éditions; je crois te l'avoir mandé : je voudrais bien aussi qu'il me donnât sa Mérope. En farfouillant ce matin à la dérobée dans un de ses portefeuilles, j'ai vu une comédie dont je n'avais pas encore entendu parler : il corrigea la scène de Mérope, qui m'a dé|)lu ; en vérité, sa complaisance est extrême, il se laisse tout dire, il remercie, il dit : « Vous me faites plaisir, vous avez raison ; oui c'est bien ça, il y a bien de l'esprit dans celle critique !... » El moi je dis, il n'y a donc de l'orgueil que dans les mauvais auteurs, et de la bonne volonté que dans les bons: car il aime la louange, et convient que c'est un tribut qui lui plaîl.

Ce dimanche, à sept heures du soir.

. . . Lundi, mardi, répélilion et les marionnettes ; mercredi et jeudi comédie ; mercredi V Enfant prodigue, et jeudi Boursoufjle. Voilà du plaisir et de l'embarras...

Il me semble avoir vu queUiuc part (juc l'arrangement de la vie d'ici ne vous parait pas clair; le voici une fois pour toutes, car c'est un jour comme l'autre.

Entre dix heures et demie jusfju'à onze heures et demie, on envoie avertir tout le monde pour le café, on le prend dans la galerie de Voltaire ; je l'ai mandé jour par jour ce qu'on y disait : cela dure jusqu'à midi, une heure, plus ou moins, selon qu'on s'est assemblé plus tôt ou plus lard. A midi sonnant, ce qu'on appelle ici les cochers vont dîner, (ies cochers sont le seigneur Châtelain, la grosse dame et son /?/s, qui ne parait jamais (lue pour copier des ouvrages. Nous restons une demiheure, Voltaire, la dame et moi; il nous fait ensuite une grande

révérence et nous dit de nous en aller: chacun alors retourne dans sa chambre. Vers quatre heures, quelquefois, on goûte et on se rassemble ; je n'y vas guère, bien ([u'on ne me fasse appeler : cela n'est pas toujours. A neuf heures on sonpe, et l'on reste ensemble jusqu'à minuit. Dieu! quel souper! c'est toujours celui de Damoclès; tous les plaisirs s'y trouvent réunis ; mais hélas! que le temps est court !... 0 mon Dieu ! rien n'y man(iue, i^as même l'épée, (|ui est représentée par la rapidité du temps qui s'envole. Le seigneur Châlelnin se met à table, ne mange pas, dort, par conséquent ne dit mot, et sort avec le couvert... Le frère' est très-aimable, très-gai et a beaucoup d'esprit : il part vendredi. Hier après souper, il y eut une scène charmante : Voltaire boudait à cause d'un verre de vin du Rhin, que la dame l'empêcha de boire ; il ne voulait plus lire Jeanne, qu'il nous avait promise; il était dans la haute mauvaise humeur. Le frère et moi, à force de plaisanterie, nous vînmes à bout de le faire revenir; la dame, qui boudait aussi, n'y put pas tenir; tout cela devint une scène de plaisanteries délicieuses, qui dura longtemps et (|ui finit par un chant de Jeanne, qui ne valait pas mieux. Je ne l'ai plus trouvée si jolie, et cependant j'ai ri à bien des endroits.

Ce malin, il nous a lu une Epitre sur la liberté, ([ui est trèsbelle aussi. Je crois (jue nous n'aurons rien ce soir ; je ne sais si c'est humeur, mais on dit (pî'il est malade...

r,e lundi après souper.

Ajoute à ta clef, NicomMe pour Voltaire, et Dorothée pour sa bergère, car je crains pour ici, et moyennant cela, je vous dirai bien des choses que je ne |)eu\ vous dire sans cet expédient....

1 L';ihbr (le lîrotoiiil, Wrc i\c ni;i(l;mio du GIimIoIoI. (11. (l'A,)

On a fait du punch; tu le lèches lesdoiifls! attends, je vais t'en verser. Madame du Ghàielei a chanté de sa voix divine; on a beaucoup ri sans savoir pouniuoi, on a chanté des canons; endn, le souper a été à peu près comme ceux que nous avons tant faits ensemble, où la gaieté ne sait |)as ce qu'elle

dit, ni ce (ju'elle fait, et rit sur la pointe d'une aiguille

{Lettre IV.)

Cirey, ce mardi à huit heures du soir.

Je sors des marionnettes, qui m'ont beaucoup divertie ; elles sont très-bonnes; on a joué la pièce où la femme de Polichinelle croit faire mourir son mari en chantant fagnana! fagnnna! ... C'était un plaisir ravissant d'entendre Voltaire dire sérieusement que la pièce est très-bonne... Le théâtre est joli, mais la salle est petite. Un théâtre et une salle de marionnettes, oh c'est drôle! mais qu'y a-l-il d'étonnant? Voltaire est aussi aimable enfant que sage philosophe.

Ce matin, nous devions entendre lire une h^pilrc, mais la belle dame était encore si bien montée sur le ton de la plaisanterie depuis hier, (|u'elle a conuiiencé à en faire de suite beaucoup ta M. de A'ollaire ; lui, (pii tenait son épîire à la main, l'a parodiée sur-le-champ contre elle, on ne peut pas mieux ; cela l'a animée, de sorte qu'elle en a tant et tant fait, (|u'enfin il ne l'a point lue...

Je le plains, ce pauvre Nicomède, puiscjuc sa Dorothée et lui ne peuvent s'accorder. Ah! mon ami, quel est donc le bonheur que goûtent les mortels sur la terre? Hélas! je le vois bien, il n'y en a pas; nous sommes toujours trompés par l'aj)parence. Nous les croyons les plus heureux du monde, quand nous ne les voyons (|ue rarement, et depuis (jue tu es i)lus faufilé avec eux, tu vois que c'est comme dans l'empire de la lune.

Ce jeiuli soir.

Nous aurons M. de Mauperluis pour élrcnnes ; si nos

amis viennent, je vomirais (jue ce fût dans ce temps, parce qu'on est plus ensemble ([uand il y a des étrangers, et que l'on jouera probablenieiu la camédie... On a lu au café la dernière Épitre qui est sur l'envie. Rousseau (J.-B.) y est accomodé de toute pièce ; la dame a dit qu'il y en avait de trop ; il a répondu : a (jue s'il était mort, il le ferait déterrer pour le pendre. » [Lettre V.)

C'est une cbose terrible (jue le fanatisme de cet homme (Voltaire) sur l'abbé Desfontaines et Rousseau. Je sors d'une conversation terrible là-dessus, où nous avons essayé de le persuader de les mépriser. 0 faiblesse humaine ! il n'a ni rime ni raison (juand il en parle. C'est lui qui lait faire les estampes et qui fait les vers qui sont au bas. .le ne fais i)as send)lant de le savoir, mais il tournaille autour de moi pour me le faire savoir et n'ose pourtant le dire tout-à-fail. Ouelle faiblesse! et (juel ridicule cela va lui donner ! Réellement le cœur m'en saigne, car je l'aime, oui je l'aime ; et il a tant de bonnes qualités (luc c'est une pilié de lui voir des faiblesses si misérables. La belle dame m'a fait voira souper une lettre (ju'il écrit à M. de Maupertuis |>our l'engagera faire donner (|uel(iue chose à ces Lapons duiii j'ai i)arlc'. H y a des vers charmants pour

i Mudamc de Gralifc'ny avait t'cril pirccdoiiiment : » Tu ne seras pas {àchv, je crois, mon cher ami, de savoir que nos aiiiiaitles Fraiieais plaisent jusque dans les climats glaces, et que lauiour est de lous pays. Le secrétaire de M. Glairaut, l'un des voyageurs aux p6lcs, a l'ait l'amour àjiine Lapone; il lui a promis le mariapc. cl est parti sans tenir sa parole. La demoiselle vient d'arriver à Paris avec une so'ur à elle, pour poursuivre sou amant infidèle ; elle .sont débarquées chez M. Glairaut, qui les liclier^re, (juoique médiocrement riche. L'épousciu' ne veut point épouser, et la demoiselle ne

engager tous ces messieurs de l'x\ca(lémie à donner ' . La belle dame envoie cinquante livres; quant à lui, il n'a pas voulu que l'on sût ce qu'il envoyait, mais j'ai vu (jue c'était tout au moins cent livres. Voilà l'homme dans des actions généreuses. N'est-ce pas beau ? Je l'ai fait pleurer hier, mais pleurer à chaudes larmes, en lui contant ce que Léopold avait fait pour la M.... 11 n'entend jamais parler d'une belle action sans aiten-

veut point s'en retourner. Eulin M. Claiiaiit, (|iii mande cela à Vollaiie, lui marque qu'il lui a fait donner une petite pension, et va tâcher de la faire entrer dans quelque couvent pour la consoler. Tout Paris va chez lui pour voir ces Laponnes. Ah! mon dieu, comment peut-on être Lapon. » (p. 106-107.)

i Voici la lettre de Voltaire à Maupeituis :

Cirey, ce W décembre 1738.

Sir Isaac,

M"" la marquise du Chàtelet, et moi inditrne. nous sommes si attaclies a tout ce qui a du rapport à votre mesuie de la terre et à votre voyage au pôle, nous sommes d'ailleurs si éloignés des mu'Ui's de Pai'is, que nous regardons notre Lapone trompée comme notre compatriote. Nous proposerions bien qu'on mit en faveur de cette tendre liypcrboréenne une taxe sur tous ceu\ qui ne croient pas la terre aplatie -, mais nous n'osons exiger des contributions à nos ennemis. Demandons seulement des secours à nos frères. Pesons une petite quête. Ne trouvei'ons-nous point quelques cœurs généreux que vôtre exemple et celui de M. Clairaut auront touchés ? M"'" du Chàtelet. qui n'est pas riche, donne déjà 50 liv.; moi, qui suis bien moins bon philosophe qu'elle et pas si riche, mais qui n'ai pas de giande maison à gouverner, je prends la libellé de donner 100 Jiv. Voilà donc 50 écus qu'on \ous apporte : que quelqu'un de vous tienne la bourse, et je parie que vous faites mille écus en peu de jours. Cette petite collecte est digne d'être à la suite de vos observations ; et la morale des Français leur fera autant d'honneur dans le Nord que leur physique.

« Le Nord est fécond en infortunes amoureuses depuis l'aventuredeCalisto. Si Jupiter avait eu mille écus, je suis persuadé que Calisto n'eut point été changée en ours.

(Irissemenl ; cela ne niérite-t-il pas qu'on lui souhaite avec tout l'iniérèt possible, moins tle faiblesse clans l'esprit. Sa maladie n'est autre chose que des vapeurs ; il est tout comme Desmarets était : tant (lu'il est dissipé il se porte bien ; dès (ju'on le contrarie il est malade. Notre conversation de ce soir l'a mis dans un état horrible : ne crois pas que ce soit ma faute, c'est la belle dame qui m'a fait signe. Il ne veut pas convenir qu'il a des vapeurs ; il s'en prend à ses indigestions ; enfin il est positivement comme Desmarets... ' {Lettre VI.)

« Pour encourager les ànies dévotes à réparer les tortsdel'aniour, je serais

d'avis qu'on quêtât à peu pi'ès en cette façon :

La voyageuse académie Recommande à rinimanité Un ifros tendron de Laponic.

L'amour, qui l'ait tout son malheur De ses feux embrasa son cœur Parmi les glaces de Bothnie.

Certain Français la séduisit :

Celle erreur est trop ordinaire ; Kt c'est la seule que l'on lit En allant au cercle polaire.

Français, montrez-vous aujourd'hui Aussi généieux qu'inlidéles :

S'il est doux de tromper les belles Il est doux d'élre leur appui.

One les Lapons sur leur rivage Puissent dire dans tous les temps :

Tous les Français sont bienfaisans; Nous n'en avons vu (lu'iin volage.

« Vous médirez qui; cela est trop long: il n'y a qu'à l'exprimer en algèbre.

« Adieu, je n'ai point d'expression pour vous dire combien mon cd'iir et mon esprit sont les frés-humblcs serviteurs et admirateurs du vôtre.

" M'"' duChi'ilelcl, seule digne de \(mis éeriii'. ne vous écrit point, je crois,

cet ordinaire.

'• Voi.TAUti;. »

« y.-B. .le vous supplie d'écrire toujoin-s français par un o, car l'Académie française l'écrit par un o.» (II. d'A.)

1 L auteur de ces lellrcs, M"" de GraOgny, née Francoi.se d'Issembourg

— lO'J —

Ciroy, ce jeudi soir.

... A pro[ios d'allenlion, j'en ai découvert aujourd'iiui une jolie de Voltaire, dont M"" Dubois * m'avait tenu le cas secret : son valet de chambre demande très-souvent si je n'ai besoin de rien chez lui : il a ordonné à tous ses gens de nie servir comme lui-même... Cependant, comme il ne met jamais de bornes à tout ce qu'il fait de bien, il serait possible qu'il y eût encore une indnité de jolies petites choses que je ne susse pas, mais desquelles je ne lui tiendrai pas moins bon compte. Tout ceci me mène naturellement à te dire comment il est servi : son valet de chambre ne quitte point sa chaise à table; et ses

d'Happoncourt, était la lille d'un major de la geiidaimciic du duc de Lorraine, et sa mère, petite nièce du fameux Callot ; mariée à un homme violent, François Huguet de Grafigny, chambellan du duc de Lorraine, elle en fut séparée juridiquement après quelques années d'une union ti'ès-maliieureuse. Elle était âgée de quarante-trois ans, alors qu'elle était à Girey. On verra bientôt comment elle en sortit. Les lettres qu'elle écrivit de là à ses amis de Lorraine coururent d'abord laanuscrites, puis du portefeuille du chevalier de Bouftiers, elles passèrent à l'impression en 1820. Sa situation était des plus précaii'es, quand, sur la recommandation de Voltaire, M"" de Guise, qui allait épouser le maréchal de Richelieu, se l'attacha. Elle sut se faire aimer dans cette société brillante ; on lui trouvait de l'esprit, de la grûce dans les manières, et ceux qui connaissaient ses lettres l'engagèrent à écrire. En 1747, elle publia les Lellres d'une Péruvienne, roman épislolaire, ingénieux, qui obtint beaucoup de succès, malgré des invraisemblances. Elle s'essaya ensuite au théâtre, et donna d'abord Cénie, comédie en cinq actes, qui réussit et, plus tard, la Fille d'Aristide, drame en cinq actes, qui tomba sous les sifflets. Elle a composé aussi pour les enfants de l'empereur d'Autriche de petites pièces de théâtre, entre autres la féerie à'Azov. Elle mourut en 1758. Elle était née à Nancy. La célèbre madame Helvétius était sa nièce. (R. d'A.)

1 Femme de chambre de M"" de Graligny. (R. d'A.)

laquais lui remettent ce qui lui est nécessaire, comme les pages aux gentilshommes du roi; mais tout cela est fait sans aucun air de faste. 11 a une façon plaisante d'ordonner, ([ui lient aux bonnes grâces de ses manières : il ajoute toujours en riant : a qu'on ail bien soin de Madame!... b Je crois que c'est dans la lettre perdue (jue je te mandais, qu'en ouvrant la porte de la chambre de Voltaire, on voyait dire la messe ; c'est de là qu'on l'entend. Il nous a conté qu'il était celle nuit dans son lit à réciter les litanies de la Sainte-Vierge, par i)énitence, « parce que, disait-il, quoiqu'il ne soit pas le Saint- Esprit, il aime mieux avoir aflaire avec elle. » Enfin, on l'a entouré d'un paravent, à cause du froid de la porte, et nous avons entendu l'oHice divin...

La paix régne en ces lieux depuis plusieurs jours! {Lettre

vni:

Ce lundi soir.

... .le n'ai pas grand'chose à le mander d'intéressant, seulement une belle petite action de ton idole. Il y a huit jours qu'une servante de cuisine cassa un pot de terre sur la tète d'un la(|uais de Voltaire, il a été au lit jus(pi'à hier; on a chassé la servante et on lui a retenu un gros écu (pie l'on a donné au laquais. Hier, au café, le valet de chambre de ton idole dit (|ue le latpiais avait rendu l'écu à la servante : — « Qu'on le fasse venir, dit-il; pouniuoi as-tu rendu cet écu? — Eh, eh I monsieur (c'est un nigaud), c'est que je suis (piasi guéri et (|ue cette fille a été fâchée de m'avoir battu. — (-éran (c'est le nom du valci de chand)re), ([u'on donne un écu à ce drôle-là pour celui (pi'il a rendu, et (pi'on lui donne un antre pour lui apprendre ce i\\u) méritent les bonnes actions; va, va! mon ami, lu es bien heureux de savoir bien faire, fais toujours bien. » Cela n'esl-il pas joli?... Le souper se passa ù

pleurer : la belle Dame nous conta une histoire lamentable qui nous fit pleurer; on en ferait un beau roman. Voltaire lit celle (lu roi tl'AnjijIeterre se sauvant des fureurs de Gromwell, qui nous fit aussi pleurer, et puis nous rîmes d'avoir pleuré... (Lellre X.)

Cirey, ce lundi gras.

... En vérité, on ne respire point ici. Vous êtes las de me l'entendre dire; eh bien! C'est que je n'ai le temps que de le dire. Nous jouons aujourd'hui VEnfanl prodigue et une autre pièce dont il faut faire la réi)étition. Nous avons répété Zaïre jusciu'à trois heures du malin; nous la jouons demain avec la Sérénade \ Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra; oh! ((uelle galère! On nous donne à lire des petits manuscrits charmants ([u'on est obligé de lire en volant. Desmarets est encore plus ébloui que moi, car mon llegme ne me quitte pas, et je ne suis pas gaie; mais pour lui, il est transporté, il est ivre. Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué trentetrois actes, tant tragédies, opéra^, que comédies...

Panpan, mon cher Panpan t nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui ; il est minuit et nous allons souper. Je suis rendue... C'est le diable, oui le diable, que la vie (|ue nous menons. Après souper, madame du Châtelet chantera un opéra entier ; et vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous compter des balivernes ? Allez, allez ! vous êtes fou... [Lettre XXVIII.)

Cirey.

Jusqu'ici, mon cher ami, je n'ai osé laisser sortir de ma lête l'aventure affreuse, l'aventure effroyable qui m'est arrivée.

1 Comédie en un acte de Regnard. (R. d'A.)

J'éiais si mal que je craignais de mourir et de laisser par écrit une chose que je voudrais me cacher à moi-même; et, cependant, je sais que je ne l'oublierai de ma vie. Je me porte mieux maintenant, Desmarets doit venir, je lui donnerai ma lettre pour la mettre à la poste, à Paris, ou je la couderai à l'inlendantqui éprouve comme moi la mauvaise foi des gens d'ici, et qui a des voies détournées pour faire venir ses lettres '. Ah ! la malheureuse, que de mal elle m'a fait...

Le 29 décembre, la posie étant arrivée, on me dit (lu'il n'y avait point de lettres pour moi. Le souper se passa connue à l'ordinaire, sans beaucoup parler, et sans que je visse rien qui pût me présager l'orage (jue l'on me ]»réparail. .le me retirai donc tranquillement dans ma chambre pour cacheter une lettre que je vous avais écrite. Une demi-heure après que je fus arrivé, j'y vois entrer... vous devinez bien qui... Je suis extrêmement surprise, car il n'y venait jamais; mais je le fus davantage (juand il m'eut dit : « Qu'il était perdu; (jUC sa vie était entre mes mains. » — Ah! mon Dieu! Gomment cela, lui dis-je? — Comment? C'est, dit-il, (|u'il y a cent copies (lui courent d'un chant de la Jeanne. Je pars à l'insiant, je me sauve en Hollande, au bout du monde... ou je ne sais où... M. du Chfilelet va |)artir pour Lunéville. Il faut (pie vous écriviez de suite à Panpan, pour cju'il aide à retirer toutes ces copies; esl-il assez honnête honnne pour le faire? » J'ajoutai de la meilleure loi (pie vous rendriez tous les services que vous

1 Un \(iil (jue celle Icltii' ne lui (■oiiiiiiciiccc (|ue lorsque M'"" de Gralijjnj eut la tel UUkJc de pouvoir la remcllre enlrc des mains siires. Elle la coiiiposa donc pendant [ilusicnrs joins, mais sans cesser pour cela d't^ciiro à son ami les choses inicressanles (|ui se passaient à Girey, sintoiil depuis l'aniNécau château de son ami Uesmarcts. Klle n'arriva a son adresse (ju'apres le départ de son auteur. (11. d'A.)

pourriez. « Eh bien ! écrivez vite d'abondance et de cœur, me dit-il. » — Ali! je vais le faire; je suis charmée de choisir cette occasion pour vous montrer tout mon zèle... Cependant, je dis que cela m'allligeait beaucoup qu'une pareille chose arrivât pendant que j'étais ici. Il se lève furieux et me dit : « Point de tortillage, Madame, c'est vous qui l'avez envoyé... » A ces paroles, je tombe des nues... Je l'assure que je n'en ai jamais lu ni écrit un vers ; il me dit : « que si. » Il me soutient que c'est vous qui le débitez, et (|ue vous dites que c'est moi qui vous l'ai envoyé. La tête alors me saule, et je vois écrit dans mon étoile que quelqu'une des cent mille personnes à qui il a montré ce poëme en aura retenu un chant, et qu'il courra pendant que je suis ici sans (jue je puisse m'en juslilier. Hélas ! j'étais au désespoir d'une circonstance aussi fâcheuse; je soutenais, avec l'accent de la vérité, mais toujours avec une vivacité étourdissante, que ce n'était pas moi. Il me soutenait à son tour que vous l'aviez lu à Desmarets, chez une dame ; que vous en donniez des copies à tout le monde, et (jue Madame du Châtelet en avait la preuve dans sa poche. Que dire? 0 mon ami, j'étais consternée!... Vous jugez bien que je n'entendais rien à tout cela, et (jue je ne devais rien y entendre, mais je n'en étais pas moins elfrayée. Enfin, il me dit : « Allons, allons, écrivez (ju'on nous envoie l'original et les copies. « Je me mis à écrire ; et, comme je ne pouvais pas vous demander ce que je ne vous avais point envoyé, je vous priais de vous informer de cela, et de me mander ce que vous en aviez appris. Il lut ma lettre, et en me la rejetant : a Eh li! Madame, il faut de la bonne foi, quand il y va de la vie d'un pauvre malheureux comme moi. » Sur cela, ses cris redoublent ; il dit qu'il est perdu; (|ueje ne veux pas réparer le mal (|ue je lui ai fait. Plus je parlais, moins je le persuadais; je pris le parti de me taire. Cette scène aflreuse dura pour le moins une

heure, mais ce n'était encore rien ; il était réservé à la dame d'y mettre le comble. Elle arriva comme une furie, jetant les hauts cris et me disant à peu près les mêmes choses, et moi gardant le même silence. Alors elle tira une lettre de sa poche, et me la fourrant |)res(]ue dans le nez : « Voilà, dit-elle, voilà la preuve de votre infamie; vous êtes la plus indigne des créatures; vous êtes un monstre que j'ai retiré chez moi, non pas par amitié, car je n'en eus jamais ; mais parce que vous ne saviez où aller; et vous avez l'infamie de me trahir! de m'assassiner! de voler dans mon bureau un ouvrage pour en tirer copie. » Ah! mon pauvre ami, où étais-tu?... La foudre qui tombe aux pieds du solitaire tranciuille le bouleverse moins que moi... Voilà ce ([ui m'est resté du torrent d'injures (|u'elle m'a dites; car j'étais si éperdue, ([u'alors je cessais de voir et d'entendre. Mais elle en dit bien davantage, et sans Voltaire elle m'eut soullletée... A tout cela, je répondis seulement : « Ah! taisez-vous, Madame; je suis trop malheureuse |)0ur (pie vous me traitiez aussi indignement. « Voltaire, à ces mots, la prit de suite à travers le corps et l'arracha d'auprès (le moi, car elle me disait tout cela dans le nez et avec des gestes dont j'attendais le coup à chaque instant. Quand elle elle fut arrachée (rau|)rt'sde moi, elle allait et venait dans la chandire, en criant et en faisant toujours des exclamations sur mon infamie. Notez (pie tout cela lui dit de fai'on (pie Dubois, (jui était à deux chambres de là, entendit tout. Pour moi, je fus longtemps sans pouvoir prononcer un seul mot; je n'étais tii morie ni vivanlc Knlin, je demandai cette lettre, on me cria (juc je ne l'aurais pas. — « Au moins, montrez-moi, lui dis-je, ce (ju'il y a de si fort contre moi, » — et je vis cette malheureuse phrase : Le chant de Jeanne est charmant. Aussitôt cela me rappela le vrai à cpioi je n'avais pas pensé d'abord; je dis alors ce que c'était et ce ([ue je vous avais écrit

de l'impression que m'avait faite la lecture du chant de Jeanne, que j'avais entendu. Je le dis à sa louange, dès le premier moment, Voltaire me crut et me demanda aussitôt pardon.

Ou m'expliqua la chose comme elle s'était passée. On me dit que vous aviez lu ma lettre à Desmarets devant un homme ((ui l'avait écrit à M. du Châtelel ; et que voyant cela, on avait ouvert votre lettre qui l'avait confirmé. Cette scène dura jusqu'à cinq heures du matin,

La Mégère ne voulait pas en revenir. Le pauvre A'oltaire lui parla longtemps en anglais sans rien gagner ; puis il la tirailla pour l'obliger à me dire qu'elle le croyait, et qu'elle était fâchée de ce qu'elle m'avait dit. On me lit écrire pour (jue vous me renvoyiez ma lettre, afin de me justifier entièrement. J'écrivis avec une peine extrême; je leur donnai ma lettre et ils s'en allèrent : mais les convulsions et les tremblements ne m'ont quittée que longtemps après qu'ils ont été sortis... Enfin, le bon Voltaire vint à midi ; il parut fâché jusqu'aux larmes de l'état où il me vit, il me fit de vives excuses ; il me demanda beaucoup de pardons, et j'eus l'occasion de voir toute la sensibilité de son âme ; il me fit donner ma parole que je ne redemanderais pas la fatale lettre, et je la donnai.

A cin(i heures du soir, M. du Châtelet vint avec un air contrit, et me dit en douceur qu'il me conseillait de faire venir ma lettre, non pas qu'ils ne me crussent, mais que c'était pour les confondre. Je lui objectai que j'avais donné ma parole de n'en rien faire, et (jue je craignais, comme je ne doutais pas qu'on n'ouvrît mes lettres, qu'on ne m'en fit un crime; d'ailleurs, j'étais si troublée et si hébétée, que je disais vraiment tout cela de bonne foi. Néanmoins, il insista tant et me persuada si bien qu'il ferait passer ma lettre, qu'enfin je lui promis d'écrire. Une heure de réflexion me lit voir la grossièreté de cette finesse; mais il me fallut une heure, car je n'avais

plus la faculté de penser. Je passai trois jours et trois nuits à fondre en larmes.

Ah! J'oubliais (pie le même soir, sur les huit heures, la Mégère vint avec toute sa suite; et, après une courte révérence et d'un ton fort sec, me dit : — « Madame, je suis fâchée de ce qui s'est passé cette nuit. >> Et |)uis elle parla d'autre chose, avec la grosse dame et son mari, aussi trancpiillement que quelqu'un qui sort de son lit...

A'ous jugez bien que leur compagnie ne m'est guère agréable, puisque je n'y puis être à mon aise. D'ailleurs, les cachoteries ont continué juscpi'à aujourd'hui 50, où l'on a conuiiencé à parler plus librement.

Je crois, autant (|ue je puis asseoir quelque jugement sur des esprits aussi entortillés que celui tïAtis (c'est le nom que je mets à la place de Nicomède, parce qu'il est plus court); je crois, dis-je, i\u'Alis n'a point su et (pi'il a entièrement ignoré la continuation des inlidélités de mes lettres; il m'a paru revenir de bonne foi sur ma seule parole, et à l'insianl même ; il a pleuré plus d'une fois, me voyant si malade, en répétant sans cesse qu'il était bien malheureux d'être la cause de l'état où j'étais; il n'est pas entré une fois dans ma chand)re sans me faire les excuses les plus humbles et les plus pathétiques. Il a redoublé ses soins pour (pie rien ne me manquât ; il allail souvent jusqu'à dire : « Que Dorothée était une femme terrible, qui n'avait |)oint de (b^xibiliié dans le co.'ur, (pioliprelle l'eût bon... » Knlin, j'ai tout lieu d'élre contente des démonstrations (\'Atis ; j'en suis satisfaite.

Le r('Connaîlri(v.-vous à la tournure qu'il a donnée à cette lettre décachel(';e (|ue l'on me fourrait sous le ne/. Il a apparemmeni plus de vergogne (|ue l'autre, car il n'a jamais voulu conv(!nir (pi'on l'ait ouverte de guet-a|)ens, et voici comment il tourne (inement cet accident. Il dii : « Uue la letlre (pi'on

écrivait au niailre étant lue, Dorothée en fut si effrayée, que, (le colère, elle jeta le pacjuet des autres lettres dans le feu; que la uiieiiue tomba sur l'àtre pres(iue ouverte de la secousse, et que voyant qu'on pouvait la lire, on l'avait lue; mais qu'il fallait pardonner au premier mouvement. » Ne riez-vous pas? Dubois, dirait-elle mieux ? Vous croyez bien que je n'ai jamais rien répondu à de pareilles vraisemblances; mais la honte qu'il a de cette lettre ouverte me faisait croire qu'on lui a caché (|u'on continuât à les ouvrir. D'ailleurs, son ton a toujours été le même ; il souffrait de la mine qu'on me faisait à table, et parlait souvent en anglais pour la faire changer. Cependant, il n'osait plus me rien faire voir, ni môme me parler de ses ouvrages.... Dès qu'il arrivait dans ma chambre, un laquais venait aussitôt l'appeler. Il n'est pas possible d'être plus épié ([u'il ne l'est, et d'avoir moins de liberté. Souvent je l'entendais passer pour venir chez la bonne dame, ma voisine; mais, à peine était-il arrivé, ([u'un émissaire venait à l'instant le chercher. Il faut, en vérité, que Dorothée ait des gens à gages, pour savoir (|uand il sort de chez lui, car son appartement est fort éloigné du sien '.

1 M""' (lu Ghùtelet, qui avait un empire absolu sur l'esprit de Voltaire, n'avait pas la prudente modération de s'en servir en femme habile. Voltaire ardent, éminemment irascible comme tous les poètes, se laissait entraîner au gré de son humeur; ses colères étaient des coups de foudre; mais l'orage n'avait rien de durable parce que son cu'ur, qui était essentiellement bon, reprenait toujours son empire. M""-' du Chàtelet, au contraire, d'un caractère exigeant, avait une volonté tyrannique ; ce qu'elle voulait elle le \oulait bien, et rien ne pouvait plus l'en détourner. Ce caractère impérieux et inflexible a dû lui coûter bien des larmes, mais aussi il a dû troubler plus d'une fois le charme, le bonheur que Voltaire goûtait dans sa liaison avec eile. Voici un trait de leur vie qui est peu connu, et qui est propre, si l'on

Ads esl le plus malheureux homme du inonde ; il

sait tout ce qu'il vaul el rai»prol)ation lui est presque indifl'érente ; mais par la même raison un mot de ses adversaires le met ce qui s'appelle au désespoir : c'est la seule chose qui l'occupe, et qui le noie dans l'amertume. Je ne puis vous donner l'idée de cette sottise, qu'en vous disant qu'elle est plus forte et plus misérable que son esprit n'est grand et étendu : joignez à cela qu'il a des vapeurs dont il ne veut pas entendre parler, que ses jalousies lui en donnent, dieu sait, et puis il se croit à la mort. Il se drogue sans cesse ; il s'est fourré dans la tête qu'il ne fallait pas manger, et il meurt de faim. Jugez du bonheur de ces gens (jue nous croyons avoir atteint à la félicité sui)rême ! Les (juerelles, dont je vous ai mandé dans le commencement, vont leur train : jugez encore! Cela me fait mal, parce (jue je sens le prix de toutes ses bonnes qualités, et ([ue réellement il mérite d'être plus heu-

ne se f rompe, à faire croire que ses deux amans ont dû avoir, dans leur vie privée, plus d'une Ibis des scènes terribles.

On plaisantait un jour M"" du Chàlelel, sur son incapacité en poésie; pour réponse elle Ht ces vers à M""' de Luxembourg pour le jour de sa fête :

Pour vous (hanter, aimable Madelon, .le n'ai pas i)esoin de leçon -, Mais sans faire tort aux apôtres, Tous les Jours où je vous voi Sont des jours de l'ète poui' moi Qui me font oublier les autres.

Quand Voltaire arriva, on était à table; Emilie lui montra ces vers. — « Ils ne sont pas de vous, lui dit-il. >> — W du CliAlelef lui réplique de suite avec aigreur : elle s'emporte ; la dispute s'anime; la rajic s'empare de tous les deux ; Voltaire prend un couteau, el la menaçant lui dit : <( Ne me regarde donc pas avec les yeux hagards et louches, » (Note des éditeurs.)

reux ; je voudrais bien i)ouvoir lui dire tout ce que j'en pense, mais entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. . . (Lettre XXIX). — Madame de GhaI'Igny. Vie privée de Voltaire et de M'"'' du Châtelet, pendant un séjour de six mois à Cirey. — (Paris, Treullel et Wurtz, etc., 1820.)

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