‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 54 sur 122 · ACHAT DE FERNEY ET DE TOUUNAY · texte numérisé non relu

ACHAT DE FERNEY ET DE TOUUNAY

Voltaire n'allait plus songer qu'à s'étendre dans ce coin privilégié de la Suisse, qu'a s'y créer un chez soi digne d'un roi et où les rois ne Tiraient pas troubler. Sa première lettre écrite de Ferney est datée du '20 novembre; mais l'achat définitif est des premiers jours du mois. Nous l'avons vu, plein d'enthousiasme, apprendre à ses amis son acquisition des Délices; la joie sera la même, son empressement à leur taire connaître son agrandissement le même ; il l'écrira à Gideville en entremêlant tout cela de citations d'Horace'; il l'écrira kThiénoi-Trompelte, comme il lui arrive de l'appeler, avec tous les détails qu'il veut que l'on sache à Paris ^. On se demande ce qu'il voulait dans sa tête et pourquoi celle ac(inisilion nouvelle. Nous ne sommes pas pourtant au bout de celte fureur d'acheter et de bâtir, et voilà un quatrième château qui vient conq)léter son système de défense, car il lient à avoir le pied sur plus d'un pays. Nous voulons parler du comté de Tournay tjue le président de IJrosses lui cédait à vie. Mais laissons lui exposer les motifs et exposer les raisons très-raisonnables de ces apparentes folies.

1 Voltaire, Œuvres complètes, t. LVII, p. 634, 035. Lettre de Voltaire à Gideville; Ferney, 25 novembre 1758.

2 Voltaire, Œuvres complèles, t. LVII, p. 642, 643. Lettre de Voltaire à Thiériot ; Ferney, 0 décembre 1758. (Notes de l'auteur.)

a Après avoir pris le parti, écrit-il à Tronchin de Lyon, de rester auprès de votre lac, il fallait soutenir ce parti ; mais vous savez qu'à Genève il y a des prêtres comme ailleurs. Vous n'ignorez pas qu'ils ont voulu me jouer quelques tours de leur métier ; ils ont continuellement répandu dans le peuple que jetais venu chercher un asile dans le territoire de Genève, et ils ont feint d'ignorer que j'avais fait à Genève l'honneur de la croire libre et digne d'être habitée par des philosophes. J'ai opposé la patience et le silence à toutes les manœuvres ; j'ai pris une belle maison à Lausanne, pour y passer les hivers, et enfin je me vois forcé d'être le seigneur de deux ou trois présidents, et d'avoir pour mes vassaux ceux qui osaient essayer de m'inquiéter. J'ai tellement arrangé l'achat de Tournay, que je jouis pleinement et sans partage de tous les droits seigneuriaux et de tous les i)riviléges de l'ancien dénombrement.

« La terre de Ferney est moins titrée, mais non moins seigneuriale: je n'y jouis des droits de l'ancien dénombrement que par grâce du ministre ; mais cette grâce m'est assurée... les deux terres, l'une conqiensanl l'autre, me produisent le denier vingt ; et le plaisir (ju'elles me donnent est le plus beau de tons les deniers... Enlin je me suis rendu plus libre en achetant des terres en France (|ue je ne l'étais, n'ayant que ma guinguette de Genève et ma maison de Lausanne. Vos magistrats sont respectables ; ils sont sages ; la bonne compagnie de Genève vaut celle de Paris. Mais votre peuple est un peu arrogant et vos prêtres un peu dangereux '. »

Voltaire nous dit là nettement sa pensée: il est Suisse et bien Suisse ; mais, au besoin et d'un bond, il est dans Ferney,

< Voltaire, Lettres inédites (Paris, Didier. 1857), t. I, p. 537, 538, Lettre (le Voltaire a Tr<iii(liiii (If Lyon ; Délites, 13 déeembre 1758. (Note de l'auteur.)

il est en France, et il se moque de messieurs de Genève. Estil inquiété par le ministère, les Délices sont genevoises, il s'y réfugie jusqu'à ce que l'on soit entendu et que le danger ait disparu. Cela est élémentaire, mais n'explique point l'acquisition de Tournay. Dans celle-ci, comme dans toutes les choses de ce monde, il y eut du hasard. Si l'on fût tenté, ce ne fut pas par l'aspect florissant des lieux, et le château était en ruines et la terre en mauvais état. — Gustave Desnoiresterres. Voltaire aux Délices. (Paris, Didier et C% 1873.)

Page 1