CHAPITRE XLIV
VOLTAIRE A l'aDBAYE DE SÈNONES.
Voltaire pariil de Colmar ' le 8 juin 1754, avec un copiste €t un seul domestique; il laissait Collini à Coimarpour veiller à l'impression des Atmales de r Empire, et pour avoir soin de ses effets, livres et manuscrits. A son départ, il reçut une lettre de sa nièce, qui lui mandait que Maupertuis et la Gondaniine se rendaient eux-mêmes à Plombières ; qu'il ne fallait
1 Parti de Francfort le 7 juillet 1753, Voltaire arriva le même jour à Mayence et s'y reposa trois semaines. Parti de cette ville le 28 juillet, il se dirigea vers le Palatinat. Après avoir couché à Worms, il arriva à Manheim. Il logea au château de Charles-Théodore, l'Electeur palatin. Après quinze jours d'une vie d'artiste et de grand seigneur, il quitta l'Electeur et sa cour. Le 15 août, il couchait à Rastad, et le lendemain, il arrivait à Strasbourg où il logea dans une mauvaise hôtellerie, dans le plus mauvais quartier de la ville, et cela par honte de cœur, par reconnaissance pour les soins empressés d'un bon tils, garçon d'auberge à Mayence, qui lui avait fait promettre d'aller loger chez son père. Il y passa quelques jours, puis alla s'installer à la campagne (21 août). Comme on s'ob.stinait à redouter sa présence à Paris, force lui fut de fixer pour plus lonjitcmps sa tente en Alsace : il choisit pour lieu de sa résidence la ville de Colmar où \\ arriva le 4 ou le 5 octobre. C'est alors que la publication d'un Abrégé de l'Histoire universelle, allribué à M. de l'oUairc le comi)romit davantage auprès de la cour de France. C'était une copie de son Flisloirc universelle, qu'il avait confiée en H.'ÎO ii Frédéric 11. et qui avait été trouvée dans la cassette de ce prince lorsqu'on prit son équipage à la bataille de Sohr (30 septembre 1745). Ce manuscrit, vendu à Jean Néaulme, libraire a La Haye et à Ber-
pas absolument (lu'il s'y trouvât avec eux; que cela produirait une scène odieuse et ridicule ; qu'il ne devait aller aux eaux qu'après avoir reçu d'elle un nouvel avis *. Il se rappela alors qu'en 1748, il avait projeté un voyage à l'abbaye de Sénones, et qu'il avait même écrit, le 13 février, à dom Galmet pour lui demander permission d'aller passer quelques semaines -dans sa compagnie et celle de ses livres. Il reprit ce projet en 1754, et il alla se faire bénédictin à Sénones. Retraite et poste d'attente, l'abbaye, avec son docte abbé, ses moines laboureurs, sa bibliotbèque de douze mille volumes, lui était encore une école et un lieu d'étude où il pouvait s'instruire et travailler sérieusement à cette Histoire générale, que la publication intempestive de Jean Xéaulme le condanmait à (inir. D'ailleurs, à Sénones, terre d'Empire et non de France, ne dépendant que du pape pour le spirituel, rien ne le venait troubler. Il se mit donc trantiuillement à lire les Pères et les -Conciles, les vieilles Chroniques et les Capitulaires, Dom Mabillon et Dom Martène, Dom Thuillier et Dom Ruinart; ou plutôt, <r vivant délicieusement au réfertoire, » il se lit compiler par les moines « ces fatras horribles, disait-il, d'une érudition assommante, » c'est-à-dire ces montagnes de science,
lin, avait été imprimé vers la fin de 1753, sans qu'il en eût été donné avis à l'auteur. Cette publication, tronquée et dénaturée à dessein, pouvait fournir des armes à ses ennemis. Pendant plus de six mois, de la tin de décembre 1753 à la fin de juillet 1754, Voltaire ne cessa de plaider sa cause au tribunal de Malesherbes. implorant toujours du ministre un mot qui l'empèchàt de mourir hors de sa patrie. (V. les lettres à d'Argental des 10 et 21 mars 1754, à Paulmy. 20 février). Réduit à prendre un parti, il fut décidé entre lui et madame Denis que le rendez-vous serait à Plombières, et qu'ensuite ils reviendraient ensemble àColraar. (R. d'A.)
i A d'Argental, 12 juin 1754. (Note de l'auteur.)
qui auraient écrasé ses épaules si faibles *. C'était, disait-il encore, une assez bonne ruse de guerre, d'aller chez ses ennemis se pourvoir d'artillerie contre eux. Il aurait fait plus decas de la bibIiothè(iue luthérienne de Gotha que des livres orthodoxes des Bénédictins de Sénoncs^; niais on se sert de ce qu'on a. Il trouva pourtant de bonne prise et de bonne portée, pour ses projets de campagne anti-biblique, les armes que lui fournit l'arsenal des Commenlaires de Doni Galmet.... Le docte et simple religieux écrivait à son néophyte pour l'entretenir de ses bons sentiments, et le loup échappé de la bergerie, gardant encore à distance sa peau de mouton, répondit par des regrets d'avoir quitté une respectable et charmante solitude, où son àmo trouvait bien plus de secours (jue son corps à Plombières, et i)ar l'envoi reconnaissant et mo(iueur de quelques livres anglais, livres hérétiques, pour la bibliothè(|ue de l'abbaye ^
11 (juitla Sénones, au commencement de juillet, après trois semaines de séjour, et alla rejoindre à Plombières ses amis d'Argental, et ses deux nièces, madame Denis et madame de Fontaine. — M. l'abbé MAYN.vnn. Voltaire, sa vie el ses œuvres, t. II. (Paris, Ambroise Bray, 18G8.)
1 A d'Argental. lî, IG et 24 juin ; à Richelieu. C août 1752.
2 A la (liKliesse (le Saxe-Gotlia, 24 octobre 1754. {Recueil de 1800.)
3 Adom Calmet, IG juillet 1754. (Notes de l'auteur.)