XI
Méprisant des rhéteurs le stérile étalage, Tu connus l'an de vivre, et tu vécus en sage. Les siècles rediront aux siècles attendris Cent traits plus beaux encor que tes plus beaux écrits. Lorsque Beccaria blâmait l'excès des peines. Et pour le genre humain voulait des lois humaines, Exerçant à regret une sévérité Lente, équitable, utile à la société.
Ta voix fit retentir au sein de ta patrie Des vœux dont la sagesse honorait l'Italie ; Ta voix rendit l'honneur à l'ombre de Galas ; Et Sirven, au supplice échappé dans tes bras, Vit par un juste arrêt la hache menaçante S'écarter à ta voix de sa tête innocente.
Les riches, nous dit-on, sont rarement humains: Mais jamais l'opulence oisive dans tes mains, Aux plaintes du malheur n'endurcit ton oreille : C'était peu (ju'adoptant la nièce de Corneille, Ton génie acquittât la dette des Français, Et recueillît la gloire en semant des bienfaits : Chez toi les arts brillants guidaient les arts utiles ; Le travail, qui peut tout, couvrait d'épis fertiles Des champs que de Calvin les enfîints consternés, A la ronce indigente avaient abandonnés. Sous le joug monastique asservi dès l'enfance, L'hahitant du Jura, traînant son existence. N'osait se délivrer, ni même se bannir : Ses bras, chargés de fer, tendus vers l'avenir, Invoquaient sans espoir la liberté loinlaiîie : Tu vis son esclavage, il vit tomber sa chaîne.
Il avait en pleurant nommé ses oppresseurs ; Mais c'est toi iiu'il nonmiait en essuyant ses pleurs.
Faut-il donc s'étonner si la France unanime Au déclin de les ans, brigua l'honneur sublime De léguer sur le marbre à la postérité Les traits d'un écrivain cher à l'humanité ? 0 généreux concours des amis de l'étude ! Non, ce n'est pas ainsi cpie l'humble servitude, Offrant comme un tribut son hommage imposteur. Consacre à la puissance un marbre adulateur. Tairons-nous ce beau jour où Paris dans l'ivresse D'un triomphe paisible honorait ta vieillesse ? Qu'on étale avec pompe aux yeux des conciuérants Des gardes, des vaincus, des étendards sanglants, Le glaive humide encore et fumant de carnage, El le profane encens vendu par l'esclavage : Ta garde était un peuple accouru sur tes pas; Il bénissait ton nom, le portait dans ses bras ; Des pleurs de sa tendresse il ranimait la vie ; A vanter un grand honnne il condamnait l'envie ; Admirait les éclairs ijui brillaient dans tes yeux; Contemplait de ion front les sillons radieux. Creusés par soixante ans de travaux et de gloire, El ijui d'un siècle entier semblaient tracer l'histoire.
Ces temps-là ne sont plus: les nôtres sont moins beaux; Les Français sont tombés sous des Welclies nouveaux. Malheur aux partisans d'un âge téméraire, Trop longtemps égarés sur les pas de Voltaire ! Nous conservons le ilroit de |>eiiser en secret ;
Mais la sottise prêche et la raison se tait. Aux accents prolongés de l'airain monotone, S'éveillant en sursaut, la pesante Sorbonne Redemande ses bancs, à l'ennui consacrés, Et les arguments faux de ses docteurs fourrés. Ainsi qu'un écolier honteux devant son maître, La Harpe aux sombres bords t'aura compté peut-être Des préjugés bannis le burlesque retour, Etconnnent il advint ([ue lui-même un beau jour De convertir le monde eut la sainte manie : Tu lui pardonneras; il a fait .Mélanie. Mais qu'a fait ce pédant ' (|ui i)roche au nom du ciel Son feuilleton noirci d'imposture et de liel ? Uu'ont fait ces nains lettrés qui, sans littérature. Au-dessous du néant soutiennent le Mercure? Oh ! si, dans le fracas des sottises du temps, Tu pouvais reparaître au milieu des vivants, Les mains de traits vengeurs et de lauriers armées, Comme on verrait bientôt ce peuple de pygmées Dans son bourbier natal replonger tout entier, Avec Martin Fréron, Nonotte et Sabatier !
Tu livras les méchants au fouet de la Satire. Et qu'importe en elfet (ju'un rimeur en délire l*ublie incognito quelque innocent écrit? Qu'Armande et Philaminte en leurs bureaux d'esprit Vantent nos Trissotins parés de fleurs postiches? A quoi bon faire encor la guerre aux hémistiches ?
< Geoffroy (1743-1814) le fameux rritique du Journal des Débats.
fR. (l'A.)
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Il faut la déclarer au vil adulateur Qui répand dans les cours son venin délateur ; Au Zoïle imprudent (lue blesse un vrai mérite ; A l'esclave oppresseur, à rinfàme hypocrite : Sans cesse il faut armer contre leur souvenir Un inflexible vers que lira l'avenir.
Voilà donc le parti (jui veut par des outrages A la publique estime arracher tes ouvrages ! Qui prétend sans appel condamner cà l'oubli Un siècle où la raison vit son règne établi 1 Vain espoir ! tout s'éteint ; les conquérants périssent ; Sur le front des héros les lauriers se llétrissent ; Des antiques cités les débris sont épars ; Sur des remparts détruits s'élèvent des remparts; L'un par l'autre abattus les empires s'écroulent; Les peuples entraînés, tels que des flots qui roulent, Disparaissent du monde ; et les peuples nouveaux Iront presser les rangs dans l'ombre des tombeaux... Mais la pensée humaine est l'Ame tout entière ; La mort ne détruit pointée qui n'est point matière; Le pouvoir absolu s'eflbrcerait en vain D'anéantir l'écrit né d'un souffle divin. Du front de Jupiter c'est Minerve élancée. Survivant au pouvoir, l'immortelle Pensée, Reine de tous les lieux et de tous les instants, Traverse l'avenir sur les ailes du Tem|»s. Brisant des potentats la couronne épliém«'re, Trois mille ans ont passé sur la cendre (rilomère, Et depuis trois mille ans, Homère respecté Est jeune encor île gloire et d'immorialité : Nos Vérès, que du iieuple enricliil l'indigence,
Entendent Cicéron provoquer leur sentence ; Tacite en traits de llannne accuse nos Séjans, Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans. Le tien des imposteurs restera l'épouvante. Tu servis la raison : la raison triomphante D'une ligue envieuse étoullera les cris, Et dans les cœurs bien nés gravera tes écrits. Lus, admirés sans cesse, et toujours plus célèbres, Du sombre fanatisme écartant les ténèbres. Ils luiront d'âge en âge à la postérité : Gomme on voit ces fanaux dont l'heureuse clarté, Dominant sur les mers durant les nuits d'orage, Aux yeux des voyageurs fait briller le rivage, El, signalant de loin les bancs et les rochers, Dirige au sein du port les habiles nochers .
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