CHAPITRE XXXIY
OCCUPATIONS DE VOI/I'AIUI- A LUNÉVILLE. — OÉCOUVERTE QUE FAIT MADAME DU CHATELET A CIUEY, ET CE QUI s'Y PASSE. — RETOUR DE VOLTAIRE A PARIS EN FÉVRIER 1749.
... Il continua l'ouvrage qu'il avait commencé sur les événements du règne de Louis XY ; il en était à la guerre de 1741. Quand il avait terminé quelques nouveaux chapitres, il allait en faire lecture devant le roi et une compagnie choisie qui se trouvait alors à sa cour...
On loucliait alors à la fin de l'automne. Madame du Châtelet et M. de Voltaire avaient projeté d'aller passer une partie de
l'hiver à Paris, où l'on se disposait à représenter la tragédie iXOreste. Avant de s'y rendre, madame du Chàtelel désira de terminer (iiielque affaire avec un de ses fermiers, dans les environs de Cliàlons, d'où elle se proposait d'aller régler à Cirey les comptes de ceux {\m avaient la manutention de ses forges et de ses bois. Ayant i^ris tous deux congé du roi, ils |)artirent de Lunéville vers la mi-décembre.
Deux ou trois jours sullirenl à madame du Gliàlelet pour régler les aflaires (pii l'avaient déterminée à aller à Cirey avant de se rendre à Paris, où elle devait jtasser l'hiver. Hors de l'étude, elle était toujours vive, agissante et de bonne humeur. Au milieu des préparatifs de son départ, elle parut tout-à-coup rêveuse, triste, incfuiète. Elle venait de s'apercevoir, par divers symptômes, d'une chose à la(|uelle elle ne s'attendait pas et qui devait l'alarmer. C'est (]ue malheureusement les assiduités de M. de Saint-Lambert au|)rès d'elle l'avaient mise dans le cas d'être mère à l'âge de (|uarante-(iuatre ans, et lors(|ue depuis longtemps elle avait cessé d'habiter le même appartement (pie son mari. Cet accident était la véritable et seule cause de sa taciturnité et de son in(iuiéludc. Elle s'effrayait. Conunent, en effet, cacher son état et ses suites, et surtout à M. du Chàlelet ? M. de Voltaire, frapjté de ce changement si prompt et si extraordinaire, lui demanda avec intérêt quelle était la raison (jui l'occasionnait. Elle lui lit part sans hésiter de sa découverte. Il ne fut pas très-étonné ; elle ne devait pas lui faire plaisir, mais en l'apprenant, il ne songea qu'à tran(piilliscr madame du Chàteict, à l'empêcher de s'affecter de son état au point de tomber malade. Il lui dit (|u'il n'y avait pas de tpioi se désespérer, ni rien de surnaturel dans son fait; qu'il convenait seulement d'examiner de sangfroid, avec sagesse et prudence, quel serai i le meilleur
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parti à prendre en cette circonstance. Il fut d'abord d'avis d'écrire à M. de Saint-Lambert, et de l'inviter à venir de suite à Cirey, pour en délibérer entre eux trois. Celui-ci, informé par M. de Voltaire de quoi il s'agissait, s'empressa d'accourir. Il était à Cirey le lendemain de l'avis qu'il avait reçu. On tint aussitôt conseil. Un cas fortuit qui semblait être de nature à fâcher également les trois personnages, comme parties intéressées, et à les diviser pour jamais, ne servit au contraire qu'à les unir davantage. Cet événement si sérieux fut même tourné en plaisanterie par eux. Cependant, ils examinèrent d'abord s'il y avait moyen de tenir caché aux yeux du public, et principalement à ceux de M. du Chàtelet, la grossesse et l'accouchement. H fut décidé que madame du Chàtelet ne pourrait, ni par caractère, ni par des raisons de convenance, s'astreindre aux longues et indispensables précautions qu'entrainerait l'exécution de ce plan ; que, fût-elle capable de les observer, le succès serait encore incertain ; que la moindre indiscrétion, un pur hasard, le pourrait faire manquer. Il fallut renoncer à cette idée. Il s'agissait alors de savoir comment on déclarerait la grossesse, et à quel père on donnerait l'enfant ; ce ([ui paraissait fort embarrassant à M. de Saint-Lambert et à madame du Ghûtelet : « Ou'à cela ne tienne, dit M. de Voltaire, nous le mettrons au nombre des œuvres mêlées de madame du Chàtelet '. » En discutant la chose plus
■1 « Disons que nous croyons médiocrement à cette saillie qui appartiendrait tout autant à Frédéric, comme cela ressort d'une lettre de lui à Algarotti, datée <le Postdam, le 12 septembre 1748: «La du Chàtelet est accouchée d'un livre, et l'on attend encore l'enfant ; peut-être que, par distraction, elle oublira d'accoucher, ou, si l'embryon parait, ce sera des œuvres mêlées. » — Œuvres complètes de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss), t. XVIII, p. G6. Gustave Des.xgiresterhes, Voltaire à la Cour (Paris, Didier et G', 1871), p. 246, note. (R. d'A.)
gravement, on convint qu'il ne fallait pas faire mentir l'axiome pater est quem tuiptiœ denwnsirant, et que l'enfant devait appartenir de droit à M. du Chàlelet. 11 fut donc résolu qu'il lui serait donné ; mais la difliculté était de le lui faire accepter. Tout bien pesé et délibéré, on tomba d'accord sur ce (jui suit : il fut arrêté que madame du fdiàielel écrirait sur-le-champ à son mari, tiui était alors à Dijon, et l'invilerait à se rendre promptement à Ciroy pour arranger une affaire de famille, et prévenir un procès dont elle se croyait menacée ; elle le pressait en même temps de venir prendre les fonds qu'elle venait d'y recueillir pour subvenir aux frais de sa campagne prochaine à l'armée, où, si la guerre se continuait, il devait avoir un commandement supérieur qu'elle avait aidé à lui faire obtenir par son crédit. M. le marquis du Châtelet accourut au plus vite à Cirey ; il y fut accueilli avec de vives démonstrations d'amitié et de tendresse de la part de son épouse, de respect et de joie de la part de ses vassaux. 11 y retrouva avec plaisir M. de A'oliaire et M. de Saint-Lambert, qui ne négligèrent rien pour lui faire trouver le séjour de sa terre agréable, malgré la saison où l'on était. H fut flatté de tant d'empressement et en i)arut très-joyeux. 11 y répondit avec des marques non équivo(|ues d'amitié et toutes sortes de prévenances. Madame du Chàlelet invita i)lusieurs seigneurs des environs à venir passer quelques jours au château pour augmenter les satisfactions de son mari ; on lui donna de l)Ctiles fêles, et même la comédie. Dans les prenners jours, clic employait une grande partie de la matinée à régler avec lui les allaires de sa maison, l'cndanl ce temps-là, les étrangers allaient à la chasse. A dîner, l'on laisail grande chère. .M. le maniuis du C-Ii.ili'let y faisait très-bien ses fondions, ayant auparavant gagné de l'appélil en altanl voir ses fermiers, en visitant ses forges et ses bois. Aprè*^ h' (IIimt, c'éi.-iji
le jeu ou d'autres amusements ; mais rien ne surpassait le sou|>er pour le plaisir et la i^aîté. Celui du second jour fut renianiuable. nuelcpies seii;neurs des environs s'y trouvaient. Tous les convives étaient de très-bonne humeur et témoignaient de leur joie de recevoir M. du Ghatelct. Chacun parlait avec la plus grande liberté de ce qui l'intéressait. M. le marquis racontait divers faits d'armes de la dernière campagne en Flandre. On paraissait l'écouter avec beaucoup d'intérêt, et il en était flatté. On le fîiisait parler et boire tant qu'il voulait. Quand il cessait, les convives débitaient des historiettes plaisantes, disaient des bons mots, rapportaient des anecdotes curieuses. M. de Voltaire enchérissait sur tous les autres et augmentait la gailé générale par les contes les plus drôles et les plus divertissants. Madame du Chûtelet, qui ce jour-là avait l'ait une toilette très-éléganté, était placée à côté de son mari et lui disait des choses agréables et spirituelles, lui faisait, sans affectation, de petites agaceries qu'il prenait très-bien et auxquelles il répondait en adressant de son côté des compliments flatteurs à son épouse. M. de Voltaire et M. de Saint-Lambert se faisaient des signes et se réjouissaient secrètement que tout allait à merveille et que le but qu'ils s'étaient proposé serait atteint. En effet, au dessert, M. le marquis du CliAtelet se mit de belle humeur et devint toutà-fait galant. Sa fennne |)arut à ses yeux telle qu'il l'avait vue à l'âge de vingt ans. Lui-même se crut reporté au même âge, et fit le jeune homme. Au milieu de ces agaceries réciproques, il lui vint en réminiscence qu'il y avait bien longtemps (ju'il n'avait point rempli près d'elle ses devoirs d'époux. Et en effet, depuis une quinzaine d'années ces devoirs avaient été très-négligés, pour ne pas dire oubliés, de part et d'autre. Il hasarda néanmoins, dans l'un de ses transports amoureux, à lui demander la permission d'user de ses
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droits. Sur celle proposilion, on alVecla d'abord de l'étonnemenl cl de la réserve ; on fit des farons pour la forme, on vil bien que le désir de M. du Châtelel n'en devenait que plus vif; enfin, après une assez longue résistance, on se laissa fléchir et l'objet de sa demande lui fut octroyé, ce qui le mil au comble de la joie. Pendant ce petit collo(iue conjugal, les autres convives, animés par le vin de Champagne, s'enlrelenaient à grand bruit de chasse, de pêche, de chevaux et de chiens. Mais M. de Voltaire et M. de Saint-Lamberl, allenlifs à autre chose, lisaient avec grand i)laisir sur le visage de M. du Châtelel, et encore mieux dans les yeux de son épouse, (lue le projet par eux prémédité s'accomplirait suivant leur intention. En ellet, dès celte nuit même les deux é|)oux acceptèrent le même appartement. On ne négligea rien i)our entretenir l'illusion pendant les jours suivants. On tint le marquis en haleine. Des plaisirs variés se succédaient et sa belle humeur se prolongea au milieu de la gailé générale (ju'il voyait autour de lui. Trois semaines et plus s'étaient ainsi écoulées dans une sorte d'enchaïuement, lorsque madame du Châtelel déclara à son mari (pie, d'apnXs certains signes, elle avait lieu de se croire enceinte. A celle nouvelle, M. du Châtelel, pensa s'évanouir de joie ; puis se renimant, il saule au cou de son épouse, l'embrasse et va conter ce ([u'il vient d'a]»preiidre à tous si?s amis (jui étaient dans le château. Chacun l'en félicita et alla faire part à madame la maniuise de l'intérêt (|u'il prenait à leur salislaclion muluelle. La nouvelle se répandit bient(')t dans les villages eirconvoisins. Des genlishommes, des gens de loi, de gros fermiers, vinreiii en faire conq)limeiit à M. du Châtelel. H les recevait tous à merveille. Petit-être (■-lait-il llalté en seen^l de leur faire voir (pi'il pouvait être encore de service ailleurs qu'à la guerre. Cela doiina lieu à de nouvelles nijouissances à Cirey. Kiiliii, le lem|)s de
retourner à son poste étant arrivé, M. du Gliâtelet s'y rendit. M. de Saint-Lambert retourna à Lunéville. De leur côté, madame la marquise et M. de Voltaire firent de suite leurs dispositions pour venir passer le reste de l'hiver à Paris. Tous les quatre partirent de Cirey fort contents, et chacun suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à ce qu'il s'y était passé*. — Mémoires L\e hosGCHXMP, t. Il des Mémoires sur Voltaire, par Longciiami^ et Wagnièiœ. (Paris, Aimé André, 1826.)