CHAPITRE XXIV
VOLTAIRE, DÉSIGNÉ POUR SUCCÉDER AU CARDINAL FLEURY, COMME MEMBRE DE l'académie FRANÇAISE, ÉCUOUE l'AR LES INTRIGUES UE MAUREPAS ET DU THÉATIN BOYER *.
Le cardinal de Fleuri mourut. Voltaire avait été assez lié avec lui, parce ([u'il était curieux de connaître les anecdotes du régne de Louis XIV, et que Fleuri aimait à les conter, s'arrétant surtout à celles qui pouvaient le regarder, et ne doutant pas que Voltaire ne s'empressât d'en remplir son histoire; mais la haine natin-clle de Fleuri et de tous les honnnes faibles
1 Evéquc de Mirepoix. né à Paris en 1G75, m. en 1755. Fut précepteur (lu Dauphin, père de Louis XVI, et membre des Académies l'rnnraise, des Inscriptions, et des Sciences. (R. d'A.)
pour qui s'élève au-dessus des forces communes, l'emporta sur son goût et sur sa vanité.
Fleuri avait voulu empêcher les Français de parler et même de penser, pour les gouverner plus aisément. Il avait toute sa vie entretenu dans l'état une guerre d'opinion, par ses soins mêmes pour empêcher ces opinions de faire du bruit et de troubler la traniiuillité publi(|ue. La hardiesse de Voltaire l'elfrayail. Il craignait également de com|)romettre son repos en le défendant, ou sa petite renonnnée en l'abandonnant avec trop de lâcheté ; et Voltaire trouva dans lui moins un prolecteur (lu'un persécuteur caché, mais contenu par son respect pour l'opinion et l'intérêt de sa propre gloire.
Voltaire fut désigné pour lui succéder dans l'Académie française. Il venait d'y ac(|uérir de nouveaux droits qui auraient imposé silence à l'envie, si elle pouvait avoir (juelque pudeur; il venait d'enrichir la scène d'un nouveau chefd'œuvre, de Mérope, juscju'ici la seule tragédie où des larmes abondantes et douces ne coulent point sur les malheurs de l'amour. . .
A ce nouveau litre (pie la dévotion même était forcée de respecter, se joignait l'appui de madame de Chàteauroux ', alors gouvernée par le duc de Richelieu . . .
Le duc de Richelieu avait été l'ami de Voltaire dès l'enfance. Voltaire, (jui eut souvent à s'en plaindre, conserva pour lui ce goût de la jeunesse (|ue le temps n'efface point, et une espèce de conliance (lue l'habitude soutenait plus que le sentiment ; et le maréchal de Richelieu demeura (idèle à cet
1 Marie-Anne de Mailly de Nesle, duchesse de Chàteauroux (1717-1744). Veuve, en 742 du marquis de la Tournellc. elle (le\int la maîtresse de Louis XV, et prit sur lui gn empire absolu. (R. d'A.)
ancien attachement, autant que le permit la légt^relé de son caracièro, ses caprices, son petit despotisme sur les théâtres, son mépris pour tout ce (lui n'était pas homme de la cour, sa faiblesse pour le crédit el son insensibilité pour ce (jui était noble ou utile.
11 servit alors Voltaire aui)rès de madame de Châteauroux ; mais M. de Maurepas n'aimail pas Voltaire. L'abbé de Chaulieu avait fait une épigramme contre Œdipe, parce (lu'il était blessé qu'un jeune homme, déjà son rival dans le genre des poésies fugitives, mêlées de philosophie et de volupté, joignît à celte gloire celle de réussir au théâtre ; et M. de Maurepas, qui mettait de la vanité à montrer plus d'cspril qu'un autre dans un souper, ne i)ardonnait pas à Voltaire de lui ôter trop évidemment cet avantage, dont il n'était pas trop ridicule alors qu'un homme en place put être flatté.
Voltaire avait essayé de le désarmer par une Épîlre où il lui donnait les louanges auxquelles le genre d'esprit et le caractère de M. (le Maurepas |)ouvaient prêter le plus de vraisemblance. Cette l:;pitre, (jui renl'ermait autant de kvons (|ue d'éloges, ne changea rien aux sentiments du ministre. Il se lia, pour enq)êcher Voltaire d'entrer à l'Académie, avec le théâtin Jîoyer, (|ue Fleuri avait préféré, pour l'éducation du dauphin, à Massillon dont il craignait les talents et la vertu, et qu'il avait ensuite désigné au roi, en mourant, pour la feuille des bénéfices, a|)parcmment dans l'espérance de se faire regretter des jansénistes. D'ailleurs, M. de Maurepas était bien aise de trouver une occasion de blesser, sans se compromettre, madame de niiâleanroux, dont il connaissait toute la haine ponr lui. Voltaire, instruit de cette intrigue, alla trouver le ministre ci lui demanda si, dans le cas où madame de Châit'.iuroux soconderait son élcciion, il la traverserait. Oui, réi)on(lil le ministre, elje vous écraserai.
II savait qu'un homme en place en aurait la facilité et que, sous un gouvernement faible, le crédit d'une maîtresse doit céder à celui des prêtres intrigants ou fanatiques, plus méprisables aux yeux de la raison, mais encore respectés par la populace : il laissa triompher Boyer. — Condorcet. (Vie de Voltaire.')