‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 49 sur 122 · VILLE · texte numérisé non relu

VILLE

Le carnaval ctanl fini, le roi retourna h Postdam. M. de Voltaire était sur la liste des personnes qui devaient avoir l'honneur de l'y suivre. La fièvre le retint quinze jours à Berlin, et le Roi eût la bonté de lui envoyer du (iuin(iuina.

Le lendemain du jour que son inconimodilé lui permit de l»araitre à la cour, le Roi eut avec lui un entretien d'une heure. Il en sortit si pénétré de reconnaissance et d'admiration (]n'à peine il pouvait s'exprimer. . . Il fut convenu dans la conversation (jue M. de Voltaire, après avoir été prendre les eaux de Plombières, reviendrait en Prusse. Depuis cet entretien, il soupa tous les soirs avec le roi comme auparavant. Le mniianpie partit le 20 pour la Silésic, et l'ayant remarque .m milieu de la loule (pii assistait à son départ, il lui dit : N'oubliez pas quefcs\)('ve vous revoir après les eaux. Il partit de son coté deux heures après * pour Sirasbouri^',

< Le 27 murs, (l'apivs Colliiii. (II. »I'A.)

accompagné de M. Collini ', son secrétaire, après un séjour de deux ans el neuf mois à la cour de Posldam. . .

Sa mauvaise santé le retint linéique temps à Leipzig. On donnait ])our cause de sa séparation d'avec le roi, la Diatribe du docteur Akakia. Les libraires prolilèrent des circonstances pour multiplier cette brochure polémique, et on l'imprima à Leipzig' comme elle le fut vraisemblablement à la même époque dans dix villes de l'Europe ; mais la haine (jui veillait à Berlin lit adroitement parvenir au Roi que M. de Voltaire favorisait l'impression d'un ouvrage flétri dans ses états et accompagna cette accusation d'anecdotes bien propres à lasser la patience de ce monanjue —

De Leipzig il se rendit à Golha, où les souverains lui olfrirent un appartement au cliàieau; il l'accepta. Une des princesses les plus aimables el les plus éclairées de son temps ^, se fit raconter l'histoire de son séjour en Prusse, et le consola avec bonté dans toutes les occasions où elle ne fut pas réduite au silence. . .

Ayant passé un mois à Golha, il partit pour les eaux de Plombières, el s'arrêta quelques jours à Gassel... Lorsque M. de Voltaire y arriva, la Cour était à Wabern^. Il y fut invité, et eut l'honneur d'être présenté au Landgrave Guillaume, prince habile qui jouissait des suffrages et de l'estime de l'Europe... Son fils, (jui croyait qu'au métier de la guerre qu'il avait exercé avec dislinclion, il pouvait joindre les connaissances qui deviennent un besoin pour un esprit pénétrant,

* Il fut secrétaii'o de "Voltaire de 1752 à 1756, et passa ensuite au service de l'Electeur palatin (Jliarles Ttiéodorc. On a de lui. outre divers écrits historiques, Mon séjour auprès de M. de Voltaire (1807). (R. d'A.)

2 La ductiesse de Saxe-Gotha. {\\. d'A.)

'■'' Maison de plaisance des Landgraves de He.sse. (Note de l'auteur.)

honora M. de Voltaire de sa confiance et de son amitié, nonseulement [lendanl le séjour ([u'il lit en liesse, mais pendant toute la vie de ce grand homme. Comblé des bontés de ce Prince, qu'il a de|)uis surnommé le juste et bienfaisant Landgrave de Hesse, il partit pour Francfort.

A peine était-il descendu à l'auberge du Lion d'Or, i]u'un postillon aux armes de l'Empire, vint de la part de deux, gentilshommes suédois s'informer si deux voyageurs qu'ils avaient vu traverser la ville en carrosse n'étaient pas des seigneurs de la Cour de Stokholm? On répondit sans détour que les deux étrangers étaient M. de Voltaire et M. Collini. Le lendemain, comme ils allaient partir, M. Freitag, Résident de la cour de Prusse auprès de la ville libre de Francfort, se fait annoncer, et paraît un moment après, escorté d'un ollicier prussien recruteur, et d'un bourgeois vêtu d'un habit noir râpé, (^e cortège avait quelque chose de singulier qui frappa I\L de Voltaire. Sans aucun compliment, le Résident lui déclara qu'il avait ordre du Roi son maître de lui redemander la clef de chambellan, la croix de l'ordre du Mérite, les lettres et papiers de la main du monarque, et enfin VOEuvre de Poésie ' du Roi.

M. de Voltaire répondit avec tranquillité ({u'il sentait vivement le malbeur d'avoir déplu à Sa Magesté; qu'il ignorait par où, mais qu'il ne savait qu'obéir à ses ordres, et rendit à l'instant les manpies de ces dignités. Il ouvrit ensuite ses malles et les portefeuilles, et dit à ces messieurs d'en retirer eux-mêmes les lettres el les papiers (|ui seraient de la main du Roi. A l^égard de l'œuvre de Poésie dont vous me parlez, je ne sais pas trop ce que c'est. M. Freitag le savait encore moins, cl, pour cacher un embarras qui devenait ridicule, il

i Vdllairc et Culliiii, dans les rfcils (ju'ils ont donnes do VAvi'nlure de Francfort, font prononcer pocshic, par le Itésidcnl Freitag. fil. d'A.)

répétait toujours avec un air d'importance : Mais on m'a mandé que je devais retirer Vœuvre de Poésie du liai. M. de Voltaire devina ce que c'était. Le monarque avait eu la bonté de lui donner un exemplaire de ses œuvres imprimées en 1751, et c'était un de ces deux volumes (ju'on lui redemandait. Il répliqua (ju'il l'avait laissé à Leipzig dans une caisse destinée pour Paris, mais qu'il allait écrire dans le moment, pour la faire venir à Francfort à l'adresse même de M. Freitag, s'offrant d'ailleurs de demeurer dans la ville jus(iu'à ce que la caisse y fût arrivée. Cet engagement fui mis par écrit et donné au Résident, avec deux pa(|uels de papiers de littérature et d'affaires domestiques. Il donna de son côté une déclaration « qu'aussitôt que M. de Voltaire aurait remis ce volume de Poésies, il lui rendrait les deux paquets de papiers, et qu'il pourrait s'en aller où bon lui semblerait. »

Cette preuve de soumission lui coûta d'autant moins, que si l'ordre existait, il était sûr d'en obtenir bientôt la révocation. . . Il continua les Annales de l'Empire, et lit seulement avertir de ce contre-temps madame Denis, sa nièce, (jui l'attendait à Strasbourg.

Quelques jours après celte première opération, on lui annonça un M. Schmidt, bantiuier. Ce monsieur lui notifia qu'il avait été chargé de la même commission, exécutée par M. Freitag pendant une absence forcée. M. de Voltaire, après l'avoir fixé (juelques moments, lui répli(iua d'un ton sec ; Eh bien, venez-vous pour recommencer? Schmidt se trouble, ne sait ([ue répondre, balbutie et s'en va.

Cette visite, qui n'était assurément pas nécessaire, jeta M. de Voltaire dans des réflexions profondes. Comment un banquier était-il mêlé dans ce ministère? Pourquoi revenir sur une commission déjà remplie? Pourquoi le Résident se

faisait-il accompagner par deux espèces de recors? Pourquoi imaginer l'expédient de deux otiiciers suédois?

Il communiqua ses craintes à madame Denis, accourue de Strasbourg à la première nouvelle de cette aventure, et tous deux résolurent de donner une seconde preuve de soumission au Roi, en adressant à Milord Maréchal (alors ministre de la cour de Prusse auprès de celle de Versailles) une déclaration « de ne jamais faire usage d'aucun autre écrit de la main du Roi, (lui pouvait se trouver encore dans les papiers de M. de Voltaire. »

La caisse arriva de Leip/ig le 17 juin. VMv fui portée le jour même chez M. de Freitag, et M. Golliui alla le lendemain pour être présent à l'ouverture, et le prévenir (|ue M. de Voltaire se proposait de partir dans trois heures. Le Résident ayant mal reçu le secrétaire, répondit d'un ton brusque « qu'il avait affaire, et qu'on remettrait l'ouverture de celte caisse à l'après-diner. » Une pareille défaite donna de nouvelles inquiétudes. M. Collini revint à l'heure convenue, et trouva M. Freitag sur le point de sortir, ipii lui dit d'un ton moins honnête encore : « C'est loujours vous? Je vais chez M. Schmidl, el nous irons ensuife tous les deux chez M. de Voltaire. Deux heures se passent, point de nouvelles. Celui-ci bouillant d'impatience, renvoie de nouveau son secrétaire chez M. Schmidl, (|ui lui dit : M. de Voltaire trouvera dans cette lettre les nouveaux ordres du Roi. L'adresse était : A M. de Voltaire, chambellan de Sa Majesté prussienne et chevalier de l'Ordre du Mérite '.

Elle portail en substance (jue « des ordres récemment arri-

* Finesse mal ourdie pour laisser imaginer à M. de Vollairo, que le Roi avait l'intention de lui rendre la elofct la croix. (Note de l'auteur.)

vés défendaient d'ouvrir la caisse, enjoignaient de tout suspendre, et de laisser les choses dans l'état où elles étaient. »

Le lendemain, M. de Voltaire rendit une visite à M. Freitag, et lui exposa qu'il avait rempli tout ce (lu'on était en droit d'exiger de lui... M. Freitag, qui ne savait même pas se taire, se perdit en longs propos sur les usages de la cour, que son prisonnier connaissait certainement mieux que lui, et conclut par dire que sa liberté tenait à de nouvelles lettres de Postdam.

Cette affaire s'embrouillait de minute en minute ; il appréhenda des événements plus sinistres encore, et, se croyant libre, il résolut de partir le lendemain, se fondant sur ce que, laissant M. Freitag possesseur de ses effets et des papiers, il pouvait user du droit que lui donnait son billet. Après ce raisonnement (pas trop juste peut-être), il (it ses dispositions. Madame Denis devait demeurer à Francfort, pour recevoir les effets de la caisse de Leip/ig; M. Collini et un seul domestique devaient l'accompagner. A l'heure convenue, il trouva le moyen de sortir de l'auberge. Un domestique chargé de deux portefeuilles et d'une cassette pleine d'argent, l'avait précédé. Il gagna fort heureusement une mauvaise voiture (ju'il avait louée pour favoriser son projet. La rue était occupée par une longue file de charrettes chargées de foin; elles l'empêchèrent d'avancer, et donnèrent aux espions, qui le surveillaient dans son auberge, le temps de s'apercevoir de son absence. Déjà l'on a des soupçons ; on disperse partout des soldats ; on envoie aux différentes portes de la ville ; le valet d'écurie du Lion d'Or arrive précisément à celle par où il allait passer ; il appelle du secours, fait arrêter le carosse juscju'à nouvel ordre, et court instruire M. Schmidt de ce qui venait de se passer.

De son côté, M. de Voltaire expédia sur le champ son laquais à madame Denis, et attendit plus d'une heure à cette porte les

suites de celle nouvelle délenlion. Enfin, parul M. Freilag, el après des reproches peu mesurés, ei plus déplacés encore dans les lieux où ils se trouvaienl, il le fil monler avec lui dans une grande berline chargée de soldais, el traversa ainsi la ville au milieu de la population attroupée, qui suivait en foule ce burlesque équipage...

Le carrosse s'arrêta devant la maison de M. Schmidl; à peine le peuple assemblé laissait la i)ossibililé d'y entrer. Aussitôt que les prisonniers y ont été introduits, la porte est barricadée. MM. de Voltaire el Coilini sont menés dans un comptoir. Des commis, des valets et des servantes les entourent. Madame Schmidl s'avance, son nouvel hôte veut la saluer, elle passe sans y faire attention. Son mari, pendant ce temps, court par la ville pour obtenir main-forie; il arrive tout essoufflé avec M. Freilag, criant, s'emportanl, el disant des injures en allemand, qu'il croyait n'éire pas entendues.

Les yeux de M. de Vollaire élincelaient de colère el d'indignation, et se fixaient de temps en temps sur son secrétaire. Apercevant une porte entr'ouverte, il s'y précipite el sort. Mais, au premier mouvement, madame Schmidl appelle des courtauds de bouli(iue el trois servantes, se mél à leur tête, el marche pour ramener de force le prisonnier fugitif. Ne puisje donc. Madame, pourvoir aux besoins de la nature? Elle le permit, après avoir rangé son monde en cercle an|)rès de lui, -el le nmiena après cette opération.

M. Schmidl, (|ui prétendait (pie le projet de s'échapper était pour lui une oUense |)ersonnelle, s'écrie : Malheureux ! vous serez traité sans pitié el sans tuônayement, el les clameurs tumultueuses recommencent, au poinl (pie ne pouvant i)lus se soullVir au iniliiMi de cette valetaille, il s'élance une seconde fois dans la cour.

Nouvelle chasse de madame Schiiinli, (]ui iireiid le parti

vigoureux de poser ses servanies en senlinelles devant toutes les portes. Au milieu de toutes ces ridicules dispositions parut un Brave. C'était encore un courtaud à fiice large et aux yeux menaçants; il s'appelait Dorn. Entrant dans le comptoir comme un matamore, 7e me suis mis en chemin, d\l-\[ en enfonçant son chapeau, pour courir après vous^ et vous faire sauter la cervelle d'ordre de son Excellence Monseigneur Frcitag. Il était suivi d'un oliicier des troupes de la ville, qui venait prendre les ordres de M, Sclimidt.

11 faisait très-chaud, on songea à se rafraîchir. Madame Schmidt lit apporter quelques bouteilles de vin. Les compliments et les révérences commencèrent. Dorn et l'olllcier ne buvaient jamais qu'après avoir trinqué avec son Excellence; et l'un d'eux appuyé sur son épaule, concertait, au milieu des verres, le plan des opérations. On signifia d'abord aux personnes de remettre tout l'argent ([u'ils avaient dans leurs poches, et c'était en effet le point capital. MM. Freitag et Schmidt s'emparèrent des (juatre-vingts louis d'or, de la bourse de M. Gollini et de (luelques bijoux appartenant à M. de Voltaire, oc Comptez cet argent, dit M. Schmidt à ses commis, ce sont des drôles capables de soutenir qu'il y en avait encore une fois autant. »

M. de Voltaire demanda une reconnaissance de cette somme, on la refusa; mais on saisit avec avidité une tabatière et une montre, a Du moins, laissez-moi ma boîte, leur dit-il, puisque je suis accoutumé au- tabac. » Ils répondirent que c'était d'usage de tout prendre dans ces sortes d'occasions. Le tout, ainsi qu'une cassette et deux portefeuilles, fut mis dans une malle vide, qu'on ferma avec un cadenas, enveloppé d'un papier cacheté des armes de M. de Voltaire et du chiffre de M. Schmidt. Après cette première exéculiou, un oliicier s'avance et demande aux prisonniers leurs épées. Ils les ren-

dirent. . . Toute représentation étant vaine, il fallut céder à la force, et demander seulement la liberté d'être servis par leurs propres domestiques. « Là où on vous mettra, répondit M. Sclimidt, vous n'aurez pas besoin de personne. »

Cette scène du comptoir avait duré plus de deux heures. On annonça aux prisonniers qu'ils devaient partir. Donc le Brave, qui jusque-l.à n'avait fait qu'insulter et boire, prit le commandement, et conduisit la voiture à une gargotie décriée, qui avait pour enseigne la Corne de Bouc. Un bas ollicier et neuf soldats les y attendaient, la bayonnetle au bout du fusil. M. de Voltaire fut enfermé dans une chambre avec trois soldats pour le garder ; son secrétaire fut conduit dans une autre, avec un pareil nombre de spadassins.

Il est bien important d'observer que la malle déi)ositaire de l'argent et des bijoux, resta entre les mains de M. Schmidt.

On est étonné sans doute de l'apparente inaction de madame Denis, instruite à six heures de la détention de son oncle. A peine eut-elle su cette nouvelle fâcheuse (ju'elle se transporta chez le bourgmestre pour lui représenter (lu'oii n'avait aucun droit d'arrêter un homme libre. M. Schmidt l'avait |)iévenu. Oubliant le respect dû à son sexe, il abondait en mauvaises raisons et en invectives. Le bourgmestre, iiomme faible, borné, très-avancé en Age, fut intimidé par les emportements de l'accusateur. Non-.seulement il condamne madame Denis sans l'entendre, mais même lui ordonne les arrêts dans son auberge. Telle est la raison qui priva .M. de Voltaire des secours de .sa nièce pendant la scène du comptoir.

Lors(iue Dorn le Brave l'eut déposé dans sa prison, il se présenta avec trois soldats à l'auberge du Lion d'or, devenue celle de madame Denis. Kn tioiiiiiK; expert, il crut devoir joindre la ruse à la force, cacha sa petite escouade dans l'enfoncement de l'escalier, et entra seul dans la chambre de celte

dame. « Votre oncle, ilil-il, veiU vous voir, el je viens vous chercher pour vous conduire auprès de lui. Ignorant ce qui s'était passé chez le banquier et renii)risonnement de M. de Voltaire elle s'empressa de le rejoindre. Dorn lui donne le bras, les trois soldats délilent doucement derrière, et à peine estelle hors de la porte de l'auberge (ju'ils l'entourent et la conduisent à la Corne de Bouc, où elle fut enfermée dans une chambre à part. Cette violence la jeta dans des convulsions horribles, trois soldats gardèrent sa porte, et si Dorn ne les plaça pas dans l'intérieur de sa chambre, cette attention apparente était une insulte de plus. Revenue à elle-même, Dorn osait encore la consoler; mangez quelque chose, lui dit-il, cela fait toujours du bien. Il ordonna un grand souper dans cette gargotte, se mit à table seul dans la chambre de sa prisonnière et vida bouteille sur bouteille.

Des irrégularités si monstrueuses embarrassèrent cependant MM. Freitaget Schmidt. Poursortir d'embarras ils lirent savoir le lendemain à M. de Voltaire ([u'ils avaient reçu des lettres de Postdam; et le porteur de cette nouvelle fit retirer la garde. L'après dîner on vit arriver la malle de Leipzig ; de même que le coffre qui renfermait les portefeuilles, l'argent et les bijoux ; on échangea les billets (ju'on s'était donné le premier juin; l'ollicier qui, la veille, avait demandé leurs épées les rapporta; il paraissait chercher l'occasion de parler à M. Collini, lorsque iM. Freitag se mit entre deux et, coupant la parole à cet otiicier, lui dit : « (ju'il avait ordre seulement de signifier à madame Denis et à M. Collini la liberté de se promener dans la maison, mais non d'en sortir. »

Lorscjue M. Freitag se transporta à la gargotte pour présider à l'ouverture de la malle dépositaire de l'argent, des bijoux et des papiers, il prit la singulière précaution de faire signer un billet à M. de Voltaire, par lequel celui-ci s'obli-

geail de payer à l'instant les frais d'emprisonnement (qui montaient à cent Yingt-liuit écus d'Allemagne). Une des clauses extraordinaires de cet écrit, interdisait aux deux partis le droit de parler de ce qui s'était passé. . .

Le Secrétaire de la ville fut chargé le jour même d'examiner les prisonniers. On finit par où on aurait dû commencer ; il fut prouvé que le bourguemestre avait été trompé ; que l'ollicier qui était venu rendre les épées, avait aussi ordre de leur donner une entière liberté : mais M. Freitag (jui interpréta ces ordres allemands en français, les dénatura, et restreignit la liberté à la maison. Le Secrétaire rétablit la première intention du bourguemestre. Madame Denis et M. Collini eurent la permission de sortir, mais M. de Voltaire dut garder les arrêts jusqu'à ce qu'on eût reçu de prétendus ordres de Posldam. 11 les aurait attendus longtemps, s'il s'en fût reposé sur messieurs Freitag et Schmidt ; mais il trouva moyen de faire parvenir une lettre à M. l'abbé de l*rades, lecteur du Roi. 11 en reçut, courrier par courrier, une réponse claire et décisive, qui aurait couvert de confusion les auteurs de cette odieuse violence, si de pareilles gens savaient rougir '.

On vil alors (jue le Roi avait ignoré celle vexation odieuse, et pour montrer publiquement conunent il l'improuvait, il ne fit point terminer cette affaire par le canal de MM. l'^reitag et Schmidt. M. de Voltaire désirait ardenunent que le Roi eût

i Le 2G juin. Ficdérir écrivait i\ Freytag : « J'ai reçu une lettre de la nièce de Voltaire, que je n'ai pas trop comprise ; elle se plaint que vous l'avez fait à enlever son auberge... Je ne vous avais rien ordonne de tout cela. Il ne faut jamais faire plus de bruit qu'une cliose ne le mérite. Je voulais (|uc Voltaire vous remit la clef et le volume de poésies que je lui avais conliés. Dès que tout cela vous a cté remis, je ne vois pas de raison qui ait pu vous enpat'cr à faire ce coup d'éclat. Rendez-lui donc la liberté des ma lettre reçue. " (U. d'A.)

daigné marquer son méconlentement d'une manière plus propre à effacer les impressions que le public mal instruit avait reçues; mais, selon les lois de la poliliciue, il est également dillicile de désavouer ceux (ju'on a rcvélus d'un caractère public, et de tolérer l'abus qu'ils en ont fait.

Ce fut le Magistrat qui lui rendit la liberté, à l'insu de MM. Freitag et Schmidt. Frappés comme d'un coup de foudre, ils eurent cependant l'audace de se faire annoncer cbez lui. Au lieu de les recevoir, il rendit un bomme public dépositaire de ses protestations contre les injustices faites à sa personne dans une ville libre, et dès le lendemain ', il partit de Franctort, en secouant à la porte la poussière de ses souliers.

Il est mort avec le regret de n'avoir i)u obtenir un dédommagement public de trente jours d'bumiliaiion. « Je suis bien vieux et bien cassé, écrivait-il après douze ans, ma vue s'affaiblit, mes oreilles deviennent bien dures, cependant je ne perds jamais de vue l'affaire de Francfort, et je ne désespère point d'obtenir justice. J'espère beaucoup des Russes; il faudra bien qu'à la (in les Schmidt et les Freitag conviennent qu'il y a une Providence. J'aiderai un peu cette Providence, si j'ai la force de faire un voyage. » — Le manjuis de Lughet. Histoire littéraire de M. de Voltaire. (Gassel, 1780), t. I.

1 Le 7 juillet 1753. (R. d'A.)

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