DÉPART DE PARIS. — AMUSEMENTS A CIREY. — PREMIER VOYAGE EN LORRAINE
A son reloiir de Sceaux, madame la marquise du Châtelet ne fil pas un irès-iong séjour à Paris ; à peine y éiail-elle de deux mois qu'elle voulut en i)ariir, soit pour mieux oublier les perles qu'elle avail failes au jeu chez la reine, el n'être plus tentée d'y retourner encore, soit uniquement pour économiser. En conséquence, elle prit la résolution d'aller avec M. de Voltaire passer le reste de l'hiver à sa terre de Girey, en Champagne.
Installés dans le château, M. de Voltaire el madame la marquise s'y trouvèrent seuls pendant les trois ou quatre premiers jours ; les cam|)agnards des environs de Cirey n'ayant point été instruits de leur arrivée. Ce tenq)s l'ut employé à mettre toutes choses en ordre dans les appartemens, car le concierge n'avait rien prépaie, n'ayant point reru d'avis de noire retour, el ne 's'attendait pas à nous voir arriver dans cette saison. Le matin, madame du Châtelet et M. de Voltaire s'occupaient, chacun de son côté, à écrire ou à lire. Celui-ci arrangeait la bibliothèque et le cabinet de physi(|ue; le soir ils lisaient ensend)le ou faisaient une partie de trictrac. Cependant madame la maniuise, en qui le goût de l'élude n'excluait pas celui des plaisir elde la dissq)aiion, ne|)Ouvait s'acconmioder longlenq)s d'une pareille solitude. Elle écrivit à une dame de Chanqibonin, autrefois
son amie de couvent ', qui s'était retirée dans une petite maison qui lui appartenait, proche de Bar-sur-Aube, à quatre ou cin(i lieues de Cirey ; elle la priait par sa lettre de venir passer quelque temps auprès d'elle. Cette dame y vint avec une nièce de douze à treize an»s, dont elle soiii:nait l'éducation ; le bailli de Cirey et son fils venaient tous les jours au château; enfin, le bruit de l'arrivée de madame du Ghâtelet s'étant répandu dans les villages voisins, on vit bientôt arriver des campagnards de divers côtés. Tous étaient bien reçus; c'étaient des amis de la maison ; et ceux qui venaient de plus loin étaient retenus au chAieau pendant quelques semaines : d'autres, plus voisins, arrivaient le malin et s'en retournaient le soir. Pour les amuser et s'amuser en même temps elle-même, madame du Châtelet se mit en tête de leur faire jouer la comédie. Elle composa des farces, des proverbes; M. de Voltaire en fil autant de son côté, et ils en distribuèrent les rôles cà la compagnie. On avait construit au fond d'une galerie une espèce de théâtre, qui consistait en des tonneaux vides, debout, sur lesquels on avait établi un plancher; des coulisses de chaque côté étaient revêtues de vieilles tapisseries. Un lustre et des branches éclairaient la scène ainsi que la galerie; quelques violons jouaient dans lesentr'actes; les soirées se passaient ainsi d'une manière fort gaie et fort amusante. Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, c'est que les acteurs jouaient queUjuefois leurs propres ridicules sans s'en apercevoir. Madame du Châtelet arrangeait des rôles à ce dessein ; elle ne s'épargnait pas elle-même, et se chargeait souvent de rei)résenler les personnages les plus grotesques. Elle savait se prêter à tout, et réussissait toujours. Les gens de la maison y étaient aussi employés, quand cela était nécessaire, et j'ai figuré quel-
1 C'était une cousine de Voltaire. (R. d'A.)
qucfois comme les autres. Ce fut dans ces circonstances que furent jouées deux comédies bouflbnnes de M. de Voltaire, qui étaient distinguées sous le nom de grand et petit Boursoiiffte. Tous les travers des hommes étaient peints en raccourci au théâtre de Cirey, comme ils le sont en gr^ind sur les théâtres de Paris... Quatre mois s'étaient ainsi passés dans des occupations variées et agréables; on avait atteint le printemps; madame du Ghâtelet et M. de Voltaire prirent alors la résolution d'aller passer la belle saison à la cour du roi de Pologne Stanislas; ils y étaient désirés, et ce prince en avait averti madame du Ghâtelet, en la pressant de faire ce voyage-. On
1 Donnons ici la parole à Voltaire lui-mciiic : » JCtais toujours lio avec la marquise du Ghâtelet par l'amitié la plus inaltérable et par le ^oût de ' l'étude. Nous demeurions ensemble à Paris et à la campagne. Cirey est sur les confins de la Lorraine : le roi Stanislas tenait alors sa petite et agréable cour à Lunéville. Tout vieux et tout dévot qu'il était, il avait une maîtresse ; C'était madame la marquise de Boufïlers (a). Il partageait son Ame entre elle et un jésuite nommé Menou, le plus intrigant et le plus hardi prêtre que
(a) Fille du pi'ince de Craon. mariée au fils du maréchal de Boulllers. Elle est connue par les grâces de sou esprit, par les agréments dont elle embellil la cour du roi Stanislas à Lunéville, par ses liaisons avec Voltaire. qui lavait suinounnée la » dame de Volupté », et par la renommée mémo du chevalier de lîmilllrrs, sou lils, ce poêle genlilhomnie (|ue la II;ii|ie appelait le plus errant des chevaliers, parce qu'il ne cessa de promener par le monde sa destinée capricieuse avec sa bonne mine, ses saillies et ses petits vers. On connaît ces jolis vers de la lielle marquise :
Voyez quel malheur est le mien, nisail une certaine danie, .lai iMclié d'amasser du bien, D'étri' louj'iurs honnèle l'eninie, .le n'ai pu réussir à ricii.
VA ceux-ci
De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie. , Je ne cherchais qu'un simple amiisemeni : L'amuscmenI devint un sertiment.
Ce sentin:ent le bonheur de ma vie !
profita des chevaux de M. le iiiar(|uis du Châtclet, dont il avait renvoyé une partie pour passer l'iiiver à sa terre, après la campagne précédente. Ils nous menèrent à Commerci, où la cour de Stanislas était pour lors. Après quelque séjour en ce
j'aie jamais connu. Cet homme avait atlrappé au roi Stanislas, par les impoitunités de sa femme qu'il avait gouvernées, environ un million, dont partie fut employée à bàtu- une magnifique maison pour lui et quelques jésuites, dans la ville de Nancy. Celle maison était dotée de vingt-quatre mille livres de rente ; dont douze pour la table de Menou, et douze pour donner à qui il voudrait.
« La maîtresse n'était pas, à beaucoup prés, si bien traitée. Elle tirait à peine du roi de Pologne de quoi avoir des jupes ; et cependant le jésuite enviait sa portion, et était furieusement jaloux de la marquise. Ils étaient ouvertement brouillés. Le pauvre roi avait tous les jours bien de la peine, au sortir de la messe, à rapatrier sa maîtresse et son confesseur.
« Enfin nôtre jésuite ayant entendu parler de madame du Gliàtelet, qui était très bien faite et encore assez belle, imagina de la substituer à madame de Boulilcrs. Stanislas se mêlait quelquefois de faire d'assez mauvais petits ouvrages : Menou crut qu'une femme auteur réussirait mieux qu'une autre auprès de lui. Et le voilà qui vient à Cirey pour ourdir cette belle trame : il cajole madame du Châtelet, et nous dit que le roi Stanislas sera enchanté de nous voir : il retourne dire au roi que nous brûlons d'envie de venir lui faire notre cour, Stanislas recommande à madame de Boulilcrs de nous amener.
« Et en efl'et, nous alUlmes passer à Luncville toute l'année 1749 (a). Il arriva tout le contraire de ce que voulait le révérend père. Nous nous attachâmes à madame de Boufflers. Et le jésuite eut deux femmes à combattre.
« La vie de la cour de Lorraine était assez agréable, quoi qu'il y eût, comme ailleurs, des intrigues et des tracasseries. Poncet évêque de Troyes, perdu de dettes et de réputation, voulut, sur la fin de l'année, augmenter
(a) «Voltaire confond l'année 1749 avec l'année 1748. Ce qu'il raconte là dut, en tous cas, précéder le premier voyage à Lunéville, qui eut lieu en février 1748. » Gustave Desnoiuesteriucs. Voltaire à la Cour, (Paris, Didier et Cie, 1871) p. 169, note. (R. d'A.)
lieu, le roi retourna à Lunéville et on le suivit. Là, M. de Voltaire employait presque toutes ses matinées à écrire les campagnes de Louis XY en Flandre', tandis (|ue la marquise du Gliàlelet se livrait tout entière au soin d'amuser le bon Stanislas par des concerts, des fêtes et des spectacles; elle en était elle-même un des principaux ornemcns. On y redonna une partie des mêmes pièces où elle avait brillé à Sceaux, sur le théâtre de madame la duchesse du Maine. Le hasard avait amené à Lunéville quelques-uns des seigneurs avec lesquels elle avait joué plusieurs l'ois la comédie. Madame la manjuise de Boulllers et madame du Chûtelet étaient les principales actrices, tant dans les comédies que dans les opéras. Elles étaient secondées par des acteurs qui ne manquaient pas de talent; M. de Chabot et plusieurs autres remplissaient avec beaucoup de succès leurs didérens rôles. M. de Voltaire jouait aussi dans les comédies. Chacun faisait de son mieux pour
notre cour et nos tracasseries : quand je dis qu'il était perdu de réputation, entendez aussi la réputation de ses oi'aisons runM)res et de ses sei-nions. Il obtint, par nos dames, d'être grand aumônier du roi, qui fut tialté d'avoir un évt^que à ses gages, et à de très-petits gages.
« Cet évéque ne vint qu'en 1750. 11 débuta par rire amoureux de madame de Boudlers, et l'ut chas,sé. Sa colère retomba sur Louis XV, gendre de Stanislas ; car étant l'ctonrné à Troycs, il voulut jouer un rôle dans la ridicule affaire des billets de confession, inventés par rarclievéque de Paris, Bcaumont -, il tint tête au parlement et brava le roi. Ce n'était pas le moyen de payer ses dettes ; mais c'était celui de se faire enfermer. Le roi de France l'envoya prisonnier en Alsace, dans un couvent de gros moines aljemands. . . » — VoLT.\ntn:, OEuvrcs complètes (Paris, Tbomine. 1820). T. I, Mémoires pour servira la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même.
i Longchamp parle sans doute ici de Vnistoire de la guerre de17ii, imprimée contre le gré de l'auteur en 1755, cl dont il y a des extraits dans le Précis du siècle de Louis XV. (Note de l'éditeur des Mémoires sur VoUaire, etc.)
amuser le roi, qui paraissait prendre beaucoup d'intérêt à tous ces divertissemens; c'était à ([ui inventerait quehiue chose de nouveau pour embellir les féies qu'on lui donnait. M. le marquis du Chàtelet, en allant rejoindre l'armée, passa par Lunéville et alla faire sa cour au roi; il fut enchanté de l'accueil que ce monaniue avait fait à sa femme et des applaudissemens qu'elle avait reçus de toute la cour.
Le tenq)s de retourner à Paris étant arrivé, il fallut se disposer à partir, et l'on ne put quitter Luiiéville sans promettre au roi d'y revenir dans la campagne suivante, oii l'on se proposait de donner des fêtes encore plus brillantes. Ce fut dans ce séjour à Lunéville (lue madame du Chàtelet vit pour la première fois iM. de Saint-Lambert*, ((ue M. le prince de Beauvau avait reçu capitaine dans son régiment des gardeslorraines. C'était un jeune homme aimable, de beaucoup d'esprit, et (lui faisait très-bien des vers. Ses assiduités auprès de madame la marquise de Boulllers en avait rendu le roi un peu jaloux, et, par cette raison, Stanislas ne l'aimait pas, — Mémoires de S. -G. Longcha.mp, t. Il des Mémoires sur Vollairey par LoNGc.iiAMF et Wagnièhe. (Paris, Aiméx\ndré, 182G.)
1 Le futur autour du poëmc des Saisons (1717-1803). M"""" du Deffand a dit de lui : « Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux ; il croit regorger d'idées, et c'est la stérilité inênie-, sans les roseaux, les ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à dire. » (Lettre ■à Horace Walpole, du 12 mars 1769.) (R. d'A.)