CHAPITRE XXXY
OCCUPATIONS DE VOLTAIRE A PARIS. — SÉJOUR A CIREY. — QUATRIÈME ET DERNIER VOYAGE EN LORRAINE. — MORT DE MADAME DU CHATELET.
De retour à Paris, M. de Voltaire reprit son travail favori, qui était de composer des pièces de théâtre. Le succès de la tragédie de Sémiramis, qui avait toujours été en augmentant, malgré la cabale, l'encourageait à faire des pièces nouvelles. Le premier sujet auquel il s'arrêta fut celui ù'Oreste. 11 n'avait pas eu de peine à surpasser une tragédie de Sémiramis, de
1 On lit dans le Journal hiêtorique de Collé: « Madame du Ciiàtelet (la véritable) est grosse. La dernière personne qu'on a soupçonnée, est son mari, comme l'on croit bien. M. de Voltaire n'en est point coupable, non plus, à ce qu'on assure ; tout le monde veut que ce soit M. de Saint-Lam-
Créliillon, oubliée depuis loni;ieiiips. La sienne, dont le mérite était encore mieux senti depuis tju'on la lisait, avait achevé la condamnation de l'autre. Il voulut prouver qu'il pourrait faire mieux (jue Crébillon dans un sujet (|ui avait fourni à celui-ci une de ses meilleures pièces, c'est-à-dire son Electre, qui était restée au théâtre. Il composa donc à dessein la tragédie (ïOreste. Ce travail l'occupa pendant ([uehiues mois, depuis la lin de l'hiver juscjue vers le mois de juin. J'en avais copié les rôles, et il voulait les tlistribuer aux acteurs avant d'aller passer l'été à Girey, alin (|iie la pièce pût être jouée dans l'hiver suivant.
beit qui ait l'ait cette ànerie-là... On prétend qu'elle a pris cet otliciec pendant une absence de Voltaire. — Ce changement lit dire, dans le temps, cet ancien proverbe :
C"est aujourd'hui Saint-Lambert.
nui quitte sa place la perd.
Ouoiqu'il en soit, elle est grosse, sans avoir pensé qu'elle avait quai'anlecinq ans, ou, c'est peut-être ce qui l'aurait engagé à s'abandonner à la Providence, et ce qui l'aura rendue intrépide sur les suites qu'elle devait mediorrenient appréhender. — Cependant <|uand elle a vu ((u'eile s'était trompée, il a fallu nécessairement qu'elle chcrcli;1t, comme une honnête femme, la compagnie de son mari, qui, depuis douze ou quinze ans, ne lui avait pas dit un mot plus haut que l'autre, et ça été lcdial)le. Il n'était pas à Luniîville. où ce beau coup-là s'est fait. Elle a été obligée de prier le roi Stanislas de l'ylaire venir. Le lloi n'avait nullement la fureur de M. du Chàtelet, qui l'ennuie tant qu'il veut ; mais les instances réitérées de sa femme l'ont emporté : il est arrivé. Ce n'était pas le loul que d'arriver, il (tait bien au.ssi dillicilc de l'amener au but -, avec un piii de luiiie. il est venu et tout s'est passé à la salisfaclion de cette grande physicienne. Sincela quelqu'un disait -. Mais quelle diable d'envie a donc pris [à madame du Châtelcl de coucher avec son mari ? — Vous verrez, repondit-(in. que c'est une envie de femme grosse! — (.\vril ITiO. p. 80-81. .i (Paris. I8()j.) (U. d'A.)
Notre si'jour à Cirey fut très-court cette fois : à peine y étions-nous de ([uinze jours qu'il fallut soni^er à remplir l'attente (le Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, (|ui voulait (|ue madame du Ghûtelet et M. de Voltaire vinssent tous les deux passer quelque temps à sa cour pendant la belle saison. La grossesse assez avancée de madame du Cliâtelet n'était point pour elle un obstacle à ce voyage. Au contraire, elle s'était proposée d'aller faire ses couches à Lunéville, où elle serait à portée des secours de toute espèce dont on peut avoir besoin en pareille circonstance, et qu'elle n'eût pas eus aussi facilement à Cirey. Le roi était alors à Gommerci, et c'est là que se rendirent madame du Ghàtelet et M. de Voltaire; ils furent reçus à merveille. Le temps s'y passait, comme les autres années, dans la joie et les plaisirs. Tout ce (jui était au château ne s'occupait (ju'à procurer des amusements au roi, qui, de son côté, aimait à voir tout le monde content chez lui... Une partie de la troupe des comédiens de Lunéville le suivait alors à Gommerci. On y joua, entre autres pièces, deux comédies de M. de Voltaire, Nanine, qu'il avait faite depuis plusieurs fois, et la Femme qui a raison, qu'il venait de composer pour une petite féie donnée au roi...
Le soir, c'était la manjuise de Boulllers qui tenait la table des étrangers et des personnes logés dans le château. Jouissant de la confiance entière du monarque, elle faisait très-bien les honneurs de sa |)eiite cour. Ges soupers étaient fort agréables par la gaîté et la fantaisie qui s'y déployaient librement. iMadame du Ghàtelet, .M. de Voltaire, M. de Saint-Lambert en étaient tous les jours. Madame du Ghàtelet, quoi(iue naturellement très-gaie, y laissait cependant apercevoir, de moment à autre, des symptômes de tristesse. Cela provenait de l'idée dont elle s'était frappée qu'elle mourrait en couche. Elle n'avait qu'un lils, alors prescjue majeur, et n'avait point eu
d'autres enfants depuis. Peut-être cette circonstance, jointe à son âi^e de (iuaranio-(|uatre ans, coniribuail-elle à la rendre inquiète et craintive.
Après (iuel(|ues semaines de séjour à Commerci, la cour retourna à Lunévillc et nous la suivîmes. Là, madame du Cliâtelet, encore |)lus frappée de son idée sinistre, écrivit à une demoiselle du Tliil, qui lui avait été autrefois attachée, et pour qui elle conservait de l'amitié. Elle l'invitait à lui venir tenir compagnie pendant ses couches. (]ette demoiselle demeurait à Paris. Au reçu de la lettre, elle partit et vint à Lunéville, où elle resta constammmt auprès de madame du Chiilelet, qui la vit arriver avec jdaisir, mais (lui n'en pariil pas plus rassurée. Soit pressentiment, soit trouble de son esprit, elle s'était si fortement persuadée qu'elle périrait, (|u'elle voulut prendre d'avance la |U"écauiion démettre ordre à toutes ses all'aires...
Enlin le moment fatal des couches arriva. iMadame du Châlelet mit au monde, sans accident, une petite fille, (jui fut portée à l'église de la paroisse et mise ensuite en nourrice '.
i Li! Il) juin ITi'.l Fiv(l(Tic II écrivait à Voltaire : « Madame du Cliàtelet accouche dans le mois de septembre ; vous n'êtes pas une sage-femme -. ainsi elle fera bien ses couches sans vous; et, s'il le faut, vous imurre/ alors être de retour à Paris. Croyez, d'ailleurs, que les plaisirs que l'on lait aux gens sans se faire tirer l'oreille sont de meilleure grâce et plus agréables que lorsqu'on se fait tant solliciter. » Voltaire répondait au roi de Prusse, le 29 du même mois: «... Ni M. Bartenslein, ni M. Bestuchef, tout puissants qu'ils sont, ni même Fn-déric-le-Grand, qhi les fait trembler, ne fieuvenl a présent m'em|iée|ier de remplir un devoir que je crois tiès-indispen.sable. Je ne suis ni feseur d'enfants, ni médecin, ni .sage-femme, mais je suis ami. et je ne quitterai pas, même pour Votre Majesté, cette femme qui peut mourir au mois de septembre. Ses couches ont laii' d'être fort dangereuses; mais si clic s'en tire bien, je vous promets, Sire, de venir vous faire m^ cour au mois de septembre. » — A la naissance de l'enfant, il écrit à
Dans les trois ou quatre premiers jours après l'accouchement, la santé de la mère ne paraissait pas dérangée et ne dénotait que la faiblesse inséparable de sa situation. Le temps était fort chaud. La fièvre de lait survint, ce qui accrut l'incommodité de la chaleur dont elle se plaignait. Elle voulut, pour se ratfraichir, boire de l'orgeat à la glace ; et malgré toutes les représentations qu'on pût lui faire, elle força sa femme de chambre à lui en donner. Elle en but un grand verre. Quelques instants après elle sentit un grand mal de tête; d'autres symptômes fâcheux prouvaient un dérangement subit dans les fonctions naturelles, ce qui mit obstacle au reste des évacuations nécessaires pour l'entière délivrance. Dans cet état de choses, qui devenait alarmant, on courut chercher M. Regnault, médecin du roi, qui ordonna des remèdes usités en pareille occasion pour faciliter les évacuations ; et le lendemain il croyait y être parvenu, mais dans la journée, des étouflements et des suffocations faisant craindre pour la vie de madame du Clultelet, M, Regnault, ne voulant point prendre sur lui seul l'issue de la maladie, demanda que d'autres médecins fussent consultés. On envoya aussitôt une voiture en poste à Nancy, pour avoir MM. Bayard et Salmon, médecins les
d'Argeiital : « Madame du Chàtelet, ccUe nuit, en grilTonnant son Newton. s'est senti un petit besoin ; elle a appelé une l'eninie de chambre qui n'a eu que le temps détendre son tablier, et de recevoir une petite fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé des papiers, s'est remise au lit; et tout cela dort comme un ciron. à l'heure où je vous parle (i septembre 1749.) » Il écrivait le même jour à l'abbé de Voisenon : « Mon cher abbé Greluchon saura que madame du Chàtelet étant cette nuit à son secrétaire, selon sa louable coutume, a dit : mais je sens quelque chose! Ce quelque chose était une petite tille qui était venue au monde sur-le-champ. On l'a mise sur un in-quarto qui s'est trouvé là, et la mère est allée se coucher. » (R. d'A.)
plus accrédités de celte ville. Etant arrivés, ils examinèrent l'état de santé de la malade et en conférèrent avec M. Rei(nault. A l'issue de cette consultation, ils lirent prendre (juclques droiiues à madame du niiàtelet. Elles semblaient d'abord avoir [)roduit un bon ellet. Les sufTocations cessèrent, la malade fut plus trancjuille et parut disposée à dormir. Les personnes qui devaient souper chez madame de lîoufllers, et qui, par attachement pour madame du Chatelet, étaient venues pour la voir et s'informer de son état, prirent ce moment, ainsi que M. du Chatelet, pour aller souper. Il ne resta auprès d'elle que M. de Saint-Lambert, mademoiselle du Thil, une des fenmies de chand)re et moi. (juand les étrangers furent sortis, M. de Saint-Landjeri s'a|)proclia du lit, et s'entretint (|uel(iues moments avec elle. Voyant qu'elle commençait à s'assoupir, il la laissa re[)0ser, et vint causer avec la femme de chambre et moi. Huit à dix minutes après, nous entendons une sorte de ràlement entremêlé de hotiuets; nous courons au plus vite au lit de la malade et nous la trouvons sans connaissance. Nous nous empressons de la mettre sur son séant, et lui faisons respirer du vinaigre, croyant (lu'elle n'éprouvait (|u'une syncope. Voyant cjue cela ne produisait aucun elfet, nous essayâmes de la tirer de cette espèce de léthargie en lui agitant les pieds et en fra|)pant dans ses mains; mais tout cela fut inutile, elle n'était plus. On envoya la Icnime de chambre chez madame de l'oulllers, [Kiiir informer la compagnie (jue madame fin C-Iiàlclfl se iruuvail plus mal. Aussitôt chacun se leva de table; M. du ('.ii.ilelei, M. de Voltaire et les autres convives accoururent dans la cli;md)re. Dès (pi'ils surent la vérité ce fut une consternation profonde ; aux pleurs, aux cris succéda un morne .silence. On enniiena le mari ; les autres personnes sortirent successivement en exprimant les plus vifs regrets. M. de Voltaire et .M. de Saint-Lambert restèrent les
derniers auprès du lit, dont on ne pouvait les arraclier. Enlin le premier, pénétré d'une extrême (ioulcur, sort de la chambre €t gagne avec peine la porte du château, sans savoir où il allait. Arrivé là, il tombe au pied de l'escalier extérieur, et près de la guérite d'une sentinelle, où il se frappait la tète contre le pavé. Son lai|uais, (jui descendait après lui, l'ayant vu tomber et s'agiter par terre, le joignit et s'efforça de le relever. Au même moment, arrive M. de Saint-Lambert (|ui se retirait aussi par le même chemin, et qui, voyant M. de Voltaire dans cette situation, se hâta d'aider le la(|uais à le relever. M. de Voltaire à peine debout, ouvrant les yeux obscurcis par ses larmes, et reconnaissant M. de Saint-Lambert, lui dit en sanglotiant et avec l'accent le plus pathétique : « Ah! mon ami, c'est vous qui me l'avez tuée! « Puis, tout à coup, comme s'il s'éveillait en sursaut d'un profond sonimeil, il s'écrie avec le ton du reproche et du désespoir : « Eh ! mon Dieu, monsieur, de quoi vous avisiez-vous de lui faire un enfant! ' » Ils se quittèrent là-dessus sans ajouter une seule parole, et rentrèrent chacun chez eux absorbés et presque anéantis dans l'excès de leur tristesse. Quelques jours après,
1 Dés le même jour, il annonçait cette catasli'oplie à d'Argental et à madame du Defland : « Hélas! madame, disait-il à la marquise, nous avons tourne cet événement en plaisanterie ; et c'est sur ce malheureux ton que j'avais écrit, par son ordre, à ses amis. Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa mort. C'est à la sensibilité de vôtre 'cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. » Quelques jours après, le 4 septembre, il écrivait à l'abbé de Voisenon : « Mon cher abbé , mon cher ami, que vous avais-je écrit! quelle joie malheureuse, quelle suite funeste ! quelle complication de malheurs, qui rendraient encore mon état plus affreux, s'il pouvait l'être ! Conservez-vous, vivez ; et si je suis
lorsque M. de Voltaire eut recouvré un peu de tranquillité d'âme, les premiers vers où il déplora ce funeste événement sont les suivants, qu'il écrivit au bas d'un portrait gravé de madame du Gliàtelet.
L'univers a perdu la sulilime Emilie,
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité :
Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie.
N'avaient gardé pour eux que l'immortalilé 1.
C'est le 10 de septembre 1749, sixième jour après son accouchement, que mourut madame la manpiise du fihàtelet. J'ai été témoin de ses derniers moments, ainsi (pie de ses obsèques, (jui furent dignes de son rang. Le roi y envoya ses principaux olliciers, et toutes les personnes distinguées de Lunéville y assistèrent. Son caractère aimable et gai lui attachait tous ceux qui étaient à portée de la connaître, et elle en fut vivement regrettée.
Lorsqu'elle expira, madame la marquise de Boulllers était
en vie, je viendrai bientôt verser dans votre sein des larmes qui ne tariront jamais... Ah! cher abbé, quelle perte! » Il disait encore à d'Argontal. dans une lettre datée de Cirey (23 septembre) : « Je ne crains point njon affliction, ie ne fuis point ce qui me parle d'elle. J'aime Cirey ; je ne pourrais pas supporter Lunéville où je l'ai perdue d'une manière plus funeste que vous ne pensez-, mais les lieux qu'elle embellissait me sont chers. Je n'ai point perdu une maîtresse ; j'ai perdu la moitié de moi-même, une Ame pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans que j'avais vu naître. Le pore le jilus tendre n'aime pas autrement sa fille uni(|ue. J'aime ;~t en retrouver partout l'idée; j'aime à parler à son maii, à son tils. Enliu. les
douleurs ne se ressemblent point, et voilà comment la mienne est faite »
1 Voltaire les dé,savoue pourtant : " Il a couru apri's sa mort, écrivait-il il madame du Bocatre. quatre vers assez médiocres à sa louan;re. Des gens qui n'fint ni L'oi'it ni ;'ime me les ont ;iltiititn's. 11 faut être bien indigne de
accourue dans la chambre avec les autres personnes de sa maison. En se retirant, elle m'appela à l'écart, et me dit à l'oreille de voir si madame du Gliàlelet n'avait point encore au doigl une bague de cornaline entourée de petits brillants ; que si elle y était encore, de n'avoir ([u'à la prendre et à la garder jusqu'à nouvel ordre. Je trouvai la bague et la mit dans une petite boîte que j'avais en poche, en instruisant la première femme de chambre, (|ui était présente, de ce que m'avait prescrit madame de Boudlers. Le lendemain, cette dame me fit appeler ; je me rendis aussitôt chez elle, et lui remis la petite boite où était la bague : M. de Saint-Lambert se trouvait là. Elle ouvrit la boite en ma présence, et, en lui montrant la bague, qu'il connaissait bien, elle en souleva le chaton qui était à secret, et tira de dessous, avec une épingle, le portrait de M. de Saint-Lambert, ([u'elle lui donna; et me rendant la bague, elle me chargea de la remettre, avec d'autres ed'ets, à M. le marquis du Ghàtelet. Je m'acquittai de cette commission le lendemain matin. Deux ou trois jours après, M. de Voltaire
l'amitié, et avoir un cœur bien frivole pour penser que, dans l'état horrible où je suis, mon esprit eût la malheureuse liberté de faire des vers pour elle...» (Paris, 12 octobre 1749.) (R- d'A.)
On trouve dans les Œuvres complètes de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss),t. XIV, p. 169, une épitaphe de la marquise du Ghàtelet, attribuée au roi de Prusse, et que voici :
Ci-git qui perdit la vie Dans le double accouchement D'un traité de philosophie Et d'un malheureux enfant.