CHAPITRE XXXII
RETOUR DE >;0LTAIHE A LUNÉVILLE. IL VA A PARIS POUR LA PREMIÈRE REPRÉSENTÀTIOX DE Sémtramis.
Le roi Stanislas, après un assez long séjour à Commerci, s'en retourna à Lunéville ; madame la marquise du Cliâlelet et M. de Voltaire le suivirent avec l'intention d'y passer l'automne. Quinze jours après leur arrivée, ils apprirent, par une lettre de M. d'Argental, que les comédiens français se disposaient à donner bientôt la première représentation de Sémiramis. Ils avaient voulu y assister tous deux; mais madame
du Cliâlelet, dans la crainte de méconlenler le roi de Pologne, conseniil à rester à Lunéville et à laisser partir seul M. de Voltaire pour Paris. Celui-ci eut bientôt fait ses dispositions pour ce voyage. 11 ne prit (|ue moi pour l'accompagner...
Les comédiens français avaient déjà fait une répétition de la tragédie de Sémiramis. Us la représentèrent plusieurs fois en présence de M. de Voltaire, ([ui leur donna queiclues avis utiles dont ils profitèrent. Ouoi(iu'il (ut assez content de leurs talens, (|u'il pût compter sur leur zèle, et qu'il eiit mis beaucoup de soins à travailler sa tragédie, dont le sujet avait été déjà traité par lui sous d'autres noms ', il était loin d'oser compter sur la réussite. Il n'ignorait point (pie Piron, (jui se croyait fort supérieur à lui, et (jui était jaloux de ses succès, avait ameuté une forte cabale contre Sémiramis; qu'à ce groupe venait encore se rallier les soldais de Corbnlon; c'est ainsi qu'il appelait quel(iuefois les partisans de Crébillon, par allusion à ([uehiue passage de l'une de ses pièces. Ceux-ci, dans le fond, étaient bien moins admirateurs sincères de leur héros, qu'ennemis jaloux de M. de Voltaire, et, comme M. de Crébillon avait fait aussi une Sémiramis, ils ne prétendaient pas (pi'un autre osât en faire une meilleure.
Pour contrebalancer les forces de celte ligue, M. de Voltaire eut recours à un moyen, à la vérité peu digne de lui, mais dont il crut avoir besoin, et (|ui, en ellét, ne lui fut pas inutile : Ce fut de prendre au bureau un nombre de billets de parterre (ju'il distribua, outre les siens, à des personnes de sa connaissance, qui en donnèrent à leurs amis. MM. Tliiriot, Dumolard, Lambert, le chevalier de la Morlière, le chevalier
< liriphylc, icpirseiilôe en 17:1.!, et letiiTC par raulcui' apiis plusieurs repicseiilalioiis. (II. (l'A.)
de Moiihi, l'abbé de La Mare, elc. ', donl il connaissail le dévoiienienl, s'acquittèrent fort bien de celte commission. J'eus aussi pour ma part des billets à distribuer, et je les mis en de bonnes mains, c'est-à-dire cai)ables de bien claquer et à propos. 11 fallait sans doute être armés et prêts à la défense contre des adversaires connus et nombreux'. Le jour de la première représentation arrivé (28 août), les cbampions de pari et d'autre ne manciuèrent pas de se trouver sur le cliamp de bataille, armés de pied en cap ; j'y tenais de pied ferme mon rang de fantassin. Chaque parti se promettait bien la victoire :
i Nous avons fait connaître ailleurs ce qu'était Thiriot ou Thiériot et l'abbé de La Mare ; mais nous n'avons aucune donnée sur Dumolard el Lambert. Quant au chevalier de la Morlière et au chevalier de Mouiii, le premier était un aventurier littéraire (né à Grenoble, mort en 1785) dont Suard a admiiablenient tracé le portrait dans ses Mélanges de lillèralure (t, I, p. 347-350) ; et le second, un romancier dont le bagage littéraire est très-considérable, mais de très-mince valeur. Se trouvant sans fortune, il alla chercher à Paris des ressources dans la culture des lettres el se mit aux gages de Voltaire « qui le payait pour être solliciteur de ses procès et son chef de meute au parterre. » (1701 -1784). — Collé parle aussi du chevaber de la Morlière dans son Journal historique (p. 573). « Ce chevalier de la Morlière, dit-il, est fils d'un Maître des comptes du Parlement de Grenoble, qui est bon gentilhomme, à ce qu'on dit. C'est un mauvais sujet, qui a été chassé des Mousquetaires, pour des causes déshonorantes, à ce qu'on prétend ; c'est, ajoute-t-on, un homme qui ne parle que de coups d'épée, jusqu'au moment qu'on lui donne des coups debûton. » V. aussi les Mémoires pour servir à Vhisloire de noire lillèralure, par Palissot, 1. II, p. 45. (Paris. 1803.) (R. d'A.)
2 De tous les auteurs dramatiques du dix-huitième siècle. Voltaire était, sans contredit, celui qui pouvait le mieux se passer d'un secours de cette espèce; mais il n'est pas moins vrai qu'en celle occasion, il ne lui était pas moins nécessaire pour déjouer les cabaleurs. qu'à des écrivains médiocres pour élayer leurs productions. (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire, etc.)
aussi fut-elle disputée et la lutte pénible. Dès la première scène, des mouvements excités dans le parterre, des Tjrouhalias, des nuirmures se manifestèrent; on crut même entendre quelques coups de silllets obscurs et lionteux; mais dès le conunencoment aussi les ajjplaudissements balancèrent au moins ces bruits, et ils iinirenl par les éloulfer. La pièce se soutint, la représentation se termina très-bien, et le succès ne parut |)oint éfpiivoque. Les connaisseurs surent reconnaître le mérite deSémiramis, (jui est demeurée au théâtre, et qu'on y a toujours revue depuis avec plaisir*.... — Mémoires de G.-G. LoNGCHAMG, t. II dcs Mémoires SUT Voltaire, par LongcuAMP et Wagnié:re. (Paris, Aimé André, 182G.)
1 Le premier soir, le théâtre se trouvait tellement obstrue, qu'à peine les coniéclienncs pouvaient se mouvoir. A la scène du tombeau de Ninus, la sentinelle, qui ne voyait de passage suflisant même pour un fantôme, se mit à crier tout liant : « Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plait, place à l'ombre! » Toujours est-il que, pour iMre naïve, la recommandation n'en avait pas moins sa raison d'être, et que l'on ne pouvait bl;\mcr le brave grenadier que d'un excès de zèle, bien que cet excès de zèle faillit perdre la pièce. Voltaire, (|ui, lui, n'avait pas trouve la chose si plaisanle, se hâta dès le lendemain, de prier le lieutenant de police de vouloir bien ordonner qu'on plaçât deux exempts sur le lhc;"ilre, « pour l'aire ranger une foule de jeunes Français qui ne sont guère faits pour se rencontrer avec des Habylonii'ns. )>
lui somme, celte première représentation fut loin d'obtenir un succès décisif. La décoration, pour laquelle on s'était mis en frais, lit peu d'eiïct. Los trois premiers actes semblèrent froids, le tonnerre que l'on prodiguait au troisième et au cinquième parut une nouveauté d'un médiocre bonlieur -, le quatrième acte, le plus fort de la pièce, et sur le(|uel l'autour avait fondé les plus grandes espérances, échouait, comme on l'a vu, devant la naïveté du grenadier de faction et les éclats de rire de la salle. Si les ajqilaudisse-