CHAPITRE XXXIX
VOLTAIRE, MÉCONTENT DES ACTEURS DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE, ÉTABLIT UN THÉÂTRE DANS SA PROPRE MAISON. — IL T FAIT
REPRÉSENTER Mahomet, CnlUina, etc. — il devine le génie de le kain et le prend chez lui comme élève. — sa Réconciliation avec les comédiens du théâtre français.
...M. de Voltaire, peu satisfait des comédiens français, avait résolu depuis quelque temps de ne plus leur donner ses pièces à représenter. Ce qui avait excité son humeur contre eux, c'est, d'un côté, qu'ils n'avaient fait nul cas et s'étaient même moqués de ses reproches réitérés sur leur extrême négligence, qu'on avait remarquée à la remise au théâtre de plusieurs de ses anciennes pièces; de l'autre côté, c'était la manière hautaine dont ces messieurs avaient reçu les avis que M. de Voltaire avait pris la liberté de leur donner sur les derniers rôles (|ui leur avaient été distribués; et ceci les choquait plus que tout le reste. Il est assez probable que c'étaient ceux qui avaient le plus besoin de ces avis qui s'en fâchaient le plus. Ouoi(iu'il en soit, ce furent les sieurs Granval, La Noue ', Paulin et Dubois qui, dans celte circonstance,
1 Acteur, poète dramatique et directeur de théâtre (1701-1701). On a de lui Mahomet II, tragédie, et une comédie en 5 actes et en vers, la Coquette corrigée. iR. d'A.)
maniteslèrent davantage leur mauvaise volonté envers un auteur (jui, depuis plus de trente ans, n'avait pas laissé de faire (pieiciue bien au théâtre. M. de Voltaire, ternie dans sa résolution, ne voulut point entendre parler de la Comédie- Française ; mais, pour ne pas se refuser entièrement aux désirs de ses plus intimes amis, il leur dit (ju'il ferait représenter devant eux quelques-unes de ses pièces, mais que ce serait par des amateurs, sur un théâtre particulier, et dans sa i)ropre maison. Voilà ce (|ui Pavait dcierminé à transformer une partie du second étage de la maison en salle de spectacle, dans huiuelle il pouvait se rendre de plain-pied en sortant de son appartement. Lorscju'il vit que le local était entièrement disposé et décoré comme il convenait, il me chargea de lui trouver des acteurs non récalcitrans, mais dociles, disposés à écouter ses conseils, et (lui voulurent bien jouer ses pièces, comme il désirait (ju'elles le furent. On lui avait dit que dans plusieurs maisons particulières, des sociétés de jeunes gens s'amusaient à jouer la comédie. Il m'ordonna de prendre à ce sujet des inlormaiiuns exactes, de tâcher de m'introdnire à ces spectacles, et de bien reman|uer la troupe (|ui jue paraîtrait la meilleure, .le |)arviiis, en assez i)eu de temps, à voir trois de ces dillérents spectacles d'amateurs, et je n'en fus guère satisfait... De ces associations de jeunes gens que je pus connaître, celle (lui me jiarul réunir le plus de talens, était celle (|ui jouait la comédie chez un tapissier, à l'entrée de la vieille rue du Tenqile. Cet homme avait parmi ses ouvriers un noiinni' .Mamlron, (|ui éiail li' chef ou le directeur de la petit»; trou|)e... Mandron in' jouait jias mal les rôles de père ou de roi; sa taille et sa (igurc W favorisaient dans cet (Muploi. Il avait pour second acteur un nommé Le Kaiii, doni l'extérieur n'oH'rait rien de fort avanta^^enx, mais (|ui me parnl, qiioiipie jeune, (loué (l'une grande inielligeiicc, et savait deplover ;i
propos de la force el de la sensibilité'. Le troisième acteur était un autre jeune homme nommé Hcurtaux, qui n'était pas non plus favorisé d'une belle figure, et dont la taille était
1 C'est à lui-même qu'il (Longchamp) attribue l'origine de la liaison du grand poète avec le gi-and acteur, de laquelle devait naturellement résulter beaucoup d'avantage et pour l'art dramatique et pour le public. Mais cet article est un de ceux ajoutés aux autres après un long intervalle de temps, puisqu'il est postérieur à la mort de ces deux hommes célèbres, et que trente ans s'étaient écoulés depuis l'événement dont il parle. Il est donc possible que trop de confiance dans sa mémoire, ou de complaisance pouison amour-propre, l'ait égaré dans son récit. Ce qui le ferait croire, c'est que Le Kain rapporte d'une manière toute diflërenle comment il a été connu de Voltaire. Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire, etc., t. II, p. 291. — Voici le récit de Le Kain; il est empreint d'une incontestable vérité, et c'est celui auquel il faut s'arrêter : « La paix de 1748, en rappelant les plaisirs de tout genre à Paris, devint l'époque mémorable d'une nouvelle institution de quelques sociétés bourgeoises qui se réunirent pour le seul plaisir de jouer la comédie.
« La première fut établie à rh(')tel de Soyecoui't, au faubourg Saint - Honoré ; la seconde, à l'hôtel de Clermont-Tonncrre, au Marais ; la troisième à l'hôtel de Jabac, rue Saint-Méri. C'est de ce dernier théâtre dont je suis le fondateur.
« De tous les jeunes gens qui jouissaient alors de quelque célébrité sur ces différents théâtres et dont quelques-uns se sont fixés dans nos provinces, je suis le seul qui soit resté à Paris; et c'est une faveur que je dois plus à ma bonne étoile qu'à la supériorité de mon talent. Voici comment la chose ■est arrivée.
« La propriétaire de l'hôtel de Jabac, forcé de faire des répaiations urgentes dans l'intérieur de la salle que nous occupions, nous mit dans la nécessité de demander à messieurs les comédiens de Clermont-Tonnerre la permission déjouer alternativement avec eux sur leur théâtre ; traité qui fut stipulé entre eux et nous au mois de juillet ITiO, en payant la moitié des frais. Nous y débutâmes par Sidney (a) et George Dandin.
(a) Comédie de Gresset. (R.d'A.)
petite ; mais il montrait beaucoup de dispositions et n'était pas dépourvu de moyens. C'est lui (|ue M. de Voltaire a fait entrer depuis dans la troupe des comédiens français de madame la margrave de Bareuili, d'où il passa dans la troupe du roi de Prusse pendant le séjour de M. de Voltaire à Berlin. Tout le
« Il n'est pas ililTicile de se figurer que la concurrence de ces deux sociétés excita dans le public quelques contestations dont le résultat ne pouvait être favorable aux uns sans diminuer de la considération dont les autres avaient joui jusqu'alors... Mais qui pourra jamais croire qu'une société de jeunes gens, qui réunissait le plaisir et la décense, pût exciter la jalousie et les plaintes des grands chantres de Melpomène ?
« Le crédit de ces derniers nous fit fermer n(5tre théâtre, et ce fut un prêtre janséniste qui en obtint la réhabilitation. M. l'abbé de Chauvelin, conseiller-clerc au parlement de Paris, daigna s'intéresser pour des élèves contre leurs maîtres, et nous fit jouer le Mauvais Riche, comédie nouvelle en cinq actes et en vers, de M. d'Arnaud. La i)iéce eut peu de succès au jugement de la plus brillante assemblée qu'il y eût alors à Paris. C'était au mois de février 1750.
« M. de Voltaire y fut invite par l'auteur ; et soit indulgence pour M. d'Arnaud, soit pure bonté pour les acteurs qui s'étaient donné toute la peine imaginable pour faire valoir un ouvrage faible et sans intérêt, ce grand homme parut assez content, et s'informa scrupuleusement qui était celui qui avait joué le rôle de Vnmourcux. On lui répondit que c'était le Mis d'un marchand orfèvre de Paris, lequel jouait la coincdie pour son plaisir, mais qui aspirait réellement à en faire sou état. Il témoigna à M. d'Arnaud le dé.sir de me connaître, cl le pria de m'engager à l'aller voir le lendemain.
<< Le plaisir que me causa cette invitation fut encore plus grand que ma surprise ; mais ce que je ne poiiiiais peindre, c'est ce (|iii se passa dans iimn rtmc à la vue de cet houiuii' ilnut les yoiiv étiucclaieiit ilc feu, d'iinaginalion et de gi-nie. Kn lui adressant la parole, je nie sentis pénétré de respect, d'cnlhousiasmc, d'adiniralioii et de crainte -. j'éprouvais ù la fois toutes ces sensations, lorsque M. de Vollain- cul la boute de mettre tin à mon ciiiliaiia'. fi) in'diiMant sr's deux bias. cl en rrmrrcidtil lUm d'avoir
reste, lioinnie ou femme, élail, scion moi, au-dessous du médiocre, excepté cepeiidanl mademoiselle llaton, qui avait de la figure, du zèle et qui semblait annoncer du talent...
J'appris à ces jeunes gens que M. de Voltaire, ayant entendu parler de leurs amusements et du goùl qu'ils avaient pour les spectacles dramatiques, ainsi que de leurs talents, il avait
créé un être qui l'avait ému el allendri en proférant d'assez mauvais vers.
« Il me fit ensuite plusieurs questions sur mon état, sur celui de mon père, sur la manière dont j'avais été élevé, el sui' mes idées de lorlune. Après l'avoir satisfait sur tous ces points, et après ma part d'une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du café, seule nourriture de M. de Voltaire depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures après midi, je lui répondis, avec une fermeté intrépide, que je ne connaissais d'autre bonheur sur la terre que de jouer la comédie -, qu'un hasard cruel et douloureux me laissait maître de mes actions, et jouissant d'un petit patrimoine d'environ sept cent cinquante livres de rente, j'avais lieu d'espérer qu'en al)andonnant le commerce et le talent de mon père, je ne perdrais rien au change si je pouvais être un jour admis dans la troupe des comédiens du roi.
« Ah ! mon ami, s'écria M. de Voltaire, ne prenez jamais ce parti-là ; croyez-moi, jouez la comédie pour votre plaisii', mais n'en faites jamais votre état. C'est le plus beau, le plus rare, le plus difficile des talents ; mais il est avili par des barbares et proscrit par des hypocrites. Un jour la France estimera votre art, mais alors il n'y aura plus de Baron, plus de Lecouvreur, plus de Dangeville. Si vous voulez renoncer à votre projet, je vous prêterai dix mille francs pour commencer votre commerce et vous me les rendrez quand vous pourrez. Allez, mon ami, revenez me voir vers la fin de la semaine ; faites bien vos réflexions, et donnez-moi une réponse positive. »
« Etourdi, confus, et pénétré jusqu'aux larmes des bontés des offres généreuses de ce grand homme qu'on disait avare, dur et sans pitié, je ■voulus m'épancher en remerciments. .le commençai quatie phrases sans pouvoir en terminer une seule. Enfin, je pris le parti de lui faire ma révérence en culbutant ; et j'allais me retirer lorsqu'il me rappela pour me prier de lui réciter quelques lambeaux des rôles que j'avais déjà joués. Sans trop
jeté les yeux sur eux pour l'essai de quehiues-unes de se& pièces nouvelles, dont il désirait voir l'effet au théâtre avant de les donnera la Comédie Française. On peut juger combien leur amour-propre fut llatlé de ce que je leur apprenais ; mon message fut reçu de tous avec autant de joie que de surprise. Ils promirent de se rendre chez M. de Voltaire... Au jour (ixé,
examiner la question, je lui proposai, assez maladroitement, de lui déclamer le grand couplet de Gustave (a), au second acte. Point de Piron, me dit-il avec une \oix tonnante et terrible, je 7i' ai me pas les mauvais vers ; diles-moi (oui ce que vous savez de Racine.
« Je me souvins heureusement qu'étant au collège Mazarin, j'avais appris la tragédie entière iVAthalie. après avoir entendu répéter nombre de fois cette pièce aux écoliers qui devaient la jouer. Je commençai donc la première scène, en jouant alteinalivenionl Abner et Joad. Mais je n'avais pas encore tout-à-fait rempli ma t;khe que M. de Voltaire s'écria : « Ah ! mon Dieu ! les beaux vers ! Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que toute la pièce est écrite avec la même chaleur, la même pureté, depuis la première scène jusqu'il la dernière ; c'est que la poésie en est partout inimitable. Adreu, mon cher enfant, ajouta-t-il en m'cmbrassant, je vous pn'dis que vous aurez la voix déchirante, que vous l'erez un jour les plaisirs do Paris, mais ne montez jamais sur un théâtre de Paris. »
« Voilà le précis le plus vrai de ma première entrevue avec M. de Voltaire. La seconde fut plus décisive, puis(|u'il consentit, après les plus vives instances de ma part, à me recueillir clie/ lui connue son pensionnaire, et à faire bûtir au-dessus de son logement un iietit thcfilrc où il cul la bonté de me faire jouer avec ses nièces et toute ma société. 11 ne voyait qu'avec un déplaisir horrible qu'il nous en avait conté jusqu'alors beaucoup d'argent pour amuser le public et nos amis.
«1 La dépense que cet établissement niouicntané causa à M. de Voltaire, et l'offre désintéressée qu'il m'avait faite quelques jours auparavant me prouvèrent, d'une manière bien si-nsible. qu'il était au.ssi généreux et aussi noble
(rt) Guslave ïKaia, tragédie de Piron, représentée pour la premii-re fois en 17;5:j. (11. d'A.)
la troupe eniiôre, y compris m«Hiie le soiillleur, ne manqua pas de se trouver ponctuellement au rendez-vous... Un instant M. de Voltaire parut ; il commença par remercier tous ces jeunes gens de leur bonne volonté, et de ce qu'ils se rendaient si promptement à ses désirs. Adressant ensuite la parole cà la plupart d'entre eux particulièrement, il s'informait du genre de leur rôle, des pièces qu'ils jouaient avec plus de succès, etc. Il interrogea beaucoup Le Kain, que je lui avais désigné comme le meilleur acteur de la troupe. Alors il invita les cinq ou six premiers acteurs à lui déclamer quelque tirade prise
dans ses procédés que ses ennemis étaient injustes, en lui prêtant le vice de la sordide économie. Ce sont des laits dont j'ai été le témoin. Je dois encore un autre aveu à la vérité : c'est que M. de Voltaire m'a non-seulement aidé de ses conseils pendant plus de six mois, mais qu'il m'a défrayé pendant ce temps ; et que depuis que je suis au théâtre, je puis prouver avoir été gratifie par lui de plus de deux mille cens. 11 me nomme aujoui-d'hui son grand acteur, son Garrick, son enfant chéri : ce sont des titres que je ne dois qu'à ses bontés pour moi ; mais ceux que j'adopte au lond de mon cœur, ce sont ceux d'un élève respectueux et pénétré de reconnaissance.
« Pourrais -je n'être pas aflecté d'un sentiment aussi respectable, puisque c'est à M. de Voltaire seul que je dois les premières notions de mon art, et que c'est à sa seule considération que M. le duc d'Aumont a bien voulu m'accorder mon ofdvc de début au mois de septembre 1750?
« Il est l'ésulte de ces premières démarches que, par une persévérance à toute épreuve, je suis enfin, au bout de dix-sept mois, parvenu à surmonter tous les obstacles de la ville et de la cour, et à me faire inscrire sur le tableau de messieurs les comédiens du roi, au mois de février 1752.
« Quiconque voudra bien lire tous ces détails, en observer la filiation, reconnaîtra que je suis loin de ressembler à ces cœurs ingrats qui rougissent dufi bienfait; et qui, pour consommer leur scélératesse, calomnient indignement leur bienfaiteur. J'en ai connu plus d'un de cette espèce à l'égard de M. de Voltaire. J'ai été témoin de vols qui lui ont été laits par des gens de
indifféremment de l'un ou de l'autre de leurs rôles; ce qu'ils lirenl tour à tour. Il parut en général assez content; il les encouragea, et leur promit des instructions dont leur talent pourrait profiter, s'il voulait les recevoir avec docilité. Enlin, pour juger encore mieux de leur savoir-faire et apprécier en même temps l'accord et l'ensLMnble de ces acteurs sur la scène, il les engagea à venir le jour suivant, vers six heures du soir, pour représenter sur son théâtre la tragédie qu'ils savaient le mieux. Ils acquiescèrent de suite à sa demande, et plusieurs voix dirent que la tragédie qu'ils jouaient le plus volontiers, et qu'ils rendaient le mieux, était Mahomet le Prophète. Le désir de faire leur cour à l'auteur de cette pièce entrait peutêtre i)Our quelque chose dans ce choix. (Juoiqu'il en soit, la chose fut ainsi arrêtée, et le lendemain on joua la tragédie de Mahomet dans la salle (jue nous avions préparée. Cette première représentation se lit à huis clos : il n'y avait pour spectateurs que M. de Voltaire, madame Denis, sa nièce, M. et madame d'Argental, M. le duc de Richelieu et M. de Pont-de-Veyle', frère de M. d'Argental... Au total, M. de Voltaire fui assez content de cette première séance. 11 retint à
toutes sortes d'clals. Il a plaint les uns, méprisé tacitement les autres, mais jamais il n'a tire vengeance d'aucun. Les libraires qu'il a prodigieusement enrichis par les différentes éditions de ses ouvrages, l'ont déchiré |iuhliqucment; mais il n'y en a pas un seul qui ail osé l'athMiucr on justice parce que tous avaient toit.
OEuvres compliirs de Vullnnc. (l'aris, Thouiinc cl Korlic, ItiiU), t. 1, p. \'Sl-k')~. Note sur M. de Vdltaire, et faits particuliers concernant ce grand homme, recueillis p;»- moi (Lkkain) pour servir à son histoire, par M.l'abhé Uuvernet. (II. d'A.)
1 Antoine deFerriol, comte de l'oiit-dc-Vcyle (ic.'.i7-177i) étaillils aine de M. de Fcrriol. président à mortier du parlement de Metz, cl dAngéli(|uc. soeur cadette de madame de Tencin. M. de Fcrriol était le frcre de cet amhas-
souper acleurs el spectateurs, et, à la (in du repas, il alla chercher les rôles de sa Rome sauvée, et les distribua à ces jeunes gens, les invitant à les apprendre aussitôt qu'ils le jiourraient. Celui de Cicéron fut donné à Mandron, César à Le Kain, CatUina à Heurtaux, et Amélie à mademoiselle Bâton. Les conjurés et les conlidents se partagèrent entre les autres acteurs... Il s'attacha de plus en plus la petite troupe, qui donnait régulièrement deux représentations par semaine dans sa maison. C'étaient des tragédies ou des comédies de différens auteurs, alternativement avec des pièces de M. de Voltaire. Il engagea Le Kain, en qui il découvrait le germe d'un talent supérieur, à venir demeurer chez lui, ce qui fut accepté avec ardeur par ce jeune homme (jui, étant devenu libre de suivre son inclination, avait déclaré à M. de Voltaire qu'il était résolu de renoncer à sa profession d'orfèvre, pour prendre l'état de comédien.
Quand les rôles de Rome sauvée furent bien appris, on fit à huis clos plusieurs répétitions de cette tragédie, qui n'était pas encore connue du public. C'était en 1750, et elle ne fut jouée à la Comédie Française qu'en 1752. M. de Voltaire se donna beaucoup de peine pour diriger les acteurs, les bien
sadeur ii Cnnstanlinople, que le souvenir de mademoiselle Aïssé, sa protégt^e, a rendu plus célèbre que ses négociations. Pont-de-VeyIe fut successivement conseiller au parlement, lecteur du Koi, intendant général des classes de la marine. « Pont-de-Vejie, dit le président Hénault {Mémoires. p. 183), joint à beaucoup d'esprit des talents de bien des genres. Il a été inimitable dans les parodies. On connaît ses comédies du Complaisant et du Fal puni. Philosophe sans afllche, ami fidèle et constant, recherché de tout le monde et assorti à toutes les sociétés. » Sa mort fit dire à Voltaire, qui était plus âgé que lui de quelques années : « Quand la cabane de planche de mon voisin brûle, je dois prendre garde à ma cabane de paille. » (R. d'A.)
remplir de l'esprit de leurs rôles, et les faire agir et parler comme il le désirait. Tout enfin allant à son gré, il voulut que la pièce tut représentée devant une compagnie de personnes éclairées et de connaisseurs, et savoir le jugement qu'ils en porteraient...
Le jour oii eut lieu la représentation, toute la salle se trouva remplie de bonne heure. Les dames n'y étaient qu'en trèspetit nombre. L'assemblée était principalement composée de gens de lettres : on voyait parmi eux MM. d'Alembert, Diderot, Marmonlel, le président Ilénauli, les abbés de Voisenon et Raynal, et plusieurs académiciens, tels que l'abbé d'Olivet, etc. Les ducs de Richelieu et de la Vallière y étaient, et quelques amis particuliers de l'auteur que j'avais été y inviter de sa part. On y remarqua surtout le père de la Tour, principal du collège des Jésuites et son compagnon. Ces pères n'assistaient jamais à d'autres spectacles profanes (|ue ceux ([u'ils faisaient donner dans les collèges par leurs écoliers; mais M. de Voltaire, (|ui avait fait lire sa tragédie au père de la Tour, et en avait reçu force compliments, le pressa tellement de la venir voir représenter, (|u'il l'y détermina. Les acteurs, animés jtar la présence de tant de juges éclairés, mirent dans l'exécution de leurs njles tout le zèle dont ils étaient capables. L'auditoire, en général, en parut très-content, mais il le fut encore plus de la pièce. <Mi admira la beauté de la poésie, la force et la vérité des caractères; et les connaisseurs convinrent (jue, sous ce rapport, Rome sauvée égalait ce que M. de Voltaire avait fait de ndeux. L'abbé d'Olivet, surtout, fut enchanté, et il témoigna hautement sa joie et sa reconnaissance de ce (pie l'auteur de celtt; tragédie avait enfin vengé son cher Cicéron du rôle plat et ridicide (jue le vieux (irébillon lui avait fait jouer dans la sienne Après le spectacle, M. de Voltaire ne dut pas douter de la satisfaction générale; chacun
s'empressait à la lui témoigner, et l'invitait à ne pas frustrer le public d'un si bel ouvrage; mais il ne céda point alors aux instances de ses amis, et Rome sauvée resta encore assez longtemps dans son portefeuille avant de paraître au théâtre de la Comédie française '.
Les comédiens français ne pouvaient ignorer la vogue du théâtre de la rue Traversière. Ce qu'ils en entendaient raconter tous les jours, l'empressement avec leijuel ils voyaient des gens d'esprit, des hommes distingués de tout rang, des con-
1 « Ces succès intimes, et, pour ainsi parler, domestiques, n'étaient pas les seuls à le venger de la morgue et de la hauteur de Messieurs de la Comédie française. D'autres comédiens, qui, comme talent peut-être, ne valaient pas ceux de la rue Traversière, luttaient vers le même temps de zèle et d'efforts pour interprêter le moins indignement qu'il leur serait possible l'un de ses ouvrages les plus pathétiques, ^lizîre. » Le rôle d'Alvarès échut à M. de Pons, don Gusman à M. de Maillebois, Montes à M. de Lasalle, Zamore à M. de Duras, un Américain à M. de Cleimont et Alonze à M. de Frise. Il va sans dire que madame de Pompadour s'était réservé le personnage d'Alzire. Madame de Marchais, compensant la qualité par la quantité, s'était chargée de deux rôles de suivante, Emire et Céphane. Ce ne fut pas, toutefois, sans appréhension que l'on tenta l'aventure (28 février 1750). Le nombre des spectateurs avait été notablement réduit : la reine ne s'y trouva point, ni le Dauphin, ni Mesdames. L'événement, en définitive, vint donner le plus triomphant démenti à ces craintes, à ces terreurs. Alzire fut bien jouée, nous dit-on. Madame de Pompadour-Alzire et M. de Duras- Zamore furent couverts d'applaudis-sements (a). Voltaire ne parut pas à cette première représentation; il assistait, en revanche, à la seconde, qui fut encore plus brillante (vendredi, G mars). Le roi, qui s'était amusé, dit, tout haut, à la fin du spectacle -. « qu'il était étonnant que l'auteur d' Alzire pût être le même que celui qui avait fait Oresle (6). » Gela n'était pas trop aimable
(a) Duc du Luynes, Mémoires, t. X, p. 222.
(6) Duc de Luynes, Mémoires, t. X, p. 227. (Notes de l'auteur.)
naisseurs enfin, chercher les moyens d'èlre admis à ce spectacle, durent sans doute exciter leur curiosité. Quelques-uns d'entre eux, dont M. de Voltaire n'avait point eu à se plaindre, hasadèrent de lui aller demander la feveurde pouvoir venir à son spectacle. Ils ne furent pas mal reçus, car, avant qu'ils ne sortissent, M. de Voltaire m'appela, et me dit de leur donner deux billets d'entrée pour chacune des représentations suivantes. Deux des comédiens à qui ces billets servirent, rendirent compte à leurs camarades des pièces de M. de Voltaire qu'ils virent représenter. Ils sentirent qu'elles auraient été fort utiles à leur théâtre, (jui lani^uissait faute de nouveautés intéressantes. Ils commencèrent à ouvrir les yeux sur leur imprudence et à sentir le tort (ju'ils s'étaient fait en donnant à M. de Voltaire des sujets de mécontentement, et bientôt
pour Oreste. L'on sait que Louis XV trouvait une sensible volupté à piquer son inonde... Quoiqu'il en soit, l'auteur d'Oreste fit le sourd et jugea que le plus liabile comme le plus spirituel était de ne pas avoir entendu une observation blessante. La favorite n'était pour rien, après, tout dans la malveillance de son amant, et on faisant applaudir l'une des trapdies qui lui tenaient le plus au cœur, elle avait servi le poète comme il aimait le mieux l'ôtre. Le lendemain matin, il allait à son lever et soldait sa dette de reconnaissance envers la Lecouvreur des Cabinets par un quatrain qu'il débitait à sa porte avant d'en francbir le seuil :
Cette Américaine parfaite Trop de larmes a fait couler.
Ne pourrai-je me <'(iiis(ilor Kl vdir Venus a sa toilette?
Hàlons-nous de diiv que c'est bien là un impromptu ; car nous ne pensons pas qu'il lui soit arti\e deux l'ois dans sa vie de faire d'aussi misérables vers. L Enfant prodigue et Alzire furent les deux seuls ouvrages de Voltaire joués sur le théâtre des Cabinets, dont la clrttiire coïncida, du reste, avec son départ pour la Prusse. » — Gustavk DnsNomusTEiuiES, Vollairf à la Cour (Paris, Didier cl G°. 1871.) (R. d'A.)
après ils ne ilissiinulrreni [)liis leur désir de le réparer. Sur ces enlrefaites, M. d'Argenlal et M. de Pont-de-Veyle, son frère, ayant eu connaissance des disposilions des comédiens, entreprirent de les réconcilier avec M. de Voltaire, et d'accélérer par là les plaisirs du public, ([ui désirait vivement de voir jouer ces pièces nouvelles dont il entendait parler... Ces messieurs |)arlèrent à ceux des comédiens ((ui avaient le plus d'iniluence sur les autres, leur (irent sentir le besoin qu'ils avaient de M. de Voltaire, et la convenance de lui envoyer, au nom du corps, une députation pour le solliciter de leur ouvrir son porleleuille. La chose fut proposée et acceptée en comité général. La députation se fit, ayant à sa léle pour orateur le sieur Grandval... M. de Voltaire ne sut jamais garder de rancune (juand on revenait à lui de bonne foi; et, en effet, je l'ai vu en d'autres circonstances pardonner et oublier des torts plus graves quand on venait lui en faire l'aveu et qu'on en manjuail du repentir. Il ne fut pas insensible à la démarche des comédiens, lit un bon accueil à la députation, et promit qu'il allait s'occuper de la demande qui lui était faite, qu'il y satisferait le plus tôt ([u'il pourrait, et que pour rendre plus dignes d'être présentés au public les ouvrages (jU'on lui demandait, il voulait les revoir encore une fois avec soin.
Le différend fut ainsi terminé. Les premières pièces que M. de Voltaire, au bout d'un certain temps, remit aux comédiens furent Ziilime et le Duc de Foix; ensuite Rome sauvée, qui ne fut représentée par eux qu'en 1752, lorsque l'auteur était en Prusse. — Mémoires de Lonochamc, t. Il des Mémoires sur Voltaire, par Longcuamp et WAGMtiRi:. (Paris, Aimé André, 182G.)