CHAPITRE XLII
VOLTAIRE EN PRUSSE. — ARRIVÉl:: A POSTDAM. — FKTES A LA CODR. — REPRÉSENTATION DE Rome SaUVée. — ENIVREMENT DE VOLTAIRE. — RROUILLE AVEC MAUPERTUIS. — INTRIGUES CONTRE VOLTAIRE. — LA REAUMELLE. — LE JUIF HIRSCHEL. — QUERELLE SCIENTIFIQUE ENTRE MAUPERTUIS ET KCENIG. — VOLTAIRE PREND PARTI POUR CE DERNIER. — LA Diatribe
du docteur Ahakia. — mécontentement de fiîédéric. — LA Diatribe, rrulée par la main du bourreau. —
REMISE AU ROI DE LA CROIX DE L'ORDRE DU MÉRITE. — APPARENTE RÉCONCILIATION.
Monsieur de Voltaire partit de Compiègne le 25 juin 1750. Ses ennemis feignirent de trouver dans ce départ une espèce d'inlidélité à sa patrie; et se consolèrent par des réflexions malignes et des prophéties désobligeantes, du ciiagrin de le voir appelé à la cour d'un roi grand lionnne. Loin de jouir sur la route de l'éclat (jue cet événement ajoutait à sa réputation, il se dérobait aux hommages ipi' on voulait rendre à son génie...
Il arriva à Posldam vers la moitié du mois de juillet*. Quel .spectacle! un j)rince dépouille son rang et descend de la majesté du trône jioiir un simple particulier, cpii, de son côté, oubliant trente aimées de succès, croyait (|ue cette carrière si illustrée n'était rien, et ne commençait (pie du moment (pi'il la consacrait à son héros...
' Le 10 juillet. (R. <I'A.)
— 2ii —
M. (le Voltaire fut logé dans le palais de Postdam...
Il trouva en Prusse des savants et des beaux-esprits, dont les noms et les ouvrages étaient avantageusement connus dans le monde littéraire '...
Un mois après son arrivée à Postdam, madame la marquise de Bareutti ^ vint à Berlin ; on donna à cette occasion des fêtes superbes dans cette capitale. AI. de Voltaire eut l'honneur d'y suivre le Roi, et assista à ces spectacles où présidaient le goût et la magniliccnce. On répéta aux (lambeaux les carrousels qu'on avait donnés pendant le jour, et les vainqueurs y recevaient le prix de l'adresse des mains de la bienfaisance... C'est au milieu de la famille royale qu'était placé M. de Voltaire à toutes les représentations. Les inépuisables ressources de son esprit charmaient les longueurs et remplissaient les moments de vides inséparables de ces sortes de plaisirs.
Le Roi fit construire dans le château de Berlin un théâtre, sur lequel on donna Rome sauvée. Les princes et princesses de la maison royale (qui, en remplissant ces beaux rôles, parlaient leur langage ordinaire) répandaient dans cette représentation un intérêt et un charme inexprimables. M. de Voltaire jouait le rôle de Gicéron, avec une perfection dont aucun comédien n'a jamais ap|)roché, disent les Mémoires de sa vie. Au milieu des applaudissements universels, ses ennemis naissants laissèrent apercevoir leur inciuiétude, et voulurent trouver des allusions dans cette tragédie...
Le Roi, de plus en plus charmé d^ posséder un homme aussi universel, chez lequel il trouvait tour à tour l'esprit et l'usage d'un courtisan, le génie d'un poète et la conversation d'un
1 Celaient Maupertuis, le comte Algarotti, florentin, le marquis d'Argens, La Mettrie, lecteur du Roi, d'Arnaud ou Arnaud Baculard. (R. d'A.)
2 Sœur de Frédéric II. (R. d'A.)
philosophe, voulait par de nouveaux liens l'attacher à sa personne. En conséquence, il lui proposa une superhe maison à Berlin pour madame Denis, mais elle ne put concilier cette nouvelle marque de bonté, avec les arrangements pris dans sa famille.
Après les fêtes de Berlin, le Roi retourna à Posldam au milieu des armées et des savants...
M. de Voltaire, toujours solitaire au milieu de la cour, avait seul la permission de se faire servir de la table du Roi, et l'honneur de souper tous les soirs avec lui. Les autres gens de lettres ne paraissaient (pie lorsipie leur nom était sur la liste. Ces soupers, dont on a tant parlé, commentjaient à neuf heures et Unissaient à onze...
M. de Voltaire avait apporté les matériaux du Siècle de Louis XIV (le plus soigné de ses ouvrages en prose) et laissait de temps en temps reposer les pinceaux de l'histoire en faveur d'un Poème (la Pucelle), qu'il faut opposer à ceux qui refusent à cet illustre écrivain l'invention et le génie.
« On ne trouvera point (disent les Mémoires de sa vie) des moments plus glorieux pour lui que ceux ipii suivirent son arrivée dans le Brandebourg. Attendu avec impatience, accueilli avec distinction, comblé d'honneurs, recherché des grands, libre dans une Cour, il passa dans celle faveur brillante les premiers mois de son séjour à Berlin et à Postdam. »
Ses lettres à cette époque respirent la joie et la félicité. Il entrelient ses amis du génie du monanpie, de la sagesse de son gouvernement, de la discipline de ses troupes. Il écrivait un jour :
D'un iej,'ar{i «étonne j'.ii mi sur les remparts Os {Citants courls-viMiis auloiiialos de Mars, Ces tnouvcmeiits si proiiipls, ces démarches si Hères.
Ces moiistathcs, ces grands bonnets,
Ces habits retroussés, montrant de gros derrières
Que lennemi ne vit jamais.
Cette vie douce ne fut troublée que par le murmure secret de l'envie. M. de Maupertuis, qui, depuis longtemps, jouissait de l'estime du Roi, crut cpie la réputation et les talents ne dispensaient pas M. de Voltaire d'aller au devant de son amitié, et vraisemblablement celui-ci crut que M. de Maupertuis pourrait faire quelque exception en sa faveur. Cette prétention mutuelle augmenta encore le froid entre ces deux hommes illustres; ils se voyaient par nécessité, s'observaient par défiance ; et il faut avouer ([ue M. de Voltaire ne cachait pas sa supériorité à son rival.
Les événements de cette année (1752) annoncent que sa faveur n'a pas baissé. Le mariage du prince Henri, frère du Koi, avec la princesse Wilhelmine de Hesse Cassel, fut célébré par des fêtes. M. de Voltaire eut l'honneur de dîner avec la famille royale à Sans-Souci.
Malgré ces distinctions flatteuses, M. de Voltaire commença à s'apercevoir que la gêne continuelle est un tourment dont rien ne dédommage ; que la soif des honneurs ou de la fortune peut seule soutenir cette prudence sévère, dont le moindre oubli laisse de longs malheurs ou du moins de vifs chagrins ; que la crainte de déplaire rétrécit l'imagination, et accoutume insensiblement l'esprit à une timidité qui dégénère bientôt en faiblesse...
Le résultat de ces réflexions, fut le projet bien décidé de recouvrer sa liberté '. D'abord, il chercha l'occasion de placer
1 La Mettrie dit à Voltaire que le Roi, auquel il parlait un jour de toutes les marques de bonté dont il accablait son chambellan, lui avait répondu :
quelques capitaux amassés en France, et augmentés de ses épargnes. Un emprunt (jui se faisait alors .dans le duché de Wurtemberg lui donna celte facilité... Mais quoi que son plan de retraite fût formé, il était plus décidé encore à ne jamais paraître ingrat envers son bienfaiteur.
Ce monarque, dont les loisirs produisaient des ouvrages charmants, et qui savait combien la paix de la solitude est précieuse à un homme de lettres, devinait les projets de M. de Voltaire. Rien ne lui échappait des manœuvres adroites qu'hasardaient ceux (jui se croyaient ses égaux ; et ([ui n'étaient que ses émules...
Parmi ceux qui préparaient à son favori d'amers chagrins, M. (le la lleaumelle ' n'était {)as un des moins actifs. Arrivé de Copenhague à Berlin, avec la flatteuse espérance de prendre place un jour parmi les beaux es|)rits admis à la cour de Postdam, il appuya ses prétentions d'un recueil de pensées détachées, ;sous le titre bizarre du Qu'en dira-l-on. M. de Voltaire fut choqué d'une phrase qui n'a jamais été justifiée :
« J'en ai encore besoin poiir revoir mes ouvrages ; on suce l'orange el on jette l'écorce. » Ce mot désenchanta Voltaire, et lui jela dans l'àme une déflancc qui ne lui permit plus de perdre de vue le projet de s'échapper. En même Icnips, on dit au Itoi que Voltaire avait répondu un jour au général Manslein, qui le pressait de revoir ses Mémoires : « Le Roi in envoie son hnge sale à blanchir, il faut ([lie le vôtre attende. » Qu'une autre l'ois, en montrant sur la table un paquet de vers du Roi, il avait dit dans un mouvement d'humeur : « Cet luunme-la, c'est César et l'abbé Cnliin. -• — Con- DORcrcT {Vie de Voltaire). (K. d'.A.)
Mja Beaumelle (Laurent Angliviel). littérateur (17'2(i-1773). Il doit l'avantage d'être fort connu a sa querelle avec Voltaire, bien plus qu'à ses écrils. Voy. ISolicr sur ht vie et les écrits <lr La Uraumellc, par M. Michel Nicolas (Paris, Cbcrbulie/, iH.'vî), et le chapitre La Beaumelle dans les Ennemis de Voltaire de M. Cb. Msard. (R. d'A.)
« Le Roi de Prusse a comblé de bienfaits des gens de lettres par les mêmes principes que les princes allemands comblent de bienfaits un bouffon et un nain. »
Cette comparaison ne pouvait que déplaire à ceux qui avaient l'honneur d'être auprès du roi ; et M. de Voltaire est très-excusable d'avoir été prévenu dès lors contre un homme dont le début était aussi imprudent.
Ce dernier prétend qu'il fut question de ce passage à uo souper du roi. Ecoutons le marquis d'Argens, témoin oculaire et presque toujours impartial.
« Dans un des soupers du Roi, où l'on était de très-bonne humeur, M. de Voltaire dit tout doucement au marquis d'Argens qui était auprès de lui : Frère, modérez votre gaieté, un auteur vient de nous comparer, dans un ouvrage nouveau, à des fous et à des nains. Cette idée fit rire le marcjuis d'Argens. Le roi s'étant aperçu que M. de Voltaire avait dit quelque chose tout bas, fut curieux de savoir de quoi il s'agissait. Le marquis, qui ne connaissait ni l'auteur ni l'ouvrage, se contenta de répondre que c'était une plaisanterie qui ne valait pas la peine d'être redite. Mais le Roi ayant insisté avec empressement, le manjuis répondit : Sire, M. de Voltaire m'a dit qu'un auteur avait comparé les gens de lettres qui ont l'honneur d'être auprès de V. M. à des fous et à des nains. Le Roi ayant paru trouver cette plaisanterie mauvaise, demanda quel était cet auteur; Je ne connais. Sire, répondit le marquis, ni l'auteur ni le livre, et je n'en sais que ce que vient de m'en dire M. de Voltaire. Le Roi ayant alors demandé à M. de Voltaire comment on appelait cet écrivain, il se trouva malgré lui obligé de nommer M. de la Beaumelle. Voilà comment s'est passée cette affaire, que Maupertuis rendit le lendemain avec les couleurs les plus noires, à un homme déjà disposé à ne pas aimer M. de Voltaire. »
La Beanmelle, insiriiit de cette aventure, s'abandonna aux impulsions d'un caractère naturellement emporté ; il remplit Berlin d'anecdotes calomnieuses, rappela et défigura d'anciennes histoires que l'envie recueillit sans examen, colporta des libelles manuscrites, et n'oublia enlin aucune de ces obscures manœuvres, que la vengence suggère à l'amour-propre irrité.
Tant d'efforts demeurèrent cependant sans succès ; il n'en fut pas de même d'un autre événemeiu dans leiiuel M. de Maupertuis joue un grand rôle. Les lecteurs ne comprendraient jamais comment il exista entre lui et M. de Voltaire, une pareille animosité, si nous ne placions ici une anecdote propre à justiller aux yeux de bien des gens ce dernier, et à l'excuser du moins auprès des esi)rits les plus prévenus.
M. de Voltaire avait emprunté le ministère d'un juif ' pour acheter des billets de la Banque de Leipzig. Jouant dans une de ses tragédies avec des dames de la cour de IJerlin, il chargea son agent, dépositaire de ses fonds, de lui faire prêter quelques diamants. Le juif lui en procura, mais connut en même temps le projet de s'approprier une partie de l'argent qu'il avait entre les mains. Parmi les diamants (]u'il prêta, il en glissa de faux, et lorsipie M. de Voltaire les rendit, il l'accusa de les avoir changés. L'im[)Osleur obiiiii de M. de Maupcrtuis une protection (pii devenait une insulte atroce pour un honune (jue la faveur d'un grand |)riiice mettait à l'abri de pareils soupçons. Cette calomnie trouva ccpendani encore d'autres partisans; des nuages couvrirent pour (piehpies moments l'innocence de l'accusé, et il fallut se soumettre h l'aHreuse nécessité de se justiller. Le (ilou fut condamné. Jeté quehpie temps après dans les fers, pour avoir fait six fausses
* Il se nommait Hirschcl. (il. d'A.
lettres de change, on le renferma pour la vie dans la citadelle de Magdebourg- '.
L'importance (|iie M. de Maupertuis avait voulu donner à celte liisioire augmenta dans l'âme ulcérée de M. de Voltaire lô'fôvam de la haine, ([ui fermenta juscju'au moment fatal marqué pour la vengance. Une dispute de physique et de mathématique entre le président de l'Académie et M. Kœnig, la lit éclater. Le premier, dans une de ses dissertations, avait donné pour principe universel, et établi comme loi générale, que. la nature dans la dislribulion des forces et du mouvement, emploie toujours un minimum; — (|ue lorsqu'il arrive quelque changement dans la nature, la quantité <raction nécessaire pour ce changement est la plus petite possible.
Il s'applaudissait de ce principe comme d'une découverte réservée à son génie. C'était à ses yeux une théorie lumineuse, propre à expiiciuer tous les phénomènes. Malebranche voyait tout en Dieu, et Maupertuis tout dans son minimum. M. Kœnig, bibliothécaire de madame la princesse d'Orange, géomètre assez célèbre, et membre de l'Académie de Berlin, s'avisa de troubler cette jouissance. 11 commença par manquer de respect à l'invention, et (inil par prouver que si elle pouvait servir cà quelque chose, elle appartenait à Leibnitz. Ayant communi(|ué ses preuves, déposées dans une dissertation à M. Maupertuis, le superbe président ne daigna pas la lire ;
1 « On a rassemblé, dit M. Sainl-René Taillandier (art. de la Revue des Deux-Mondes (]n 15 avril 18G5,p. 837), il y aune soixantaine d'années, les documents du procès intenté à Voltaire par le juif Hirschcl, triste aventure qui, dès le début, souleva l'opinion du pays contre l'Iiôle de Frédéric, et qui n'est pas plus claire aujourd'hui qu'il y a cent ans. » V. pour plus amples détails sur cette affaire Hirschel : Gdstave Desnoirestehres, Voltaire et Frédéric, p. 112-159. (R. d'A.)
encouragea l'auleur à la publier, el ajouta (lue leur amitié était indépendante de leur opinion.
Kœnig- retourne en Hollande, et peu de temps après, celle fameuse dissertation paraît dans les Actes des savants de Leipzig. On y voit joint le fragment d'une lettre de Leibnitz à liermaiin, dans hKjuelle on trouvait des raisons contre le principe f/énéral de la moindre action, et la preuve tjue ce principe déjà connu avait été rejeté de Leibnitz.
L'accueil «pie le |)ublie lit à cet écrit polémique, inquiéta i'amour-propre de M. de Maui)ertuis. il prit le parti d'écrire au professeur Kœnig que, se proposant de lui répondre, il désirerait connaître la lettre entière, dont son ouvrage ne contenait qu'un fragment. On a toujours tort de raconter ce que M. de Voltaire a écrit lui-même. Le lecteur nous saura gré de transcrire ici le passage suivant : « M. Kœnig avoua à M. de Mauperluis (pie l'original de la lettre de Leibnitz n'avait jamais été entre ses mains, et (lu'il tenait la copie d'un citoyen de Derne, mort depuis longtenq)s. Oue fait Mauperluis? il engage adroitement les puissances les plus respectables à faire cberclieren Suisse eel original, ([u'il sail bien (ju'on ne retrouvera pas. Ainsi, ayant enchaîné à ses artilices la bonté même de son maître, il use de son pouvoir à l'Académie de lierlin pour faire déclarer faussaire un philosophe son ami, par un jugemcnl solennel, jugement surpris par l'autorité; jugement (lui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la l)lupart des académiciens m'ont témoigné leur douleur; jugement réprouvé et abhorré de tous les gens de lettres. . . »
Nous oserons si'ulemenl ajouter ici (puî l'Académie de Herlin ne fut pas entraînée dans fclle discussion, mais seulement cette |)artie (|ui n'a d'autre opinion (|ue celle de son cheL Ni le comte d'Algarotti, ni le manjuis d'Argens, ni le professeur Euler ne parurent à la .séance où ce jugement fut rendu, il
attaquait l'honneur de M. Rœnig, qui, pour se défendre, commenta par abdi(iuer sa qualité de membre de l'Académie.
a Berlin, continue M. de Voltaire, toute l'Allemagne criait contre une conduite si odieuse, et personne n'osait la découvrir au roi de Prusse. Le persécuteur triomphait, en abusant des bontés de son maître. J'ai été le seul (|ui aie osé élever ma faible voix; j'ai rendu hardiment ce service à la vérité, à l'innocence, à l'Académie de Berlin, j'ose dire à la patrie que mon attachement pour le roi de Prusse avait rendu la mienne ; j'ai seul fait parvenir les cris de l'Europe savante entière aux oreilles de Sa Majesté; 'j'en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux informé ; j'ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et respectable Wolf ", qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j'ai l'original entre les mains, la voici :
a II est reconnu pour certain et très-certain que la vérité « est tout entière du côté du professeur Rœnig; soit dans « l'authenticité de la lettre de Leibnitz, soit dans l'étrange « jugement de l'Académie, soit dans la prétendue découverte « de son adversaire, qui ne serait qu'un renversement des a lois de la nature, si elle n'était pas une contradiction. >>
On peut ajouter à toutes ces raisons que M. de Voltaire n'était pas fâché de trouver enfin un prétexte de faire éclater ses ressentiments. Certaines Lettres philosophiques que M. Maupertuis publia alors, offraient un trop beau sujet à l'heureux laleni de son adversaire pour la plaisanterie. Parmi les pamphlets qui les couvrirent de ridicule, et quelques autres (jui attaquèrent le despotisme du président, il faut distinguer la Diatribe
i Philosophe et mathématicien (1679-1754), continuateur de la philosophie de Leibnitz. (R. d'A.)
du docteur Akakia \ Son auteur avait obtenu du Roi la permission de faire imprimer un autre ouvrai^e à l'imprimerie de Postdam. Il y joignit clandestinement la Diatribe. Un oliicier du corps du génie vit ce manuscrit chez l'imprimeur, et en donna avis sur-le-champ à M. de Maupertuis son ami, alors malade à Berlin. Celui-ci ramasse ses forces, et vient invoquer la bonté et la justice du Roi. On saisit tous les papiers de l'imprimerie, parmi lesquels se trouva la Diatribe. Le Roi blâma surtout le manège (ju'on avait employé, et en témoigna son mécontentement à M. de Voltaire, mais avec une douceur qui est une forte leçon pour un homme sensible. Etant allé passer le carnaval à Berlin, l'auteur de la Diatribe \Vg\.\1 pas la permission de l'y suivre comme à l'ordinaire, et ce ne fut que trois jours après (pi'il (juilta Postdam pour aller demeurer chez M. de Francheville. Le Roi, qui au fond méprisait ces vaines querelles, lui avait déjà intérieurement pardonné, lorsque cette trop fameuse satire, trois semaines après, parut imprimée.
Ce n'est pas qu'il eût osé de nouveau transgresser les ordres de son maître; mais dès l'instant (|ue cet ouvrage fût composé, en ayant envoyé quelques copies manuscrites à ses amis, il ne put les retirer à temps pour en prévenir l'impression. Le Roi, cependant, se trouva dans la nécessit(; de faire respecter ses volontés, et de protéger un de ses anciens serviteurs. .Vinsi la Diatribe fut brûlée par la main du bourreau le 24 décend)re à dix heures du matin. (jCtte sévérité apparente était nécessaire, (|uoiqu'elle |>arût alors un iieii outrée...
• <■ François I" !iv;iil un inniciiii <|iii s;i|i|»flait Sttns-Mdlirr. Ce nciiii déplut au (loctour, il le gi'(^cisa et en lit Akakia. Voltaire lit revivre ce nom, cl supposa que celui qui le portail riait médecin du Pape. — Collint. Mon séjour auprès de M. de Voltaire (1807) p. .33. (R. d'A.)
Dès ce inomenl M. de Voltaire ne parut plus à la cour. . . Quoique cette disgrâce ne fût qu'apparente aux yeux de ceux qui étaient au fait des circonstances, et ignorée peut-être de la multitude, l'idée d'avoir déplu à un monarque dont il avait été chéri, et le passage d'un haut degré de faveur à l'indilférence, attrista son caractère, et lui persuada cjne le seul remède aux maux de cette nature était une retraite prompte. En conséquence il mit aux pieds de son maître la croix de l'ordre du Mérite; il l'accompagna d'une lettre pleine de douleur et de sentiment, dans laquelle il disait qu'ayant été jugé indigne de sa bienveillance, il devait l'être aussi de ses bienfaits. Sur l'enveloppe du paquet, il avait écrit ces quatre vers :
Je les reçus avec tendresse Je NOUS les rends avec douleur ; Comme un amant jaloux dans sa mauvaise humeur Rend le portrait de sa maîtresse.
Cet acte de soumission et de repentir toucha le Roi; il lui renvoya deux heures après les marques de ses anciennes bontés, et lui accorda un très-long entretien, qui travailla étrangement l'imagination de ses ennemis.
oo-o