‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 52 sur 122 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

RÉCONCILIATION DE VOLTAIRE AVEC FRÉDÉRIC II. Octobre 1757.

Cette même année fut l'époque d'une réconciliation entre Voltaire et son ancien disciple '. Les Autrichiens, déjà au milieu de la Silésie, étaient près d'en achever la conquête ; une armée française était sur les frontières du Brandebourg. Les Russes, déjà maîtres de la Prusse, menaçaient la Poméranie et les Marches; la monarchie prussienne paraissait anéantie, et le prince qui l'avait fondée n'avait plus d'autre ressource que de s'enterrer sous ses ruines, et de sauver sa gloire en périssant au milieu d'une victoire. La margrave de Bareith aimait tendrement son frère; la chute de sa maison l'affligeait; elle savait combien la France agissait contre ses intérêts en prodiguant son sang et ses trésors pour assurer à la maison d'Autriche la souveraineté de l'Allemagne; mais le ministre de France avait à se plaindre d'un vers du roi de

* « Toujours passionné pour le talent de Voltaire, toujours séduit par sa grâce incomparable, Trédéric ne put rester lont;lenips sans ciicrclier à reprendre, la plume à la main, leurs causeries interrompues. C'est le roi qui fit le premier pas vers une réconciliation que la duchesse de Gotha n'avait pas su ménager. Il est vrai que Voltaire, craignant de perdre les fortes .sommes qu'il avait prêtées au duc de Wurlcniberg, ne répugna point à renouer avec un prince chaque jour plus puissant en Allemagne. Depuis lors ju.squ'à la fin, Voltaire fut comble de mille marques d'enthousiasme et de déférence.. . — Chri.stian BAnTnoi,OMi;s. Uisloire philosophique de l'Académie de Prusse. (Paris, Marc Ducloux, 1850), t. I. (R. d'A.)

Prusse. La marquise de Pompadour ne lui pardonnait pas d'avoir feinl d'ignorer son existence politique, et on avait eu soin de lui envoyer aussi des vers que l'in fidélité d'un copiste avait fait tomber entre les mains du ministre de Saxe. Il fallait donc faire adopter l'idée de négocier, à des ennemis aigris par des injures personnelles, au moment même où ils se croyaient assurés d'une victoire facile. La margrave eut recours à Voltaire, qui s'adressa au cardinal de Tencin, sachant que ce ministre, oublié depuis la mort de Fleury qui l'employait en le méprisant, avait conservé avec le roi une correspondance particulière. Tencin écrivit, mais il reçut, pour toute réponse, l'ordre du ministre des affaires étrangères de refuser la négociation, par une lettre dont on lui avait même envoyé le modèle. Le vieux poliliciue, qui n'avait pas voulu donner à dîner à Voltaire pour ménager la cour ', ne se consola point de s'être brouillé avec elle par sa complaisance pour lui ; et le chagrin de cette petite mortification abrégea ses jours. Étant plus jeune, des aventures plus cruelles n'avaient fait que redoubler et enhardir son talent pour l'intrigue, parce que l'espérance le soutenait, et qu'il était du nombre des hommes que le crédit et les dignités consolent de la honle; mais alors il voyait se rompre le dernier fil qui le liait encore à la faveur.

Voltaire entama une autre négociation, non moins inutile, par le maréchal de Richelieu. Une troisième enfin, quelques années plus tard, fut conduite jusqu'à obtenir de M. de Ghoiseul qu'il recevrait un envoyé secret du roi de Prusse. Cet envoyé fut découvert par les agents de l'impératrice-reine ; et, soit faiblesse, soit que M. de Ghoiseul eût agi sans consulter madame de Pompadour, il fut arrêté et ses papiers fouillés,

1 Lors du passage de Voltaire à Lyon. (R. d'A.)

violation du droit des gens qui se perd dans la foule des petits crimes que les politiques se permettent sans remords.

Dans cette époque si dangereuse et si brillante i>our le roi de Prusse, Voltaire paraissait tantôt reprendre son ancienne amitié, tantôt ne conserver que la mémoire de Francfort. C'est alors qu'il composa ces Mémoires singuliers, où le souvenir profond d'un juste ressentiment n'étoulfe ni la gaieté ni la justice. Il les avait généreusement condanniés à l'oubli; le hasard les a conservés pour venger le génie des attentats du pouvoir.

La margrave de Bareith mourut au milieu de la guerre. Le roi de Prusse écrivit à Vollaire pour le prier de donner au nom de sa sœur une iiiniiorlalité dont ses vertus aimables et indulgentes, son âme également suiiérieure aux préjugés, à la grandeur et aux revers, l'avaient rendue digne. L'ode que A''oltaire a consacrée à sa mémoire, est remplie d'une sensibilité douce, d'une philosopbie sinq)le et louchante. Ce genre est un de ceux où il a eu le moins de succès, parce (|u'on y exige une perfection qu'il ne put jamais se résoudre à chercher dans les petits ouvrages, et (|ue sa raison ne pouvait se prêter à cet cnlhousiasme de conniiande, (ju'on dit convenir à l'ode. — CoxDoKCET. Vie de Voltaire.

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