‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 42 sur 122 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

VOI.TAIItK nKiOlIlNK A r.lUKY, Kl UK l.A A PARIS.

La lillc de Madauir du Cli.'iiclct, (|m'oii avait mise en nourrice, ne survécut |ias Jonglemjjs à sa mère. La perle de celle

enfanl devait être imlinerente à M. de Voltaire, mais la mort d'Emilie l'accablait d'une manière étrange. Accoutumé depuis si longtemps à vivre dans sa société, inconsolable de ne la plus retrouver, il fuyait toute compagnie, restait seul dans sa chambre, rêveur, triste, soufl'rant, s'abaiidonnant aux plus douloureuses réflexions. Quand il fut un peu revenu de l'extrême stupeur où l'avait jeté cette perte, son premier dessein fut de se retirer auprès de dom Calmel, dans l'abbaye de Sénones, ayant eu déjà des relations avec ce savant et laborieux écrivain, qui en était abbé'. Mais, après quelques réflexions, craignant que cette retraite chez les moines, et le nouveau genre de vie auquel il aurait dû s'y astreindre, ne lui fussent pas longtemps supportables, il changea d'avis et prit la résolution d'écrire à milord Bolingbroke, son ami depuis nombre d'années. Il lui adressa, en effet, une lettre, où, lui annonçant la perte qu'il venait de faire, il le préveyait en même temps qu'il se disposait à aller chercher de la consolation près de lui. Deux ou trois jours après, il quitta Lunéville et se rendit à Girey pour en retirer sa bibliothèque, ainsi que les meubles et efl"eLs dont il avait garni ses appartements, dans une des ailes du château, que lui-même y avait ajoutée et fait construire à ses frais. Plusieurs jours furent employés à faire des ballots dont la quantité était considérable.

A son arrivée à Paris (le 12 octobre), M. de Voltaire était

1 Dom Calmet était tiès-consicicré de monsieur et madame du Chàtclet, et toujours bien accueilli à Circy, ou il avait vu plusieurs lois Voltaire. C'est lui qui publia la Généalogie de la maison du Châlelet. tyand ouvraire in-f , très bien exécuté, et qui ne le cède en rien à ceux du même genre publiés par André Duchesne. Voltaire ne persista point alors dans le projet dont parle Longchamp. mais quelques années après, à son retour de Prusse, il alla passer en effet quelque temps à l'abbaye de Sénones. (R. d'A.)

malade'; sa faiblesse ne diminuail point; il était toujours sombre, triste, rêveur. Il ne voulait voir personne, ne sortait point de chez lui, et ne pouvait se consoler de la mort de madame du Chàtelet. Pendant les nuits, il se relevait plein d'agitation ; son esprit frappé croyait voir cette dame, il l'appelait et se traînait de chambre en chambre connue pour la chercher.

J'étais moi-mémo désole de voir mon cher mailre dépérir de plus on plus. Lui étant attaché connue je l'étais, et ne craignant rien tant (pie de le perdre, je voulus essayer de le guérir, et je crus ipie je pourrais en venir à bout au moyen do (jnelques papiers ([ue je conservais... J'avais aidé, par ordre de M. le marquis du Chàtelet, à brûler tout ce cjue contenait une certaine cassette de madame son épouse. Étant à genoux devant la cheminée, occupé à attiser le feu, quelquefois des boulfées de ve»t écartaient du foyer des papiers (lu'il me fallait bon gré mal gré y remettre. Quelques-uns cependant ayant été portés entre mes genoux, qui étaient écartés, sans que M. du Chàtelet et son frère s'en aperçussent, étant l'un et l'autre fort animés à faire d'autres pa(piels, je rapprochai vile mes genoux l'un do l'autre, on y laissant les papiers (pii se trouvaient dessous, et prolitant ensuite d'un autre moment favorable, je les ramassai avec mon nioiiehoir ipic j'avais laissé tomber exprès, et les lis entrer adroilement avec lui dans une de mes poches. Parmi eux se trouvaient des lettres écrites de la main de madame du "Chàtelet, dans les(pielles M. de Voltaire était assez maltraité. Fort de ces pièces concluantes, je me hasardai de dire qu'il avait grand tort de se chagriner ainsi de la mort

I 11 vint li;ihiUT une iii!iis«in qu'il avait dq;! occii|ii''C par niditic avoc les t'poiix (lu Chàti'lol. cl (|ui rlail siluci' dans l'ancioune nie Travoisicre. pirs celle fie Hirliclicu. (U. d'A.)

d'une personne qui ne l'aimait point. Malgré sa faiblesse, à ces mois, il lit un bond, et s'écria vivement et avec force : « Comment, mordieu! elle ne m'aimait pas? — Non, lui dis-je, j'en ai la preuve en main, et la voilà. » Je lui donnai en même temps trois lettres de madame du Cliàiclel. Le lecture ([u'il en lit aussitôt le rendit muet pendant queNiues moments. Il pâlissait et frémissait de colère et de dépit d'avoir été si longtemps trompé par une personne qu'il n'en croyait point capable. Enfin il prit son parti et se calma; alors, revenu à lui-même, il dit en soupirant : oc Elle me trompait! Ah! qui l'aurait cru? » Depuis ce moment, je ne l'entendis plus dans la nuit prononcer le nom de madame du Cliàtelet, et je le vis reprendre insensiblement sa santé et son train de vie ordinaire, ce qui fit grand plaisir à tous ses amis '. — Mémoires de I.ongchamp, t. II des Mémoires sur Voltaire, par Lomickamp et Wac.méPiK. (Paris, Aimé André, 1826.)

t Voila une iiit'taiii{ii[iliose bien subite et bien étrange dans Voltaire, et racontée bien lestement, en quelques lignes, par l'historien, dont le témoignage sur cet événement n'est appuyé par aucun autre. Nous sommes fort tenté de croire que s'il y a quelque chose de vrai dans l'anecdote, elle est tout au moins dénaturée, exagérée et inexacte. Nous croyons apercevoii' un peu de jactance dans le récit de Longchamp. Ku nous faisant entencire qu'il avait seul pu tirer Voltaire de la profonde douleur où il était plongé, et par suite sauver la vie à cet homme célèbre, c'est, à notre avis, se donner un peu les violons, comme dit le proverbe. Quelques réflexions se présentent assez naturellement sur ce que rapporte ici Longchamp. C'est dans la cassette de madame du Chàtelet que se trouvent ses propres lettres ; cela est-il naturel ? Si c'était les lettres originales, comment et pourquoi sont-elles retournées dans les mains de cette dame? Qui empêchait d'en dire les adresses dans des mémoires que l'auteur ne voulait pas divulguer de son vivant? Quant à de simples minutes, ù quoi bon les garder? et principalement les minutes de lettres injurieuses pour un ami de vingt ans, auquel on afléctait d'ailleurs de montrer toujours la plus grande confiance? Il serait.

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