RIVALITÉ DE VOLTAIRE ET DE CRÉRILLON
Voltaire, irrité d'entendre appeler l'auteur (ÏAtrée et Thyeste, le Sophocle du siècle, sachant d'ailleurs que certaines gens, et parmi eux, Marivaux, disaient que devant le génie de Cré-
< Vers les derniers jours de décembre 1747. ("R. d'A.)
2 « Longchamp fut attaché pendant près de huit années au seivice de Voltaire. Ses fonctions s'étendaient à tout dans la maison ; mais il y était le plus souvent occupé comme secrétaire, ou, pour mieux dire, copiste... Ce fut dans les derniers temps de sa vie que nous obtinmes de lui ces Mémoires. Il y avait ajouté quelques articles depuis la mort de Voltaire, auquel il a survécu environ quatorze ans. » Avertissement de l'éditeur, p. 107 et 111. (R. d'A.)
bilion devait pâlir et s'éclipser tout son bel esprit, avait juré (le ne pas laisser debout une de ses pièces et de démontrer, jusqu'à l'évidence la plus brutale, la distance ipii ♦es séparait l'un de l'autre, en refaisant successivement toutes les tragédies du vieux poète. On a reproché à Voltaire, comme une mauvaise action, un procédé odieux, celte guerre acharnée où il fut le plus fort de beaucoup, mais où, malgré sa supériorité manifeste, il se vit discuté, déchiré, avec une mauvaise foi dont le mobile était moins l'admiration cpie l'on éprouvait pour son rival que la haine implacable que lui avaient vouée ses ennemis. En réalité, rien de plus permis, rien de plus légitime que ces luttes qu'on retrouve avant lui et dont l'histoire de notre théâtre est remplie '. Corneille et Racine, pour souscrire au caprice d'une grande princesse, traiteront tous deux le sujet de 2'ite et Bérénice ; et l'on sait (piel fut le victorieux. Racine verra à son tour opposer une Iphigénie à son Jphigénie, une Phèdre à sa Phèdre. Et il n'aura pas été le seul à s'attaquer au génie de Corneille. Voltaire fera un OEdipe après l'auteur de Cmwa, Longepierre \xwQ.Médée. Dans le procédé de Voltaire, il entre sans doute autre chose que de l'émulation ; il prétend se venger et il se venge tout à la fois de ceux que ses succès désespèrent et de Crébillon, dont il n'a pas eu à se louer. Si cet antagonisme date de loin, les deux rivaux, jus(pi'à la (in, se verront et se feront amitié. « Je menai, hier, M. de Crébillon chez M. le duc de Richelieu, écrit Voltaire à son ancien camarade Cideville en août 1751 : il nous récita des morceaux de Calilina, qui m'ont paru très-beaux. Il est honteux qu'on le laisse dans la
^ Avant les Scmiramis de Crobillnn et de Voltaire, notre tlicAtre en avait déjà représente trois avec, des fortunes diverses : la première de Ueslonlaines (1037 ou 1647). la seconde de Gilbert (IGifi); la troisième de madame de Gomez (17! fi). (Note de l'auleiir.)
misère '... » El ce Catilina est le même que Voltaire refera plus tard, et ([u'on allait jouer en décembre I Une année après, l'auteur de la Henriade écrivait à Moncrif : « Si vous rencontrez dans votre palais (le palais du comte de Glermont, dont Moncrif était alors secrétaire de commandements), Rhadamiste et Palamède, ayez la bonté, je vous prie, de lui dire des choses bien tendres de la part de son admirateur -. b On sait ce qu'il faut croire de cette tendresse, et quel cas Voltaire faisait de ce génie sauvage, abrupte, inégal. JjQ refus d'approbation de Mahomet est son grand grief contre Crébillon, qui déclara, en qualité de censeur, la pièce inacceptable; et il ne lui pardonna point. Ce qu'il ne lui pardonna pas davantage, ce fut d'avoir à partager avec lui les faveurs de madame de Pompadour, qui bientôt même inclinera du côté de l'auteur de Caliliua, plus par politique peut-être (jue par entraînement. Ou lui opposait ce poète rocailleux, incorrect, barbare, que l'on allèctait de considérer comme notre troisième tragitjue ; il saura démasquer l'envie et prouver qu'entre l'auteur à'Electe et lui il y avait des abîmes ! — Gustave Desnoires- TERRES. Voltaire et la Société au XVIII' siècle. Voltaire à la cour (Paris, Didier et C% 1871),
1 Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot). t. LI, p. 234. Lettre de Voltaire à Cideville. 19 août 1731.
2 Voltaire. OEuvres complètes (Beuchot), t. LI, p. 264. Lettre de Voltaire à Montcrif; mars 1732. (Note.s de l'auteur.)