‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 51 sur 122 · LES DÉLICES · texte numérisé non relu

LES DÉLICES

Parti le 10 décembre ', en disant qu'il allait aux eaux d'Aix, il prit la route de la Suisse, bien qu'il n'y eût pas encore de domicile arrêté. Toutefois, il avait eu soin de prévenir madame de Pompadour et le comte d'Argenson, et il avait reçu du roi

i Voltaire n'était resté à Plombières que quinze jours. (V, le chap.' qui précède. Voltaire à l'abbaye de Sénones), et vers le 22 juillet, il était de retour à Colmar, avec M"" Denis. Il y aciieva l'impi'cssion de ses Annales de l'Empire. ]\ partit le 11 novembre de Colmar, — d'oi'ul était expulsé, dit le marquis de Luciiet, sur un ordre que le P. Kroust, recteur ducoUéïfe des jésuites, avait obtenu de son frère, confesseur de la Dauphine, — et se dirigea sur Lyon où le duc de Richelieu lui avait donné rendez-vous. Ce vieil ami lâcha de le rassui'er tant sur les suites de la publication de Néaulme, que sur la menace de la publication de la Pucelle, par suite de la possession d'un exemplaire de ce poème par M""'' du Thil, ancienne femme de chambre de madame du Ghâtelet ; et il chercha à le persuader qu'on revenait sur son compte à Versailles. Les Lyonnais firent à Voltaire le plus brillant accueil. Dans tous les lieux publics, il était salué par des acclamations. Invite à une séance de l'Académie, il y fut reçu avec la distinction due à sa célébrité. (V. les lettres de Voltaire à d'Argental des 2 et G décembre 1754.) Mais les deux chefs de la cité, l'intendant et le cardinal-archevêque firent seuls exception à l'enthousiasme général. Ce dernier lui déclara même qu'il ne pouvait donner à diner en public à un homme qui était mal avec le roi de France. Il écrivait, à ce propos, le 20 novembre, à d'Argental, le neveu du cardinal : « Je vous avouerai que je n'ai pas trouvé, dans le cardinal de Tencin, les bontés que j'espérais de votre oncle ; j'ai été plus accueilli et

son maître la i»ermission de voyager *. Il arriva à Genève le 12 au soir, jour anniversaire de l'escalade ^, circonstance qui rendit plus difticile l'ouverture des portes; mais le conseiller Troncliin les lui (it garder jusqu'à six heures ^. Il soupa chez le docteur Tronchin, qu'il prétendait venir chercher en Suisse. Il resta peu à Genève, et, dès le 14, nous le trouvons établi au château de Prangins, près Nyon, que lui avait prêté le propriétaire Geiger, riche banquier de Saint-Gall, ami de sa famille : château magnili(iuc, dans la plus belle situation de la terre \ Malgré l'enchantement du lieu, la visite de plusieurs habitants de Lausanne et des frères Cremer, libraires de Genève, il y mena une vie dont Collini traçait à Dupont, le 26 décembre 1754, ce tableau séduisant : <i: Que faisons-nous à ce château ? 1° on s'ennuie un peu ; 2" on est de mauvaise humeur plus qu'à l'ordinaire; 5° on fait beaucoup d'histoires; 4° on mange fort peu, comme de coutume, car on veut être sobre; 5*' on y philosophe tout aussi mal (pie dans les grandes villes ; et, en dernier lieu, on ne sait pas ce (pi'on deviendra. »

mieux traité par la margrave de Barcith qui est encore à Lyon. Il me semble que tout cela est au rebours des choses naturelles... » — Cependant la bombe de la Puccllc, comme il disait, devenait de plus en plus menaçante ; il lui importait de se mettre bien vite à couvert de ses éclats : il partit dont de Lyon le 10 décembre 1754. (R. d'A.)

i A d'Argontal, 9 décembre ; à de Brcnles, '20 décembre 175'i.

9 Fête célèbre en commémoration du succès avec lequel les Genevois, en décembre 1G02, avaient repoussé l'attaque nocturne du duc de Savoie.

3 Lettre citée de madame Denis. — Collini dit qu'on lit parvenir dans la ville le nom de Voltaire, et que l'ordre fut aussitôt donné d'ouvrir ù lui et à Joute sa suite.

•♦ Le château de Prangins a été acquis par Joseph Bonaparte qui l'habita de juillet 1814 au 4 mars 1815, et racheté de nos jours par le prince Napoléon. On y a conservé l'appartement de Voltaire, avec la majeure partie des meubles qui lui avaient servi. (.Notes de l'auteur.)

Le château était beau, mais la saison fort laide ; le doux lac était devenu terrible; les zépliirs, transformés en vents furieux, battaient la place et elfrayaient le philosophe, qui s'y tenait blotti et calfeutré. Madame Denis, la parisienne, peu accoutumée à un pareil site, regrettait la Seine et la rue Traversière; elle mourait de peur du bruit des aquilons; et Collini, plus aguerri contre l'orage, avait à craindre, de son côté^ le bruit et la fureur iV Apollon '.

Heureusement que cette aimable vie ne dura guère plus de deux mois. Voltaire les avait employés à se trouver une demeure.

Il commença par louer, à titre provisoire, la maison de Monrion, entre Lau.sanne et le lac Léman, qui appartenait à son banquier Giez ^ Mais, quand il l'eut visitée, il hésita à conclure définitivement l'affaire. Monrion n'avait ni jardin pour l'été, ni poêle de cheminée pour l'hiver. . .

Cependant il se tournait de tous côtés pour ne pas rester sans maison. Dans le même temps, il négociait l'acquisition d'une campagne sur un plateau qui domine Genève, et qu'on appelait Sur-Saint-Jean. Il la désirait fort, pourvu qu'on sût et qu'on approuvât que le malade était venu se mettre à portée de son médecin. Mais il y avait une dilliculté plus grande du côté des lois de Genève, qui interdisait à un étranger catholiciue le droit d'acquérir et niéme d'habiter dans le territoire de la république. Il fit demander le droit d'habitation par Tronchin de Lyon, (jui renvoya sa lettre, avec recommandalion à l'appui, au Magnifique Conseil, et dès le 1"' février, la permission fut gracieusement accordée ^. . .

1 CoUini à Dupont, 31 janvier 1755.

8 A de Brenles, 7 janvier 1715.

3 A Tronchin de Lyon, 1 G et 30 janvier; Tronchin à Voltaire, 1" février ilbb {Becueil de 1856. t. I, p. 474-478). — Registres du Conseil, du 1" lévrier. (Notes de l'auteur.)

Les (lilUcuItés légales une fois levées, il recula devant le prix (le la maison, portée, disait-il, un grand tiers au-dessus de sa valeur. Elle était charmante, toute meublée, les jardins en étaient délicieux; et il convenait qu'on devait savoir payer cher son plaisir et sa convenance. Mais, pour se débarrasser d'une parole déjà donnée, il invoquait bien d'autres formalités, et il exigeait qu'on se chargeât de tous les frais et qu'on fit l'impossible pour l'établir en sûre et paisible possession *. Malgré ses efforts « au-dessus du pouvoir des hommes » pour se dégager, le Genevois (|ui « l'avait empoigné ne quittait pas prise ^. » En eflét, l'affaire fut conclue le 8 ou 0 février 1755. La maison était achetée à son propriétaire, le conseiller Mallet, par le conseiller Tronchin, au |)rix de 87,000 livres prêtées par Voltaire, et Tronchin, au lieu de payer les intérêts de cette somme, cédait Sur-Saint-Jean au prêteur par un contrat à vie; une somme de 38,000 livres devait être remboursée à Voltaire dans le cas où il en quitterait la jouissance, ce qui arriva dix ans après ^. C'est ainsi (ju'on donna une petite entorse à la loi touchant les étrangers catholiques... Il signa aussitôt le suisse Voltaire, et rebaptisa sa maison les Délices, ne voulant pas souIVrir qu'un saint lui donnât son nom*. Encouragé par là à terminer l'allaire de iMonrion, il le loua définitivement quelques jours après, et il eut ainsi deux domiciles, les Délices pour l'été, Monrion pour l'hiver, en attendant sa maison de Lausanne, et ses châteaux de 1^'erney

1 A de Brenles, 31 janvier 1755.

2 Collini à Dupont, 4 fi'vricr 1755.

3 A riij,'cr, 12 février {Recueil de 1850), au rlicvalier de Taules. 1" mai 17GG; Collini à Dupont, 12 février 1755.

4 A de Brenles, !) février; à Rirhclicii, 13 février 1755; à Pietel, 27 mars 1757. (Notes de l'auteur.)

et de Tourney : en tout cm\ habitations, sans compter les théâtres de Mon-Repos et de Châtelaine, pour l'homme qui, jusqu'à soixante ans passés, n'avait pas eu de gîte en propre.

Aussi, dans son double enthousiasme de poëte et de parvenu, il prend sa lyre et adresse à tous les échos de Paris et du monde, des vers sous ce titre seigneurial : L'Auteur arrivant dans sa terre, près du lac de Genève \ où il chante la beauté du lac, les avantages de la liberté protestante et l'épicuréisme de sa retraite. Au rapport de Grimm ^ l'Épitre fut sifilée à Paris, et l'abbé de Voisenon y répondit par une sanglante épigramme, dans laquelle il renvoyait au temple de Plutus le faux amant de Pomone et de Flore. Voltaire nous a fait la description des Délices dans ses Mémoires -^ : t La maison est jolie et convenable; l'aspect en est charmant; il étonne et ne lasse point. C'est d'un côté le lac de Genève, c'est la ville de l'autre; le Rhône en sort à gros bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin; la rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône ; plus loin, on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants, ornent les bords du lac et des rivières ; dans le lointain s'élèvent les Alpes, et à travers leurs précipices on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éternelles. »

Sa maison de Monrion était plus belle, avait une vue plus étendue encore, mais elle était beaucoup moins agréable; aussi s'en défit-il dès 1757. Au printemps de 1755, il alla s'établir aux Délices, et commença son métier d'architecte et de planteur, qu'il continuera outre mesure à Ferney et à Tourney. La maison avait été occupée en été par le (ils de la

1 Œuvres, t. XIII, p. 210.

2 Correspondance liUéraire, juillet 1755, t. I, p. 391.

3 Œuvres, t. LX, p. 97. (Notes de l'auteur.)

duchesse de Saxe-Golha, el il y était resté un trône qu'on avait élevé au jeune prince pour lui faciliter la vue de Genève et du lac. Voltaire abattit le trône, mais il abattit aussi toutes les murailles qui lui cachaient la vue ', et il se mit à.embellir et h accroître sa demeure. C'est lui qui a planté les beaux maronniers qu'on voit encore sur la terrasse. Il ne vivait plus qu'au milieu des maçons, des charpentiers et des jardiniers; il se disait maçon, charpentier, jardinier lui-même, renversant sa maison, bâtissant des loges pour ses amis et pour ses poules, faisant faire carrosses et brouettes, plantant orangers et oignons, tulipes et carrottes : Il fallait fonder Garthage^.

Avec cela toutes les conunodités de la vie en ameublements, en équipages, en bonne chère; quatre, puis six chevaux dans son écurie, quatre voitures, cocher et postillon, deux laciuais, valet de chambre, cuisinier français, jolies femmes gouvernant la maison ; de plus, bonne société, reçue à une table bien servie, où l'amphytrion ne s'assayait guère que pour souper ; en un mot tout le luxe du Mondain : le nécessaire, et le superdu, plus nécessaire encore. Ouel changement dans la situation, le caractère et les habitudes! Le i)liilosophe se faisait libéral et splendide, pour faire crever de douleur ses chers confrères les gens de lettres •\..

. . . Voltaire, au milieu de ses occupations de seigneur des Délices, n'oubliait pas ses histoires, moins encore son théâtre. Lckain l'était venu voir dans sa retraite, ce fut une occasion pour jouer la comédie. Les principaux Genevois et pres(iue

< A l;i diifliossiMli' Saxf-Gnlha. ^5 mars 1755. (Recueil i\c 1800.)

8 A (rAitrcutnl. K rn:ir.s ; .'i Thicrint. 21 mars 1755.

^ Mémoires; OEurres. t. LX. p. !18. — Cnlli!ii, Mon séjour elc. p. l'iS; Lettres a Dupont du 7 novembre 1755 et du '21 mars I75{). (Noies de Tautciir.)

tout le Magnifique Conseil assistèrent à une représentation de Zaïre, où Lekain-Orosmane avait pour vis-à-vis Zaïre- Denis et Voltaire, faisant, comme toujours, le bon vieux Lusignan. On ne vil jamais plus de larmes. Jamais les calvinistes n'avaient été si tendres. Calvin ne se serait jamais douté que les catholiques feraient un jour pleurer les huguenots dans le territoire de Genève *. Mais cela fut trouvé mauvais par les pasteurs et les rigoristes genevois, et Voltaire dut interrompre ses représentations scéniques ou ne plus jouer qu'à la dérobée. Il se vengea par cette lettre ironique au conseiller Tronchin : « Je veux bien que vos ministres aillent à l'opéra-comique; mais je ne veux pas qu'on représente dans ma maison, devant dix personnes, une pièce pleine de morale et de vertu, si cela leur déplait "... » — M. l'abbé Mainard. Voltaire, sa Vie et ses OEuvres, t. IL (Paris, Ambroise Bray, 1868.)

1 A Richelieu et à Tronchin de Lyon, 2 avril 1756.

2 Recueil de 185C, t. I, p. 484. (Notes de l'auteur.)

Avant de venir setablir en Suisse, Voltaire, d'après ce passage d'une lettre de Thiriot, aurait eu i'idoe d'aller se fixer en Amérique : « Je vous confierai qu'en 1753, il avait eu dessein d'aller fonder un établissement dans ce pays (la Pensylvanie\ qui, partout ce que j'en entends dire, est digne d'i'-tre habité par des philosophes, et où l'on jouit de la plus grande et de la plus honnête liberté -, mais il a préféré les environs de Genève, dont le climat ne vaut pas, à beaucoup près, celui de la Pensylvanie.. . » (Lettre de Thiriot à son ami Deville, 'à la Martinique, 1772.) T. X de VEvangile du Jour. (H. d'A.)

Page 1