EXTRAIT DE L ESSAI SUR LA SATIRE
DE M.-J. CHÈMER.
Sous l'empire indolent de la folle Régence, Voltaire, en l'âge heureux où se mûrit l'enfance, Vit les ris succéder à ces sombres ennuis Dont la pompe attristait le déclin de Louis. Du Maine' applaudissait aux chants de Saint-Aulaire^, Quand du riant vieillard la voix jeune et légère Egayait au printemps les bocages de Sceaux ^ ; Dans les jardins du Temple ', assis sous des berceaux, Et Vendôme et son frère', oubliant la victoire,
< La (hichcsse du Maine. — Une note lui est consacrée plus loin.
'2 De Beaupoil, marquis de Saint-Aulaire (lGi3-174'2). L'un des familiers ttes salons de la duchesse du Maine et de M"" de Lambert, où il disait de jolis vers qui lui valurent une certaine réputation. Il passait pour le plus charmant causeur de son temps. Reçu à l'Académie en 1706, en dépit de Boileau. (R. d'A.)
•^ Ancienne baronie que le duc du Maine, fds naturel de Louis XIV, acheta en 1700. La duchesse du Maine y réunissait une cour nombreuse de seigneurs et de be;uix esprits ; les fêtes qui s'y donnaient sont restées ct'lfbres. (R. d'A.)
* C'est dans le va.ste enclos du Temple, cet antique monastère de Paris, «hcf d'ordre des Templiers de France, qu'était situé le .somptueux et célèbre hôtel de Philippe de Vendi^me. trrand prieur, hôtel où .se donnaient les fameux Soupers du Trmplc, chanti-s par Chaulieu. (R. d'A.)
5 Le i.^rand prieur l'Iiilippe de Vendôme (1035-1727). et Louis-Joseph.
Déposaient leur grandeur, et délassaient leur gloire: Loin des cours, des camps, ils trouvaient des amis. Tartufe à leurs festins n'était jamais admis; Mais Chaulieu ', dans l'excès d'une élégante ivresse, . Y soupirait ses vers, enfants de la paresse; Il couronnait de (leurs sa dernière saison ; 11 prêchait le plaisir, et chantait la raison. Voltaire, de Chaulieu suivant le doux exemple. Apprit à ses côtés, dans l'école duTemple, Cet art si peu connu d'orner la vérité, D'être sage en riant, d'instruire avec gaieté. Il y puisa surtout l'horreur des fanatiques, La haine et le mépris des préjugés gothi(iues ; Domaine des tyrans qui régnent sur les sots : Le besoin de tromper rend les tyrans dévots. A Yénus-Uranie il offrit ses honuiiages; Elle a de son poète inspiré les ouvrages. Il eut tous les talents, ces premiers dons des cieux : S'il veut deTor(|uato, rival audacieux, Emboucher la trompette et chanter nos ancêtres^, Ou plus brillant, plus riche, et seul entre les maîtres. Egaler l'Arioste en ses divins tableaux ^ : Si Clio lui remet ses austères pinceaux \ Ou si, durant un siècle enrichissant la scène,
duc de Vendôme 1654-1712), le vainqueur de Villaviciosa (^710). Ils descendaient l'un et l'autre d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. (R. d'A.)
i L'abbé de Chaulieu fl63G-1720), surnommé VAnacréon du Temple, et. par Voltaire, le premier des poètes négligés. (R. d'A.)
"2 Allusion à la Henriade. (R. d'A.)
3 Allusion à la Pucelle. (R. d'A.)
't Allusion aux diverses histoires écrites par Voltaire. (R. d'A.)
— WVI —
Il ceinl de vingt lauriers le front de Melpouiène ',
D'un pas toujours égal en sa route alTermi,
Il sait, du fanatisme implacable ennemi,
Afl'aiblir un pouvoir qu'il eût voulu détruire,
Charmer le genre liumain, le venger et l'instruire.
Pour la philosophie armant jusques aux rois,
De la satire entière il étendit les droits.
Elle a pris de Minerve et l'égide et la lance.
En vain pour condanuier le grand lionune au silence,
La Sottise en fureur écrit des mandements,
Soulève les prélats, émeut les parlements.
Déchaîne ce troupeau de pédants sacrilèges,
Qui, dans quelque paroisse, ou du fond des collèges.
De Dieu, par bonté d'àme, intrépides soutiens,
Vendent à bon marché des libelles chrétiens.
Le pétulant sarcasme et la fine ironie,
Les bons mois, les bons vers, coulent de son génie :
C'est un vin généreux qui, dans l'air élancé,
Loin du liège importun dont il était pressé.
Fait jaillir à longs Ilots la mousse et l'ambroisie,
Et l'oubli des chagrins dont notre âme est saisie.
(Juelquefois la vengeance égara ses i)inceaux :
Lorsijue de traits hideux il peint les deux Uotisseaux ^,
De la satire injuste on méconnaît l'empire ;
Le rire à peine éclos sur les lèvres expire ;
Le bon mot le plus gai se lit avec douleur.
Sacrés par le talent, plus saints par le malheur.
Que de litres unis pour désarmer sa haine !
Mais, tant que sur les bords end)ellis par la Seine
^ Allusion nii\ lr;iir<'(iios de Vollaire. (it. d'A.) 2 .Ican-lî;iplisto cl Jean -Jacques. (l\. d'A.)
Des charmes tlu langage on sentira le prix ; Tant que d'un art divin les deux mondes épris, Ofl'rant un libre lionmiage aux muses de la France, De nos chantres fameux chériront l'élégance, L'avenir silllera Nonotte, Sabatier, Desfontaines, Fréron, Clément, Trublet, Berthier, Et tout ce noir essaim d'inmiortelles victimes'
i Un mot sur chacune de ces « immortelles victimes » : NoxxOTTE. Littérateur et Jésuite (1711-1793). Ayant publie contre Voltaire VExainen crilique ou Réfulaiion du livre des mœurs (1757), puis les Erreurs de Voltaire (1702). il s'attii'a la colère du célèbre philosophe qui, depuis lors, ne cessa de l'accabler de sarcasmes, le couvrit de ridicule et lui fit ainsi la notoriété encore aujourd'hui attachée à son nom.
Sabatier, dit de Castiœs (Sabotier, natif de Castres, dit Voltaire). Compilateur et critique (1742-1817). Dans les Trois siècles littéraires.— l'une de ses œuvres ou plutôt celle d'un certain abbé Martin, — il avait terminé l'article Voltaire pai- ces mots : « Tel est cependant l'homme qu'on préconise, au point de ne pas craindre de le rendre lidicule, en se proposant de lui élever une statue. » C'est alors que Voltaire, qui n'a jamais attaqué le premier ses contradicteurs et ses ennemis, répondit à Sabatier dans un opuscule 'm\\Xu\é Fragtnenl d'une lettre sous le nom de M. de Morza à M*** (1772) ; et depuis lors il ne cessa de flageller de main de niaitre le téméraire agresseur. Sabatier était, du reste, un écrivain qui mettait sa plume à prix pour écrire le pour et le contre. Voltaire l'a placé dans la chaîne des forçats qui figure dans le XVIII' chant de la Pucelle. Il fait dire Fréron :
Voyez plus loin cet avocat sans cause .
Il a quitté le barreau pour le ciel.
Ce Sabatier est tout pétri de miel.
Ah 1 l'esprit fin ! le bon cœur 1 le .saint prêtre !
Il est bien vrai qu'il a trahi son maître.
Mais sans malice et pour très-peu d'argent, .
Il s'est vendu, mais c'est au plus ofl'rant.
Il trafiquait comme moi de libelles :
Est-ce un grand mal ? On vit de son talent.
Voir en outre contre Sabatier, dans les Satires, la note B, du Dialogue
— wvm —
Que le malin Voltaire encliainait dans ses rimes. Il fut persécuté, même au fond du tombeau : Mais qui peut du i^énie éteindre le flambeau? Son nom qui rendait seul la raison triomphante,
de Pégase cl du Vieillard (1774) ; dans les Mélanges historiques, l'art. XVI (lu Fragment de l'Histoire générale ; dans la Correspondance "A Marniontel, 2 4 juillet 1773,» «A Saint-Lamliert, 1" septenilir. 1773, » « A d'Argental, 30 avril 1771. »
L'abbé Guyot Desfont.mnes. Voir plus loin le chapitre : Les Ennemis de Voltaire.
Fréron. Entre ses nombreux cinieniis, Fréron est pour Voltaire l'élu ('■ son choix., et c'est pour lui qu'il aiguise ses traits les plus acérés. On connai: la Satire du Pauvre Diable et cette comédie aristophanesque de VEcossaise (I7C0), qui eut un si grand retentissement et où Fréron est représente comme un pamphlétaire vénal, impudent et avili. On connaît ausla fameuse épigrammc :
L'autre jour, au Iniid li un \allcin, Un .serpent mordit ,]ean Fréron :
Que pense/.-\ous qu'il arriva?
Ce fut le serpent qui creva.
.Mais cette épigramme est d'origine grecque : On la trouve dans VAntliologie (liv. II, lit. 43, épig. 0), et elle est attribuée ii l'aède Demodocus. Gidtius l'a traduite ainsi eu latin :
Cappadocem morsu petiit fera vipera, veriim Ipsa venenifero sanguine tacta périt.
En vdici la traduction française :
« Un jour une vipère mordit lui Cappadocien ; elle aussi mourut, ayant .srrtùté d'un sang empoisonné. »
A partir de la grande et inepte réaction anti-voltairienne, plusieurs icrivains, Jules Janiu le premier, tentèrent, mais eu vain, de rchabililer la mémoire de Fréron -. il reste — de par Voltaire — le type de l'i-crivain sans foi ni loi.
Gi-KMENT (1742-1818). Critique littéraire, surnomme \inclémenl par Voltaire, à <ause de la dureté de son style. — Apres avoir flagorne Voltaire.
Son nom, cher aux Français, restera l'époiivanie De tous les imposteurs et de tous les tyrans. S'il caressa les rois, s'il ménagea les grands, Flatteur pour obtenir le droit d'être sincère, 11 paya malgré lui ce tribut nécessaire ;
sollicité à baisemains son amitié, obtenu de lui des services. — ainsi que le prouvent ses letti'cs publiées à la suite de la Vie de VoUaire par Condorcet, — il ne craignit pas de critiquer avec la plus grande violence les écrits de l'illustre philosophe. Celui-ci écrivait à Saint-Lambert le 7 avril 1771 : M Ce petit procureur de Dijon ne gagnera pas son procès où je me trompe. Il rend des arrêts comme le parlement sans les motiver. 11 est bien lier ce Clément ; c'est un giand homme. Il lut, il y a deux ans, une tra-
r gédie aux comédiens qui s'en allèrent tous au second acte. Voilà les gens qui s'avisent de juger les autres. J'aurai l'honneur de lui rendre incessamment la plus exacte justice. » Et Voltaire se tint parole.
Tra-BLET (l'abbe). Écrivain français (1G99-1770). Il lui avait échappé de dire dans ses Essais de liiléralure et de morale, qu'il ne pouvait lire de
if 5uite et sans dégoût* la Henriade, et avait osé même appliquei' à ce poème le mot de madame de Longueville sui- la Pucelle de Chapelain, et que Boileau a mis en vers :
Et je ne sais pourquoi je baille en le lisant.
Voltaire se vengea en fourrant ce brave abbé Ti'ublet dans le Pauvre Diable, et voici connnent il le drape :
L'abbé Trublet alors avait la rage
D'être à Paris un [letit personnage ;
Au peu d'esprit que le bonhomme avait,
L'esprit d'autrui par complément servait.
Il entassait adage sur adage ;
Il compilait, compilait, compilait-,
On le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu'il avait jadis entendu dire.
Il nous lassait sans jamais se lasser....
A ce rude coup, Trublet se contenta de dire modestement, mais avec une -orte de courage, que s'il avait eu lorl au sujet de la Henriade, il avait le nouveau tort de persister. Ayant été élu à l'Académie française
Mais (le loin, sous ses coups, les rois oui succombé ; Il ébranla l'autel, et le trône est tombé '.
Rien n'a pu de Gilbert désarmer les dégoûts. De Voltaire lui-même osant être jaloux,
(1761), il envoya à Voltaire son discours de réception on lui demandant son amitié. Voltaire, aussi facile à revenir que prompt à s'oflenser, ivpondit î» la lettre de l'abbé avec reconnaissance et avec une sorte de regret de ce qui s'était passé. Voir, dans les OEuvres complètes de Voltaire (Beuchot), t. XIX, p. 403-405, Lettre de Voltaire à l'abbé Trublet, au château de Ferney, ce 27 avril 1761 : — et même tome, p. 418, Lettre de l'abbéTrublet a Voltaire, du 10 mai 1761.
Berthier, célèbre jésuite (1714-1782). Il rédigea le Journal de Trévoux de 1745 à 1763, et participa à l'éducation de Louis XVI. Voir dans les OEuvres complètes de Voltaire {Facéties) -. « Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier. » (1759.)
1 M. Louis Blanc, le plus oratoire et quelquefois le plus brillamment faux de nos historiens révolutionnaires, comme l'a fait remarquer si justement .M. Louis Combes, dans son remarquable article sur la Nuit du 10 août {Encyclopédie générale), M. Louis Blanc dit de Voltaire dans le « Préamhule » de son Histoire de la Révolution : « C'est à peine s'il avait foi dans la possibilié dune vaste rénovation du monde. » On lit cependant le passage qui suit dans une lettre de Voltaire au marquis de Chauvelin, en date du 10 avril 1764, c'est-à-dire vingt-cinq ans avant la Révolution : a Tout ce que je vois jette les semences d'un Rkvoi.itio.n qui aruiver.\ iMMAN'OLABLEMENT, ct dout jc u'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils Norronl de belles choses. » En écrivant cette remarquable prophétie, — qui s'est réalisée à la lettre et d'une bien toute autre façon que celle de tous les Calchas profanes ou sacrés. — Voltaire éprouvait, on le sent, toutes les espérances, toutes les ardeurs d'un révolutionnaire. Le peu de sang qui coulait dans ses vieilles veines pétille, il s'exalte, il jubile. Chose singulière î
Jeune homme, il attaqua sa gloire octogénaire' ; Qui vanta Baculard - dut décrier Voltaire. II prétendit flétrir d'un souille criminol Les palmes qui couvraient le vieillard solennel ; Mais OEdipe et Brutus, mais Tancrède et Zaïre, Mérope, .Mahomet, Sémiramis, Alzire, Accablèrent bientôt de leur poids glorieux Le Titan révolté luttant contre les dieux.
voici qu'on va célébrer son Centenaire, et le vaste programme de réforme politiqp.e, sociale, administrative, religieuse, contenu dans le Dictionnaire philosophique, cette nouvelle Ecriture, comme a dit si bien M. Eugène Nocl, n'est pas même entièrement réalisé! (R. d'A.) * Dans la satire intitulée : Le dix-huilième siècle (1775). (R. d'A.) 2 D'Arnaud, ou Arnaud Baculard, littérateur (1718-1805). On trouvera plus loin de plus amples détails sur ce triste personnage. (R. d'A.)