SECOND VOYAGE EN' LORRAINE. — AVENTURE TRAGI-COMIQUE
Madame la marquise du Châtelei, qui s'était beaucoup amusée au dernier voyage (lu'eile avait fait à la cour du roi de Pologne, et qui avait promis à ce i)rincc d'y retourner dans la campagne suivante, se garda bien de manciuer à sa parole. Ayant appris qu'il s'était rendu h Commerci avec le dessein d'y séjourner quelque temps, elle prit avec M. de Voltaire la résolution de s'y rendre en droiture (28 juin) . . .
Nos voyageurs, en arrivant à Commerci, allèrent directement au château où ils présentèrent leur hommage au roi. Il leur avait fait préparer des appartements conunodes... Ce fut pendant ce voyage que M. de Saint-Lambert, commençant peut-être à se lasser de la gène (|u'il éprouvait et dos précautions qu'il devait prendre pourvoir madame de l]oulllers,cliez laquelle il n'osait paraître (lue de nuit, forma ses premières liaisons avec la mar(|uise du Cli.îtelet ; il venait passer toutes les soirées chez elle, en attendant le moment de se rassend)Ier pour le souper chez madame de Boulllers. Un soir, M. de Voltaire étant descendu de son appartement avant qu'on l'eût averti pour venir souper, entra chez madame du Châielet sans être annoncé, n'ayant trouvé aucun domesli(|ue dans l'antichambre ; il traversa l'appartement sans rencontrer personne, et itarvenanl jus(|u'à un cabinel (]iii était au fond et qu'une faible lumière n'éclairait (|u';i moitié, il y vit ou crut voir
madame du Chraelel et M. de SaiiiL-Lamberl sur un sopha, conversant ensemble d'autre chose que de vers et de philosophie. A celle vue, frappé de surprise et d'indignation, ne pouvant contenir sa vivacité, il les apostropha, éclata en reproches violents. M. de Saint-Lambert, sans se déconcerter, lui dit qu'il trouvait bien singulier qu'on se donnât des airs de censurer sa conduite ; que celui à (|ui elle déplaisait n'avait qu'à sortir de l'appartement et du château, qu'on allait le suivre pour s'expliquer en lieu opportun. M. de Voltaire se retire furieux, remonte chez lui et m'ordonne d'aller sur-le-champ lui chercher une chaise de poste à louer ou à vendre, la sienne étant restée à Paris ; ajoutant qu'après l'avoir trouvée, j'y ferais mette des chevaux de poste et l'amènerais à la grille du château; (ju'il était résolu de retourner cette nuit môme à Paris. Etonné d'un départ si précipité, dont je n'avais pas ouï dire un mol la veille, ne pouvant en deviner la cause, j'allais trouver madame du Châtelet pour l'informer de l'ordre (lue je venais de recevoir, et tâcher d'apprendie d'elle quel en était le motif. Elle me dit (|ue M. de Voltaire était un visionnaire, qu'il s'était mis en colère pour avoir trouvé chez elle M. de Saint-Lambert, qu'il fallait l'empêcher de partir et de faire un éclat ; que je me gardasse bien de faire la commission qu'il m'avait donnée dans un moment de fureur, et qu'elle saurait bien l'apaiser ; qu'il fallait lui laisser jeter son premier feu et tâcher seulement de le retenir chez lui le lendemain. Je ne rentrai dans l'appartement que vers les deux heures après minuit, et lui dis (pie dans tout Commerci je n'avais pu trouver de voiture à louer ni à vendre. Ses gens étaient logés dans la ville ; je couchai seul dans un cabinet à proximité de sa chambre. Avant de se mettre au lit, il tira de son secrétaire un petit sac d'argent qu'il me donna en me disant qu'après m'être reposé, j'irais au lever du jour prendre un cheval à la
poste pour me rendre à Nancy, d'où je lui ramènerais une voilure convenable cà son dessein. Voyant (ju'il était toujours dans la même résolution, je voulus en aller prévenir madame du Ghàtelet. Avant de me retirer, je descendis furtivement chez elle, où elle était encore occupée à écrire. En me voyant, elle demanda d'abord si M. de Voltaire était un peu plus tranquille : je répondis ([u'il |)araissait encore irrité, qu'il venait de se coucher, mais (pie probablement il ne dormirait guère de la nuit. Là- dessus elle me congédia en disant qu'elle allait monter chez lui et lui [)arler. Je regagnai doucement mon cabinet. Quehjues minutes après, on frappa à l'appartement: je cours avec de la lumière ouvrir à madame du Ghùtelet et vais l'annoncer à M. de Voltaire. Me voyant à moitié déshabillé, il ne se douta point (lue j'étais prévenu de cette visite de madame du Ghàtelet. Elle entra dans la chambre pres(iue en même temps (lue moi et alla s'asseoir sur le pied du lit de M. de Voltaire. Après avoir allumé deux bougies, je me retirai; mais je juis entendre une partie de leur conversation à travers un mur très-mince qui me séparait de la chand)re; et depuis la mort de madame du Ghàtelet, on en a su (|uelques détails par mademoiselle du Thil, sa conddeiite intime. Pendant (pie j'étais encore près d'eux, cette dame adressa d'abord la parole à M. de Voltaire en anglais, nîpétant un nom d'amitié (|u'elle lui donnait ordinairement dans cette langue. Après que je fus sorti, elle parla en fran(;ais et lit ce (|u'elle put pour l'adoucir et pour s'excuser : « Quoi ! lui dit-il, vous voulez ([ue je vous croie après ce (jue j'ai vu ! J'ai épuisé ma santé, ma fortune ; j'ai tout sacrifié pour vous et vous me trompez ! — Mon, répondit-elle, je vous aime toujours, mais (le|)uis (pielque temps vous vous plaigniez que vous étiez malade, (|ue vos forces vous abandonnaient, (pie vous n'en pouvez jilus. J'en suis très-allligee ; je suis bien loin de vouloir votre
mort, votre santé m'est très-chère, personne au monde n'y prend plus de part (jue moi. De votre côté, vous avez montré toujours beaucoup d'intérêt pour la mienne ; vous avez connu et approuvé le régime (jui lui convient, vous l'avez même favorisé et partagé aussi longtemps (|ii'il a été en vous de le faire. Puisque vous convenez (jue vous ne pourriez continuer à en prendre soin qu'à votre grand dommage, devez-vous être fâché que ce soit un de vos amis qui vous supplée? — Ah! madame, dit-il, vous avez toujours raison ; mais puis(|u'il faut que les choses soient ainsi, du moins ([u'elles ne se passent point devant mes yeux! » Après une demi-heure d'entretien, madame du Chûtelet voyant {jue M. de A'oltaire était un peu plus calme, lui dit adieu en l'embrassant, l'exhorta à se livrer au repos et se retira '.
* « On n'imagineroit pas, dit l'alibé de Voisenon, que dans des lettres d'ainour on s'occupât d'une autre divinité que de celle dont on a le cœur plein, et qu'on fit plus d'épigramnies contre la relii,'ion que de madrigaux pour sa maîtresse. Voilà cependant ce qui arrivoit à Voltaire. M"" du Chûtelet n'avoit rien de caclic pour moi ; je restois souvent tête à t(He avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il n'y avoit que l'amitié la plus vraie qui faisoit les frais de nos veilles. Elle me disoit quelquefois qu'elle étoit entièrement ditachée de Voltaire. Je ne répondois rieii ; je tirois un des huit volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise, lettres qu'elle avoit divisées en huit beaux volumes in-quarto), et je lisois quelques lettres. Je remarquois des yeux humides de larmes : je renfermois le livie proniplement en lui disant : » Vous n'êtes pas guéiie. » La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve : elle les critiquoit ; je fus convaincu que la cure étoit faite. Elle me confia que Saint-Lambert avoit été le médecin. » Voisenon, Œuvres complètes {Pdr\s, 1781), t. IV, p. 181, 182. (R. d'A.)
Longchamp place l'aventure tragi-comique avant la représentation de Sémiramis, c'est-à-dire avant le 28 août 1747, et M. G. De.suoireslerres, dans la première moitié d'octobre. (V. la p. 232 de VoUaire à la Cour ) (R. d'A.)
D'un aulre côlé, celle dame s'élail déjà donné bien de la peine pour apaiser M. de Sainl-Lambert, (jui vouiail loujours avoir raison de l'insulle qu'il prélendail lui avoir été failepar M. de Voltaire ; cependant elle parvinl aussi à l'adoucir, et elle le détermina même à faire (luelques démarches jiour leur raccommodement ; elle lui persuada (pi'il le devait, ne fût-ce que par déférence pour l'âge de M. de Voltaire. Celui-ci, après l'entrevue avec madame du Cliâlelet, dormit pendant (juelque temps et ne sortit point de son ai)partement ce jour-là. Vers le soir, M. de Sainl-Lambert y vint sous prétexte qu'il était inquiet de la santé de M. de Voltaire. Etonné de le voir, je vais l'annoncer à M. de Voltaire, (pii le laisse entrer. Le jeune homme, en l'abordant d'un air modeste, commence par s'excuser au sujet des paroles un peu vives qui lui étaient échappées dans un moment de trouble et d'agitation. A peine sa phrase était-elle achevée, (jue M. de Voltaire le serre des deux mains, l'embrasse et lui dit : « Mon enfant, j'ai tout oublié et c'est moi (pii ai tort. Vous êtes dans l'âge heureux oîi l'on aime, où l'on plaît ; jouissez de ces instants trop courts; un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs. »
Le lendemain, tous les Irois soupèrent ensemble, comme à l'ordinaire, chez madame de Boulllers. On tâcha d'oublier des deux i)arls tout ce ([ui s'était dit. M. de Voltaire prit là-dessus son parti lrès-pl)iloso|)lii(piemeMl ; il resta l'and de madame du Ghâtelel, s'il n'en fut plus l'amant. Rien ne troubla plus cette union jus(|u'à la mort de celte dame, arrivée un an a|)rès... Il esl vrai (|ue depuis cette réconciliation, on prit plus de soin à laisser du moins un latpiais dans les antichambres, et à mieux fermer les portes des cabinets. L'attachement récipiO(|ue de M. de Voltaire et de M. de Sainl-Landjert, et
leur correspondance, ont duré jusqu'à la mon du premier, arrivée en 1778.
Peu de jours après cette aventure, M. de Voltaire se mit à faire une comédie en un acte et en vers, où tout ce (lui venait de se passer était fort bien retracé sous un voile allégorique : les caractères, les passions y étaient exprimées avec autant d'énergie que de vérité. L'auteur a depuis jugé à propos de supprimer la manuscrit de cette pièce. Ou en retrouve quelques vers isolés dans Nanine, autre comédie qui fui faite à Commerci quelque temps après. — Mémoires de S. -G. Longchamp, t. II des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages. (Paris, Aimé André, 1826.)