‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 32 sur 122 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

VOLTAIRE ET MADAME DU CHATELET CUEZ LA DUCHESSE nu MAINE ', A SCEAUX.

Sceaux, ce mardi 15 août 1747.

Madame du Chûtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui, et qu'on avait perdus de vue, parurent hier sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportés de leurs tombeaux ;

(le plusieurs écrits médiocres et d'une édilion des OEuvres de Piron. 1770, 8 vol. in-8°. (R. d'A )

1 Anne-Louise de Bourbon, petite fille du grand Condé.nceen 1()70. morte en 1753. Elle devint dudiessc de Maine par son mariage avec Louis-Auguste de Bourbon, duc de Maine, fils légitimé de Louis XIV et de M"" de Montospan. La duchesse de Maine était douée d'un naturel fort doux, d'une humeur toujours égale, et d'un commerce charmant qui la taisait désirer et chérir de tout le monde. Elle avait fixé sa résidence;» Sceaux. Elle l'ut pour les auteurs et les artistes ce que lurent jadis les Médicis pour les lettres et les arts. Elle encourageait les uns et protégeait les autres. Aussi sa cour devint-elle le séjotu' des plaisirs cl le temple du bon goût. On sait que c'est pour cette femme aimable que Voltaire composa .son joli roman de Zadig, ainsi que plusieurs pièces de tliéàlrc qu'il lui dédia. (11. d'A.)

on sortait de table; c'étaient pourtant des spectres afTamés : il leur fallut un souper et, qui plus est, des lits (jui n'étaient pas préparés. La concierge déjà couchée, se leva à grand'hAte. Gava', qui avait oftert son logement pour les cas pressants, forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte ; cela n'a point du tout consolé Gava. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait ; il a fallu la loger aujourd'hui. Notez que ce lit elle l'avait fait elle-même, faute de gens et avait trouvé un défaut de... dans ses matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat : elle a par intérim un appartement qui a été promis, et qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de Maillebois, qui s'en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps (pie nous avec sa (ille et sa petite-fille ; l'une est jolie, l'autre est laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà tout ce qui se peut tirer de là. Nos deux hôtes fourniront plus abondamment : ils vont faire répéter leurs comédies; c'est Yenture qui fait le comte de Boursouflle : on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus cpie madame du Ghâtelet, faisant mademoiselle de la Cochonnière, (pii devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui...

Ce mercredi... Nos revenants ne se montrent point le jour ; ils apparurent hier à dix heures du soir ; je ne pense pas (ju'on les voie guère plutôt aujourd'hui ; l'un est à décrire des hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont des non-valeurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport.

• Le chevalier Gava. (R. d'A.)

Madame du Cliâtelet est d'hier à son troisième logement '• elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi. Il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses Principes ; c'est un exercice qu'elle réitère cha(|ue année, sans quoi ils pourraient s'échapper; et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois que sa tète est pour eux une maison de force et non pas le lieu de leur naissance ; c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde : elle préfère le bon air de cette occupation à tout anmsemenl, et persiste à ne se montrer (jue la nuit close. Voltaire a fait des vers galans, (lui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée.

Ce dimanche 27 (août). Je vous ai mandé jeudi que nos revenans partaient le lendemain et que la pièce se jouait le soir; tout cela s'est fait. Je ne puis vous rendre Boursoufjle que mincement. Mademoiselle de la Cochonnière a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle, que j'y ai pris plaisir ; mais Venture n'a mis que sa pro|)re fatuité au personnage de Boursoulfle, qui demandait au-delà : il a joué naturellement dans une pièce où tout doit être aussi forcé qw le sujet. Paris ' a joué en honnête lionnne le rôle de Maraudin, dont le nom exprime le caractère. Martel a bien fait le baron de la Cochonnière; Destillac, un chevalier; Duplessis^, un valet; tout cela n'a pas été mal, et l'on |)cut dire (|ue cette farce a été bien rendue. L'auteur l'a ennoblie d'un prologue qu'il a joué lui-

* Scnélairc de la duchesse d'Eslrces. (R. d'A.) 2 Oflif-'icr de la maison du dun de Maine. (II. d'A.)

niênie et très-bion avec notre Dufoiir ', qui, sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'être dame Barbe ; elle n'a [)U se sounieltre à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle, non plus (|ue la principale actrice, (pii, préleraiit les intérêts de sa (igure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec V^oltaire ; mais c'est la souveraine et lui l'esclave. Je suis fâchée de leur départ, quoiqu'excédée de ses diverses volontés dont elle m'avait remis l'exécution.

Ce mercredi, 30... On vous garde un bon appartement : c'est celui dont madame du Ohaielet, après une revue exacte de toute la maison, s'est emi)arée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis ; car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé pour garnir celui-là. On y a trouvé six ou sept tables; il lui en faut de toutes les grandeurs; d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour ses ponpons, pour ses bijoux; et cette belle ordonnance ne l'a point garantie d'un accident pareil à celui (jui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince; aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'état, et ce ([u'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus diflicile ta remettre au net.

En voilà trop sur le même sujet, qui doit être épuisé; je vous en dirai pourtant encore un mot et cela sera fini. Le lendemain du départ, je reçois une lettre de (|uatre pages, de plus un billet dans le même paquet, qui m'annonce un grand désarroi; M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les

1 Nourrice du Dauphin, et première femme de la Dauptiinc. (11. dA.)

rôles et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait; de garder les rôles crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet sullisant pour garder ce trésor ! J'ai bien dûment exécuté ses ordres. — (Madame de Staal de Ladnay *, Lettre à Madame la marquise du Detfand, dans ses Œuvres complètes Paris, 1821.)

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