CHAPITRE XXXVIII
REPuÉSENTATioN vfOreste.
Janvier 1750.
... UEleclre de Crébillon avait obtenu, dans son temps, un beau succès, clVOreste de Voltaire, (luelle que fût sa supériorité, avait à conipier avec un goût plus délicat et autrement exigeant '. Celui-ci l'éprouva bien, à la première représentation, qui eut lieu le lundi 12 janvier 1750. Ce parti pris d'entrer en lutte avec un vieillard, dont les ouvrages avaient eu leur heure de triomphe, pouvait déplaire même à cette portion du public qui n'épouse aucune coterie et ne veut voir que l'œuvre... .
Une petite nouveauté dans la rédaction des billets de parterre, qui avait peut-être sa malice, ne passa pas inaperçue et fut l'objet d'interprétations et de j)Iaisanieries de plus d'une sorte. Voltaire avait fait ajouter les initiales de chacun des sept mots qui composent ces vers bien connus :
Omne tulit punclum qui miscuit utile dulci.
a C'était sans doute, nous fait remarcjuer Collé, un petit coup de patte qu'il voulait donner à Crébillon sur sa versilication, qui, effectivement, n'est pas aussi correcte que la sienne, mais qui est plus mule. » De braves gens, qui appa-
1 Crébillon était censeur des pièces de tiiéâtre : Voltaire fut donc obligé de lui présenter sa tragédie -. « Monsieur, lui dit Crébillon, en la lui rendant, j'ai été content du succès d'Electe, je souhaite que le frère vous fasse autant d'honneur que la sœur m'en a fait. » (R. d'A.)
remnient ne savaient pas le laiin, expliquaient de la façon suivante ces lignes hiérogly[)lii(iues : « Oreste, Tragédie Pitoyable Que M. Voltaire Donne *. « La plaisanterie est assez innocente, et semble d'ailleurs imitée de celle que l'on (it de son temps sur la Pélopée de l'abbé Pellegrin -. Quoiqu'il en soit, la première représentation fut loin d'être un succès décisif, bien qu'il ne faille i)as s'en rapporter au dire de l'auteur de la Partie de Chasse de Henri /T, qui déclare qu'à l'exception du parterre , recruté par Voltaire, mais que l'ennui gagna comme le reste des spectateurs, Oreste fut hué de la salle entière. Même en prenant l'allirmation à la lettre, plus d'un endroit dut triompher de cette malveillance ou de cette justice rigoureuse, comme on voudra. Le i)oète se tenait blotti dans la loge de d'Argental avec l'intention d'y faire le mort. Mais, à un moment où l'on applaudissait avec force, il oublia Vincognito (ju'il s'était promis de garder, et se porta vivement sur le bord de la loge, en s'écriant : « Courage, braves Athéniens, c'est du Sophocle'! » Cela n'empêcha pas quchiues frondeurs de demander VElectre de Crébillon. — Gustave Desnoiiœsteuiœs. Voltaire et la société au XVI II' siècle. Voltaire à la cour. (Paris, Didier et G% 1871.)
< Clémenl. Les cinq années lilléraires ou Nouvelles UUcraircs des années 17i8-1752. (La Haye, 17Ji). l. II, p. 42. Paris, 30 janvier 1750.
2 Anecdotes drnmalinucs. (Paris, \~~'n), t. IF, p. i").
3 La Harpe, Commentaires sur le llmllre de Voltaire. (Paris. 181 i), p. 250. — Voltaire. OEuvres complètes (Beuchol), l. Vi, p. 1 'i7. Avertissement des éditeurs de Kelil. — Marmonlcl raconte «c polit incident un peu diflireninient... (Notes de l'auteur.)