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CHAPITRE XXVIII

VOLTAIIŒ ET MADAME DU CHATELET AU JEU DE LA KEINE, A FONTAINEBLEAU. — DÉPART PRÉCIPITÉ. — SÉJOUR A SCEAUX, CHEZ LA DUCHESSE DU MAINE.

Octobre 1747 2.

M. de Voltaire et madame du Ghâtelet étaient logés, 'à Fon-

1 Alors attachée comme femme de chambre auprès de la duchesse du Maine. Elle montra un fort grand courage après la découverte de la conspiration de Gellarnare, dont elle avait en lirandc partie conduit toute lafTairc. Menacée par les juges d'être enfermée pour toujours à la Bastille, si clic ne faisait des révélations : « Kh bien. Messieurs, dit-elle, c'est un établissement pour une tille telle que moi, qui n'a pas de bien. » Après deux ans de captivité, elle revint à Sceaux, et endura « les dédains qu'on a pour la valetaille,» se con.sobint le plus souvent par les soupers du Temple, auprès du Graufl-Prieur et de ses amis. Après avoir épousé un vieil ollicier suisse, M. de Staal, elle eut un petit cercle où brillaient surtout Fonlenelle, Marivaux, Montesquieu, M""" du Défiant, etc. Elle était née à Paris en 1683, et elle est morte en 1750. Elle a lais.sé des Mémoires qui ont tout l'intérêt d'un roman. (R. d'A.)

2 Et non 171iG, comme le dit Longchamp. (Voy. la p. i:il du Vnllairc à la Courue M. Gustave Desnoiresterres.) (R. d'A.)

tainebleau, chez M. le duc de Richelieu.. . J'arrivai le trentième jour après eux à Fontainebleau, à deux heures du malin... Ni madame du Châlelet, ni M. de Voltaire ne vinrent dans la journée. Je les attendis jusqu'à une heure et demie du matin, me doutant qu'ils étaient au jeu de la reine, qui se prolongeait quehiucfois fort avant dans la nuit. Je les vis alors rentrer ensemble, ayant tous les deux l'air triste et imiuiel. En arrivant, madame me dit de faire chercher ses gens et d'avertir son cocher de mettre promptemenl les chevaux à sa voilure, parce qu'elle voulait partir sur le champ. A l'heure qu'il était, au milieu de la nuit, l'embarras était de rassembler son monde qui était logé de côté el d'autre dans la ville. Il n'y avait près d'elle que sa femme de chaad)re et moi. J'allai aussitôt chercher les domestiques. Le cocher, que je réveillai le premier, se hâta de venir mettre les chevaux au carrosse. Quand tout fut prêt, madame du Châtelet et M. de Voltaire montèrent dans la voiture avec la fenmie de chambre, qui n'avait eu que le temps de faire deux ou trois paquets, qu'elle prit avec elle ; et l'on partit de Fontainebleau bien avant le jour.

Cet ordre de madame du Châtelet m'avait beaucoup surpris, je ne devinai pas la vraie cause d'un départ si précipité. Je ne l'appris (]u'à Paris, lorsque je fus rentré à la maison. En voici les principales circonstances. Cette nuit, le jeu chez la reine avait été très-orageux, et madame du Châtelet s'en était surtout mal trouvée. Avant de partir pour Fontainebleau, elle avait ramassé autant d'argent qu'elle l'avait pu. Le coflre de M. de la Croix, son intendant, était peu garni, et elle n'en avait pu tirer que quatre cents et (juehiue louis. M. de Voltaire, qui ne jouait pas, en avait deux cents dans sa bourse. Le premier jour de leur arrivée, madame du Châtelet perdit ses quatre cents louis. Montée chez elle, elle dépêcha un laquais

en courrier avec des lettres pour son intendant et pour quelques amis, a(in d'avoir de nouveaux tonds. En attendant son retour, M. de Voltaire donna à la nianiuise les deux cents louis qu'il avait apportés, et (pii prirent, dans la secon<le séance, la roule des premiers avec une grande vélocité, mais non sans quelques remontrances de la part du préteur. Le laquais revint le lendemain, apportant à madame du (ihàlelet deux cents autres louis, que M. de la Croix avait empruntés à gros intérêts, et cent-(iuatre-vingis que mademoiselle du Thil, son amie, y avait joints. Avec cette somme, madame du Ghàtelet retourna au jeu de la reine. Hélas! cet ari^ent ne fit que paraître et disparaître. Pi(iuée d'un malheur si consiant, elle veut le faire cesser à la lin, et, s'obstinanl à vouloir réparer ses pertes, elle continua de plus belle et eava au plus fort sur sa i)arole et perdit (iualre-vingi-(iualre mille francs avec une intrépidité inconcevable. Après le jeu, M. de Voltaire, qui était à côté d'elle, effrayé d'une perte si considérable, lui dit en antillais que les distractions qu'elle avait au jeu l'empêchaient de voir qu'elle jouait avec des fripons. Ces paroles furent entendues de (luelqu'un et répétées. Madame le remaniua et en avertit M. de Voltaire, pour qui cela pouvait avoir des suites fâcheuses. Ils se retirèrent sans bruit, et ayant pris la résolution de retourner de suite à Paris, ils partirent de Fontainebl(;au dans la même nuit.

.. . (Juaiid ou fut |)rès de Paris, M. de Voltaire mit |)ied à terre, et se rendit dans un village écarté de la route. Lh, il écrivit une lettre h madame la duchesse du Maine, el la lit apporter par un paysan (|ui devait attendre el rapporter la réponse. Dans cette lettre, M. de Voliaire instruisait la princesse de son aventure, el la suppliait de lui donner à Sceaux, où elle était alors, un asile oii il pût être ignoré de ses ennemis. Madame du Maine accueillit très-bien sa demande.

On lui renvoya son commissionnaire avec un billet par leiiuel on le prévenait ([u'à son arrivé il trouverait à la grille <Ui chAteau M. du Plessis, ofticier de confiance, qui le conduirait dans un appartement particulier, qu'on allait disposer pour le recevoir de la manière qu'il le désirait. H attendit l'entrée de la nuit pour se rendre à Sceaux, où il trouva M. du Plessis, qui le fit monter [)ar un escalier dérobé dans cet appartement retiré, qui était précisément tout ce qui lui fallait. C'est du fond de cette retraite (|u'il descendait toutes les nuits chez madame la duchesse du Maine, après qu'elle s'était mise au lit et que tous ses gens étaient retirés. Un seul valet de pied, qui était dans la confidence, dressait alors une petite table dans la ruelle du lit, et apportait ta souper à M. de Voltaire. La princesse prenait grand plaisir à le voir et à causer avec lui. Il l'amusait par l'enjouement de sa conversation, et elle l'instruisait en lui contant beaucoup d'anciennes anecdotes de cour qu'il ignorait. Ouelquefois, après le repas, il lisait un conte ou un petit roman qu'il avait écrit exprès dans la journée pour la divertir. C'est ainsi que furent composés Babonc, Memtwn, Scarmentndo, Micrompgns, Zndig, dont il faisait chaque jour quchpies chapitres.

Les recherches qu'on avait faites pour le découvrir furent inutiles. On en trouva aucun indice à la poste, parce que madame du Chàtelet et M. d'Argental, (jui seuls étaient instruits de sa retraite, ne lui écrivaient point par la poste et ne correspondaient avec lui et avec madame la duchesse du Maine que par un exprès. Deux mois se passèrent ainsi sans que M. de Voltaire osât se montrer ni sortir de jour de son appartement. Enfin madame du Chàtelet avait, |)ar ses démarches et celles de quelques amis, réussi à apaiser deux des joueurs qui s'étaient formalisés du propos de M. de Voltaire. Elle leur

fit sentir que ce proitos, tenu en général, ne s'adressait à personne en particulier, et que celui qui s'en ferait l'application ne pouvait que se nuire dans l'opinion publique et se rendre suspect. Au reste, le joueur (jui avait fait le gros gain, ayant louché Targent, ne s'inquiétait plus guère de l'autre point. Ainsi tout se calma, et l'on convint (ju'il ne serait plus question de cette affaire. Madame du Cliàtelet s'empressa d'aller porter elle-même cette nouvelle à Sceaux, où madame du Maine la retint. M. de Voltaire sortit alors de son asile mystérieux et parut à la cour de la princesse, où se trouvaient toujours nombre de gens aimables et instruits. . .

. . . Dès lors on ne s'occupa d'autre chose dans le château (pi'à imaginer des fêtes pour madame la duchesse du Maine. Chacun était jaloux d'y prendre part, et de contribuer aux plaisirs de cette illustre protectrice des beaux-arts. On s'imagina bien cpie madame du Ghàtelet et M. de Voltaire ne furent pas les derniers à se distinguer dans ce concours. Les divertissements furent variés cha(iue jour. C'était la comédie, l'opéra, les bals, les concerts. Entre autres comédies on y joua la Prude, que madame du Maine avait déjà vu représenter sur son théâtre d'Anet. Madame du Châlelel, madame de Siaal et M. de Voltaire y |)rirent des rôles. Avant la re|)résenlalion il vint sur la scène, et y |)roiion(;a un nouveau prologue analogue à la circonstance '. Parmi les opéras, on vit quelques actes détachés dd M, Rameau, la pastorale (Vissé de M. de La Motte, mise en musi(|ue par M. Dcsloiielies ; l'acte de Zélmdor, roi des Sylphes, paroles de M. de Moncrif, musi(|m' de M.M. Rebel et Francœur. Des seigneurs et des dames de la

i n est iiiipiimc aii-ilev;inl di- la pièce, t. VII des Oliuvres de VoUaire. éilit. (ie Kclil, et dans toutes les éditions subséquentes, (il. d'A.)

cour de madame du Maine remplissaient les principaux rôles. Madame du Cliàlelet, aussi bonne musicienne que bonne actrice, s'acquitta parfaitement du rôle ù'Issé ' et de celui de Zirphé dans Zélindor. Elle joua encore mieux, s'il est possible, le rôle de Fanclion dans les Originaux, comédie de M. de Voltaire, faite et jouée précédemment à Cirey. Ce rôle semblait avoir été fait exprès pour elle; sa vivacité , son engoùment, sa gaîté s'y montraient d'après nature. Ses talents dans toutes ces pièces étaient fort bien secondés par ceux de M. le vicomte de Chabot, de MM, le marquis d'Asfeld, le comte de Croix, le marquis de Courtanvaux, etc. D'autres seigneurs tenaient bien leur place dans l'orchestre avec quelques musiciens venus de Paris. Des ballets furent exécutés par les premiers sujets du théâtre de l'Opéra, et M. de Courtanvaux, excellent danseur, se faisait encore remarquer à côté d'eux. On y vit au nombre des danseuses mademoiselle Guimard ^, à peine âgée de treize ans, et qui commençait à faire i)arler de ses grâces et de ses talents.

1 On peut voir, t. XIV, p. 308 et 309 de l'cdit. de Kehl, de jolies pièces

de vers que Voltaire, au sortir de cette représentation (le 15 décembre

1747). adressa à madame du Chàtelet. C'est dans une de ces pièces qu'il

lui dit :

Charmante Issé, vous nous faites entendre, Dans ces beaux lieux, les sons les plus flatteurs;

Ils vont droit à nos cœurs :

Léibnitz n'a point de monade plus tendre. Newton n'a point d'xx plus enchanteurs ; A vos attraits on les eut vus se rendre -, Vous tourneriez la tète a nos docteurs ;

Bernouilli dans vos bras,

Calculant vos appas.

Eut brisé son compas. (II. d'A.)

2 Danseuse célèbre. Elle s'acquit autant de renommée par sa vie licencieuse et sa prodigalité que par ses talents chorégraphiques. Toutes les biographies placent la naissance de la Guimard en 1743, mais d'après M. G.

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Parmi tant de plaisirs variés (juc l'on goûtait alors à Sceaux, il faut compter la lecture de plusieurs nouveautés en vers et en prose, ([ui se faisait dans le salon lorsque la compagnie s'y assemblait avant le dîner. Madame du Maine avait témoigné à M. de Voltaire son désir de le voir communiquer aux [)ersonnes qui composaient alors sa petite cour, ces contes et romans qui l'avaient tant amusée lors(|u'il venait tous les soirs prendre son repas dans la ruelle de son lit, et que personne n'aurait soup(,'ûiiné d'être sortis de la même plume qui avait écrit la Henriade, OEdipe, Brulus, Zaïre, Mahomet, etc. M. de Voltaire lui obéit. Il savait aussi bien lire que bien composer '. Ces petits ouvrages furent trouvés cbarmants, et chacun le pressa de n'en pas priver le public. Il démontra que ces opuscules de société s'éclipsaient d'ordinaire au grand jour, et ne méritaient pas de paraître. On ne voulut point entendre ses raisons, et on insista tellement, que pour mettre lin aux sollicitations des personnes (jui l'entouraient, il fut obligé de leur promettre (pi'à son retour à Paris il songerait à les faire imprimer, mais que, voulant ([u'elles en jouissent ainsi

Desnoireslerres, elle serait née en I7in, et il ajoute «qu'elle fût née en 1743 ou en 1740, on conviendra qu'elle se prenait un peu tôt, en 17''i7, pour faire parler de ses t^ràces et de ses talents, comme l'avance Lonsjchamp. dont c'est ht nne des nombreuses méprises. » {Voltaire à la Cour, note de la pai;e lil. (R. d'A.)

1 « Voltaire lisait avec nne trrande perfection fi l'âge de plus de quatrevinifls ans. quoiqu'il n'efil plus aloi's les nirmes moyens qu'au temps dont parle Lougchamp; et, malgré la privation de ses dents, on prenait un grand plaisir à l'entendre. Nous n'avons connu qu'un liomuie qui eût pu comme lecteur lui disputer la palme et nirnic l'emporter : c'était le comte d'Argenlal, dont le talent plus cahiir, plus cgMlement soutenu, nous .semblait avoir quelque chose de supérieur. .. » Noh; de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire. .. par Longcliamp et Wagiiicre, t. 11. p. \bi. (R. d'A.)

que ses amis avant le public, il garderait par devers lui tous les exemplaires et commencerait par en expédier une pacotille à madame la duchesse du Maine, qui voudrait bien se charger de leur en faire la distribution.

Ces amusements duraient depuis près de trois semaines, iiui parurent s'écouler aussi vite qu'un songe de féerie. Madame du Chûtelet et M. de Voltaire prirent alors congé de madame du Maine, la remercièrent de tout ce qu'elle avait fait pour eux et revinrent à Paris '. — Mémoires de S. G. Lo.ncuamp ^, t. II des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp ET Wagmèue, ses secrétaires (Paris, Aimé André, 1826).

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