‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 30 sur 122 · VOLTAIRE DIPLOMATE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE DIPLOMATE

Peu de temps après, le ministre (Amelot) sentit combien l'alliance du roi de Prusse était nécessaire à la France ; mais ce prince craignait de s'engager de nouveau avec une puissance dont la politique incertaine et timide ne lui inspirait aucune confiance. On imagina que Voltaire pourrait le déterminer. Il fut chargé de cette négociation, mais en secret '. On

* « On imagina de m'envoyer secrètement chez ce monarque pour sonder ses intentions, pour voir s'il ne serait pas d'Iuinieur à prévenir les orages qui devaient tomber tôt ou tard de Vienne sur lui après avoir tombé sur nous, et s'il ne voudrait pas nous prêter cent mille hommes, dans l'occasion, pour mieux assurer la Silésie. Cette idée était tombée dans la tête de M. Richelieu et de madame de Ghateauroux. Le roi l'adopta-, et M. Amelot, ministre des aflaires étrangères, mais ministre subalterne, fut chargé seulement de presser mon départ.

« Il fallait un prétexte. Je pris celui de ma querelle avec l'ancien évéque

convint que les persécuiions de Uoyer seraient le prétexte de son voyage en Prusse. Il y gagna la liberté de se niO(iuer du pauvre théàtin (jui alla se plaindre au roi que Voltaire le faisait passer ponr un sot dans les cours étrangères, et à ([ui le roi répondit que c^était une chose convenue.

de Mirepoix. Il approuva cet expédient. J'écrivis au roi de Prusse que je ne pouvais plus tenir aux persécutions de ce tliéatin, et que j'allais me réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'un bigot. Gomme ce prélat signait toujours l'anc. évéq. de Mirepoix, en abrégé, et que son écriture était assez incorrecte, on lisait Vâne de Mirepoix, au lieu de l'ancien : ce tut un sujet de plaisanteries-, et jamais négociation ne fut plus gaie.

« Le roi de Prusse, qui n'y allait point de main morte quand il fallait frapper sur les moines et sur les prélats de cour, me répondit avec nu déluge de railleries sur l'Ane de Mirepoix, et me pressa de venir. J'eus grand soin de faire lire mes lettres et mes réponses. L'évêque en fut informé. Il alla se plaindre à Louis XV de ce que je le faisais passer, disait-il, pour un sot dans les cours étrangères. Le roi lui répondit que c'était une chose convenue, et qu'il ne fallait pas qu'il y prit garde.

« Cette réponse de Louis XV, (|ui n'est guère dans son caractère, m'a paru toujours extraordinaire. J'avais à la fois le plaisir de me venger de l'évêque qui m'avait exclu de l'Académie, celui de faire un voyage très agréable, et celui d'être à portée de rendre service au roi et à l'Etat. M. de Maurepas entrait même avec chaleur dans celte aventure, parce qu'alors il gouvernait M. .\melot, et qu'il croyait être le ministre des affaires étrangères. » Voltaioe, OEuvrcs complètes (Heuchot), t. XL, p. 68. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par luimême. (A. d'A.)

— Lettre de Madame de Tencin a Richelieu: « Paris, ce 17juiu 174;}.. . Comme cette lettre ne partira pas par un courrier du maréchal, je ne vous écris pas aussi à mon aise que si c'était par cette voie : je me détie des courriers (|ui partent par ordre des ministres, il laul pr)urtant (jue je vous fasse une ronlidence, sur laquelle je vous prie de garder le secret. Je ne veux pas faire de peine à madame du Chàteict, et je lui en ferai beaucoup si ce

Voltaire parût ; et Piron, à la tête de ses ennemis, l'accabla d'épigranimes et de chansons sur sa prétendue disgrâce...

Cependant après avoir passé quchpie temps avec le roi de Prusse qui se refusait constamment à toute négociation avec la France, Voltaire eut l'adresse de saisir le véritable motif de

que je vais vous dire était divulgué par quelqu'uu qui pût le savoir d'elle. Voici ce que c'est : On a public que Voltaire était exilé, ou du moins, que sur la crainte de l'être, il avait pris la fuite. Mais la vérité est qu'Amelot et Maurepas l'ont envoyé en Prusse, pour sonder les intentions du roi de Prusse à notre égard. Il doit venir rendre compte de sa commission, el n'écrira point, dans la ci'ainte que ses lettres ne soient interceptées par le roi de Prusse, à qui il doit faire croire comme aux autres, qu'il a quitté ce pavs, très mécontent des ministres. S'il réussit, ces messieurs seront bien attrapés. Si le roi de Prusse déclarait qu'il ne veut pas passer par leurs mains, et qu'il nommât madame de la Tournelle (la duchesse de Chateauroux) pour celle en qui elle veut placer sa confiance ! Je vous donne tout ceci sous le secret : on m'a imposé la condition de n'en parler à personne au monde ; mais je ne crois pas y manquer que de vous en parler : c'est une restriction tacite que je fais toujours avec moi-même, quand je m'y engage, surtout que ce sont des choses qu'il peut être de quelque importance que vous sachiez. Madame du Chàtelet vous le dirait sûrement si vous étiez ici, et ne l'écrirait pas, dans la crainte que ses lettres ne soient vues. Elle croit que "Voltaire serait perdu, si le secret échappait par sa faute. Ne faites, je vous prie, jamais mine d'en être instruit, du moins par moi -, car ce secret est à peu prés celui de la comédie. Amelot a très habilement écrit plusieurs lettres à Voltaire, contre-signécs, le secrétaire de Voltaire l'a dit, et le bruit s'en est répandu jusque dans les cafés. Il est pourtant vrai que la chose ne peut réussir que par une conduite contraire ; que le roi de Prusse, bien loin de prendre confiance en Voltaire, sera au contraire très-irrité contre Voltaire, s'il découvre qu'il l'a trompé, et que ce prétendu exilé est un espion, qui va sondei' son cœur et abuser de sa confiance. Il n'est pas possible que vous puissiez écrire à Voltaire, à moins qu'il ne vous ait écrit lui-même de La Haye. Il serait trop dangereux de lui écrire à Berhn. Le roi de Prusse, qui en use apparemment chez lui comme on en use ici, ver-

ce refus : c'était la faiblesse qu'avait eue la France de ne pas déclarer la guerre à l'Angleterre, et de paraître, par cette conduite, demander la paix (juand elle pouvait prétendre à en dicter les conditions.

Il revint alors à Paris', et rendit compte de son voyage. Le printemps suivant, le roi de Prusse déclara de nouveau la

rait votre lettre, à moins que vous n'ayez quelque vole si'ire, ce que je n'imagine pas. Surtout laissez croire à Voltaire et îi madame du Gliàtelot, que vous avez appris la cliose par les petits cabinets, ou par quelqu'un qui écarte de moi les soupçons. Je fis sentir, hier soir, à madame du ChAtelet, que c'était vous, qui le premier aviez imaginé d'envoyer Voltaire-, que vous aviez gagné le maréchal de Noailles, qui s'y était d'abord opposé, et que vous aviez préparé, d'ailleurs, les choses de façon que les ministres no trouvassent aucun obstacle quand ils le proposeraient au roi. M. Amclot et M. de Maurepas sont les seuls qui ont parlé à Voltaire; je crois cependant qu'Orry (a) est dans la confidence. Je ne sais si d'Argenson y est aussi : pour mon frère (6), on ne lui en a rien dit. Il est vrai que, lorsqu'il en a parlé sur la publicité, on no lui a pas nié. Maurepas lui dit : Ce n'est pas pour négocier, comme vous pouvez bien le penser. Vous voyez, par là, le cas que ces messieurs font de Voltaire. Je n'ai pas encore dit ce trait-là à madame du ChAtelet -, mais je le lui dirai. Elle croit que le roi de Prusse ne voudra pas négocier vis-à-vis le petit Amelot. Mais comment faire pour on instruire le roi? Voilà la didiculto; car Voltaire no corrospnni! qu'avec Amelot. Uonnez-moi votre avis la-dessus. »

Lettres de M*"" de Villars. de La Fayette, et do Touoin (Paris, Chaumerot jeune, 182.3). p. 1\\. Lcllrcs de M'"' de Tcncin à M. de Richelieu. p. 212-216. (R. d'A.)

• « On ne ,se sépara pas sans atlcndrisscment et sans ell'usion dos doux

paris Mais, désormais, quoiqu'ils disent et qiuii qu'ils fassent,

malgré l'attrait et le chîU'me de leur commerce, la ((iiilianco était éteinte : Frédéric avait (lairé » l'ospion, « c'est Voltaire <|ui lo dit : ot l'auloiir do

(a) Contrôleur-général dos (inancos. (K. d'A.)

(b) Tencin, alors cardinal il ministre d'Klaf. (R. d'A.)

guerre à la reine de Hongrie, et par celte diversion utile força ses troupes d'évacuer l'Alsace. Ce service important, celui d'avoir pénétré, en passant à La Haye, les dispositions des Hollandais encore incertaines en apparence, n'obtint à Voltaire aucune de ces marques de considération dont il eût voulu se faire un rempart contre ses ennemis littéraires. — Con- DORCET. {Vie de Voltaire.)

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