‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 53 sur 122 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

TENTATIVE DE NÉGOCIATION DE VOLTAIRE AVEC LA MARGRAVE DE DAREITII, POUR ÉTAI5LIR LA PAIX ENTRE LA FRANCE El LA PRUSSE.

Celte tentative de négociation faite par Voltaire en 1757 est fort curieuse, et nous trouvons dans les lettres inédites les détails les plus exacts et les plus piquants à ce sujet.

Voltaire prétend, 'dans le fragment des Mémoires sur sa vie, que c'est le cardinal de Tencin * qm eut l'idée d'engager une négociation avec la margrave de Bareilli, sœur du grand Frédéric, pour rétablir la paix entre la France et la Prusse. Nous voyons au contraire dans les lettres inédites que c'est Voltaire (jui s'adressa le premier au cardinal par l'entremise du banquier Troncliin, et tâcha dénouer la négociation. Étaitce d'après les suggestions de la margrave de Bareith, et peutêtre même de Frédéric qui, se ballant avec tout le monde, négociait cependant aussi volontiers avec tout le monde? Je n'en sais rien. Ce (|ui est certain, c'est (ju'il écrit le 20 octobre 4757 à Tronchin de Lyon : « Il m'a paru que madame la margrave avait une estime particulière pour un homme respectable (le cardinal de Tencin) que vous voyez souvent. J'imagine que si elle écrivait directement au roi une lettre

1 Tencin (IG80-1738), cardinal en 1739, archev('»que de Lyon en 1740. ministre d'Etat en 1742. 11 dut sa fortune à sa sœur, la célèbre madame de Tencin. (R. dA.)

touchante et raisonnée, et qu'elle adressât cette lettre à la personne dont je vous parle, cette personne pourrait, sans se compromettre, l'appuyer de son crédit et de son conseil... Qui sait même si la personne principale (jui aurait envoyé la lettre de madame la margrave au roi, qui l'aurait appuyée, qui l'aurait fait réviser, ne pourrait pas se mettre à la tète du congrès qui réglerait la destinée de l'Europe ? Ce ne serait sortir de sa retraite honorable que pour la plus noble fonction qu'un homme puisse faire dans le monde; ce serait couronner sa carrière de gloire. » Ou je me trompe fort, ou ce sont là des ouvertures et des avances, et il me semble (pie Voltaire (latte fort en ce moment le cardinal. Le cardinal n'a pas voulu rester en arrière de politesse, et voilà pounpioi il écrit à Voltaire qu'il ne songe plus (pi'à vivre en évéque philosophe '.

Dans ses Mémoires, Voliaire raconte les choses autrement, et il se fait même. Dieu me pardonne, plus méchant et plus moqueur qu'il ne l'est naturellement. « Le cardinal de Tencin, dit-il, m'avait fait à Lyon une réception dont il pouvait croire que j'étais peu satisfait : cependant l'envie de se mêler d'intrigues, (jui le suivait dans sa retraite, et qui, à ce (ju'on prétend, n'abandonne jamais les hommes en place, le porta à se lier avec moi, pour engager madame la margrave do Bareith à s'en remettre à lui et à lui conlier les intérêts du roi son frère. . . Il n'était pas bien dillicile de porter madame de Bareith et le roi son frère à celte négociation : je m'en chargeai avec d'autant plus de plaisir (|ue je voyais très-bien (ju'elle ne réussirait pas. »

Ici les lettres inédites contredisent les Mémoires d'une ma-

* Lettre du rardinal de Tenciii au banquier Tronchin de Lyon (mai t757). laquelle, d'après M. Sainl-Marc Girardin, devait «Hre montrée à Voltaire. (H. d'A.)

nière piquante. Car enfin Voltaire croyait-il que la négociation ne réussirait pas? Alors pounjuoi l'entamer? C'est lui, en effet, qui l'avait entamée. Pour se mocjuer du cardinal, disent les Mémoires. « C'était par moi que passaient les lettres de la margrave et du cardinal ; j'avais en secret la satisfaction d'être l'entremetteur de cette grande affaire, et peut-être encore un autre plaisir, celui de sentir que mon cardinal se i)réparait un grand dégoût. Il écrivit une belle lettre au roi en lui annonçant celle de la margrave; mais il fut tout étonné que le roi lui répondît assez sèchement que le secrétaire d'État des affaires étrangères l'instruirait de ses intentions. . . Il mourut de chagrin au bout de quinze jours. Je n'ai jamais trop conçu comment on meurt de chagrin, et comment des ministres et de vieux cardinaux, qui ont l'âme si dure, ont pourtant assez de sensibilité pour être frappés à mort par un petit dégoiit : mon dessein avait été de me moquer de lui, de le mortifier, et non pas de le faire mourir. » Que la mémoire de Voltaire se rassure : les lettres inédites prouvent de la façon la plus claire que Voltaire ne voulait pas faire mourir le cardinal, mais qu'il ne voulait pas même le mortifier, et (ju'il se donne dans ses Mémoires des airs de méchanceté machiavélictue qu'il n'a jamais eus. En ouvrant cette négociation. Voltaire avait deux motifs, le premier, (ju'il avoue, et où la vanité à part, la satisfaction d'être l'intermédiaire d'une grande affaire; le second, le sincère amour (|u'il avait pour la i)aix et le désir d'épargner à l'humanité les fléaux de la guerre. Ces deux motifs se mêlent dans sa correspondance avec le banquier Tronchin. « Vous sentez, écrit-il le 5 février 1758, combien je dois m'intéresser à une chose qui doit se faire tôt ou tard, qu'on fera peut-être un jour avec un grand désavantage, et qu'on pourrait faire aujourd'hui avec une utilité bien reconnue. Je souhaite que des intérêts particuliers ne s'opposent pas à un si grand bien ; »

et ailleurs (2 décembre 4757) : « Je ne fais d'autre otlice que celui d'un grison (jui rend les lettres; mais mon cœur s'acquitte d'un autre devoir auquel il s'attache uniquement, celui d'aimer son roi, sa patrie et le bien public, de ne me mêler absolument de, rien que de faire des vœux pour la prospérité de la France. » Voilà assurément des sentiments qui valent mieux que ceux que Voltaire se donne dans ses Mémoires. N'y avait-il pas cependant toujours au fond de son âme un peu de rancune et de malice contre le cardinal, à cause de la mauvaise réception que celui-ci lui avait faite autrefois à Lyon ? Dans les lettres inédites, je vois beaucoup de flatteries pour le cardinal de Tencin. Ces llatteries de Voltaire touchent quelquefois de près à la mo(iuerie. Mais ipiand le cardinal est mort, il en parle encore dans ses lettres avec estime et avec regret. » C'est un grand donnnage, écrit-il le 7 mars 1758 à M. Tronchin, car on comptait beaucoup sur lui. On s'attend à des événements qui auraient donné un grand poids à son opinion et à ses bons ollices. Tout est évanoui. » Pouniuoi Voltaire parle-t-il ainsi du cardinal mort, s'il ne prenait pas la négociation au sérieux? Pouniuoi ne pas dire alors connue dans ses Mémoires : « Je voulais (jue me moquer de lui, et non pas le faire mourir? » Les lettres inédites corrigent donc ici d'une manière heureuse l'opinion que Voltaire semble vouloir nous donner de lui, iiiènie dans ses Mémoires; elles montrent une lois de plus (jue l'Iiounne est souvent meilleur que sa vanité ne lui conseille de le paraître. — Saint-Makc GiKAiiDiN. Préf.ice aux Lettres inédites de Voltaire recueillies par M. de Cayrol et annotées par M. Alphonse François. (Paris, Didier et C% 1856), 2 vol. in-8% l. 1.

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