‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 55 sur 122 · VOLTAIRE A F E R N E Y · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A F E R N E Y

Généralités.

C'est à Forney que, depuis le mois de novembre 1758, époque de son acquisition, jusqu'au 5 février 1778, il a consacré près d€ vingt années à immortaliser ce ravissant séjour : « C'est à Ferney que je vais demeurer dans quelques semaines, écrivait-il à d'Alembert... 11 faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux '. »

1 D'Alembert. Ses œuvres, t. XV, p. 107 et 110. Lellre de Voltaire à d'Alembert, 25 avril 1760. — Diderot, t. XXI, p. 182. (Note de l'auteur.)

Il avait passé trois ou quatre années à Monrion, aux Délices qu'il acheta d'abord. Il avait là, « à une portée de canon de la ville de Calvin, » la plus belle vue de l'univers, un tableau que Claude Lorrain aurait pu peindre des fenêtres même de l'habitation '. Des pièces d'eau, des fontaines, des terres qui, alors comme aujourd'hui coûtaient beaucoup et rapportaient peu: « plus de soixante personnes à nourrir par jour, plantant, bâtissant, commentant Corneilleet tâchant de l'imiter de loin, le tout pour éviter l'oisiveté. » Telle était l'existence qu'il menait en achetant Ferney, s'y prenant tard, disait-il, pour acquérir. et pour bâtir ; mais il faut, ajoutait-il gaiement, des amusements à la vieillesse et à la philosophie. Je me ruine, je le sais, mais je m'anmse. Je joue avec la vie ; voilà la seule chose à ([uoi elle est bonne -. » Il céda les Délices à M. de Villars\

J'ai cherché ces prétendues Délices ainsi que les qualifiait Voltaire en |)laisantant, car, en réalité, il trouvait leur dénomination bien peu justifiée. J'ai cherché cette Ionique muraille, cette porte à barreaux verts, ce grand berceau vert sur cette muraille, selon la définition de Voltaire ^ et j'ai eu bien de la peine à découvrir cet ancien asile, effacé de la mémoire des Genevois par les souvenirs de Ferney (pii ont pour ainsi dire abordé celui-là.

Toute la deuxième période de la vie de Voltaire s'est en cflct concentrée à Ferney. Il en devint le seigneur à prix débattu, selon lui, car on exigeait, pour le droit golh et vandale

* Lettres inédites de Voltaire, recueillies par MM. de Cayrol et annotées par Alphonse François, t. I, p. 305, 31 'i et 315.

2 Idem, p. 335 et 33G.

^ Jdrm. p. 331).

* Idem. p. 314. (Notes de l'auteur.)

des lods et ventes, le (juart du prix; pour rafraîchissement, le 100'^ au roi, à la clianibre des comptes le 50^ ; mais Voltaire, qui entendait les altaires, n'était pas homme à passer, sans réclamation, sous les Fourches Gaudines du fisc, quand il en pouvait être autrement, et il fit en sorte de s'arranger avec M. de lîoissy '.

Cette grande existence était bien mieux à sa place à Ferney qu'aux Délices, où elle se trouvait plus resserrée par l'espace. 11 aimait à planter, il aimait à bâtir, seuls goûts, disait-il, qui consolent la vieillesse, et il mit l'argent qui lui revint de la rétrocession des Délices à bâtir deux ailes au château de Ferney et à faire quebjues embellissemenls. Il trouvait plus convenable, à son âge, d'augmenter et d'orner Ferney qu'il avait donné à sa nièce, madame Denis, que de dépenser cet argent aux Délices qui ne devaient pas lui appartenir après lui^. Quatre tours qui cachaient une très-belle vue furent détruites par lui ^ ; les jardins augmentés. 11 en fit, en un mol, de son propre aveu, un fort joli château : colonnades, i)ilastres, péristyles, tout le fin de l'architecture s'y trouvait, et à tout cela pourtant il préférait encore les blés et les prairies''. Jouant sur les mots, il écrivait à M. de Chenevières, qui habitait Maisons, qu'il avait fait de Ferney un petit Maisons, mais non pas une petite maison, reproduisant à peu près en miniature ce que Maisons était en grand •\ Cette miniature avait pourtant et a encore d'assez vastes proportions ; Voltaire s'était

' Lellres inédiles de Voltaire , recueillies par MM. de Cayrol et annot(Vs par Alphonse François, t. I, p. 335.

2 Idem. t. I. p. 518 et 538.

3 Idem. t. II. p. 174.

* Ideîti, t. I, p. 504.

5 Idem, p. 335. (iNotes de l'auteur.)

formé, en dehors du domaine utile, une espèce de parc d'environ une lieue de circuit, découvrant de sa terrasse plus de vingt lieues '. Il vantait avec bonheur les embellissements qu'il y avait créés : a Nous avons, comme dans toutes les églogues, des lleurs, de la verdure et de l'ombrage ; le château est devenu un bâtiment régulier de 1200 pieds de face ; nous avons acquis des bois ; nous nageons dajis l'utile et l'agréable ^ »

« La terre de Ferney est aussi bonne qu'elle a été négligée; j'y bâtis un assez beau château ; j'ai chez moi la jiierre et le bois ; le marbre me vient par le lac de Genève... Je l'ai arrondie tout d'un coup par des acciuisitions utiles. Le tout monte à la valeur de plus de 10,000 livres de rente et m'en apargne plus de 20,000, puisqu'elle défraye |)rcsque une maison où j'ai plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir \ »

]\ave ferar parvâ an magnâ ferar unus et idem.

C'est en 1705 qu'il travaillait à Unir, selon son expression, ce petit château \ Et i)ourtanl, en 1767, il écrivait à M. d'Argental (|u'il n'y avait plus moyen de tenir à son âge dans ce climat (jui était aussi horrible pendant l'hiver (|u'il était charmant l'été •', et à M. de IJordes (jue les troubles de Genève, les mesures prises par le gouvernement, l'interruption de tout

i Lettres inédites de Voltaire, rcciicillips par MM. do Cnyinl et annotées par Alphonse François, t. I, p. 354.

2 A M. le marquis de Florian, à Paiis. Correspondance générale. t. X, ef T.XII (les OEuvres, p. 1\'.).

•' Correspondance générale, t. LVjll de l;i lomaison générale, et VI de h Correspondance, p. 118.

* Keeneil de MM. Cayrol cl Alpiionse Frannii-s, l. I, p. 39G.

5 Idem. t. II, p. 87. (Notes de l'auteur.)

commerce, la rigueur intolérable de l'hiver, la disette où ce pauvre petit pays était réduit, lui rendaient Ferney moins agréable'. Sa vie néanmoins y était si bien remplie qu'il m'est impossible de comprendre comment il pouvait sullire à tout ; il faisait ses journées longues, puisqu'il se levait à cinq heures du malin et se couchait à dix heures du soir^; mais il n'en est pas moins surprenant que, malgré les insomnies dont il se plaignait, il pût conduire de front ses immenses travaux de cabinet, son immense correspondance, ses vastes travaux d'agriculture, qui, disait-il, l'occupaient du matin au soir, ses essais de haras, les soins de l'hospitalité qu'il exerçait en ^rand seigneur, appelant à venir partager sa retraite les philosophes ses amis, Condorcet, d'Alembert, Diderot, recevant les plus éminents personnages, le maréchal de Richelieu, la duchesse de Saxe-Golha, etc. . ., ce qui lui faisait dire qu'il était l'aubergiste de l'Europe, etc. . ., les plaisirs du théâtre où il prenait lui-même des rôles avec Le Kain, avec mademoiselle Clairon, madame Denis ; les distractions (ju'il aimait beaucoup, le jeu des échecs, par exemple, se les reprochant, il est vrai, comme une perte de temps. « Passer deux heures, disait-il, à réunir des petits morceaux de bois ! On aurait fait une scène pendant ce temps-là^! » Et puis ces laborieuses entreprises pour transformer le pays de Gex, dont nous parlerons plus tard ! Aussi s'écriait-il : « Savez-vous bien que

1 Recueil de MM. Çayrol et Alphonse François, t. II, p. 91.

2 Idem, p. 132.

3 Mémoires de Longchamp, t. II, p. 352. « Le père Adam à qui son séjour à Ferney donna une sorte de célébrité... jouait avec Voltaire aux échecs, lui cachant adroitement sa supériorité. Le père Adam lui faisait quelques recherches d'éi'udition et lui sei-vait même d'auniùnier. » (Vie de yol<a«re, par Condorcet. — Œuvres de Condorcel, t. VI, p. 164.)(Notes de l'auteur.)

dans ma retraite je n'ai pas un moment de loisir, qu'il a fallu toujours bâtir, planter, écrire, faire des pièces de théâtre, des acteurs ' . . . Je me suis brouillé avec les bœufs ; ils marchent trop lentement; cela ne convient point à ma vivacité. Ils sont toujours malades ; je veux des gens qui labourent vite et qui se portent bien ^... Si la précipitation gâte des affaires, il y en a d'autres qui demandent de la célérité. . • Il faut quelquefois saper, mais aussi il faut aller à la brèche. y>

Néanmoins la santé, sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle il n'y a rien dans le monde, lui manquait absolument, disait-il. « Des nouvellistes de Paris, qui disent toujours vrai, comme chacun sait, ont fait courir le bruit cpie j'étais mort, et ils ne se sont guère trompés-'. . . Il est bien vrai (pie je ne suis pas mort, mais je ne puis pas non plus assurer absolument que je suis en vie *. . . J'ai été sur le point de linir ma carrière; mais la nature me permet de faire encore quelques pas'... Les Parques qui m'ont (lié déjà bien des années (il avait alors 82 ans) me le permettent ; mais les cotjuines ont cassé en vingt endroits mon fd qui ne vaut rien du tout *. . . Un homme d'une taille aussi légère que la mienne ne devait pas s'attendre à une esi)èce d'apo|)lexie. Je viens d'en tàter pour Ja rareté du fail^... L'apoplecti(iue étitjue^ est obligé

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, l. I, p. 310.

s Idem. p. 308.

3 Idem. t. II. p. .551.

* Idem, t. I. p. 302. « Je ne veux pas dire au juste quand ma place sera vacante à l'Académie, » écrivait-il à d'.\lembert (d'AIembert, t. XVI, p. 318.)

5 Idem. I. Il, p. IGfJ.

6 Idem. p. 2i8.

T Idem. p. 448.

8 Idem, p. 454. (Notes de laulcur.)

de rester maintenant dans son lit jusqu'à midi au moins, se couchant de bonne iieure '. »

Mais nous anticipons sur les dates. Même avant cette épo- (lue, il avait une chétive santé, et malgré cela une gaieté intarissable ; proposant en 1769, à M. de Prégny, de lui vendre sa propriété de Tournay : « Elle ne vous rapportera rien tant que je vivrai, lui disait-il, et je vous avertis que je compte vivre juscju'à quatre-vingt-deux ans au moins, attendu que mon grand-père, (jui était aussi sec que moi et qui ne faisait ni vers, ni prose, en a vécu quatre-vingt-trois^. . . Moi laboureur, moi berger, moi rat retiré du monde, dans un fromage de Suisse, je me contente de ricaner sans me mêler de rien. Il est vrai que je ricane beaucoup, cela fait du bien et soutient

son homme dans la vieillesse^ Marchez toujours en

ricanant dans le chemin de la vérité, » écrivait-il à d'Alembert \

C'est dans ce coin de la Suisse ou des confins de la France touchant la Suisse, puis(iue dans ce domaine on peut avoir un pied sur le sol français et l'autre sur le sol genevois, c'est là que ce grand homme a composé ses plus beaux ouvrages, c'est de là qu'il remplissait l'Europe de sa renommée. C'est là qu'il a passé les dernières années de sa vie ; il avait beau la dire uniforme et tranquille, partagée entre la lecture et les amusements de la campagne', c'était peut-être vrai à un certain jour, mais habituellement il s'excusait d'écrire des lettres si courtes, s'en disant avec raison si accablé que cela prenait

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, p. 220.

2 Idem, t. II, p. 103.

3 Idem. t. I, p. 306.

♦ D'Aienibeit, t. XV, p. 149 et 402 ; t. XVI, p. 99 et 318. 5 Idem, t. I, p. 370. (Notes de l'auteur.)

tout son temps ', ou ailleurs déclarant qu'il ne peut pas faire des pièces \ les jouer et écrire de longues lettres \

Associant le sacré au profane, il avait édifié une église à côté de son château. « L'église (jue j'ai fait bâtir est la seule de l'univers en l'iionneur de Dieu. L'Angleterre a des églises bâties à Saint Paul, la France à Sainte Geneviève, mais pas une à Dieu^ y> C'est pour cela que sur le frontispice il fit graver en lettres d'or cette inscription fameuse : Deo erexit Voltaire. MDGGLXl \

Un de ses secrétaires, Wagnière, rapporte que M. de Voltaire l'avait chargé expressément de le faire transporter, après sa mort à Ferney, et enterrer dans la chambre des Bains, quoiqu'il se fût fait autrefois construire un tombeau adossé extérieurement à cette église. Un jour même, dit-on, il fit observer aux personnes tiui l'accompagnaient « ce tond)eau à moitié dans l'église et à moitié dans le cimetière : » — les malins, ajoutait-il, diront (jue je ne suis ni dehors ni dedans®.

Rien n'est plus curieux que l'existence de Voltaire à Ferney : là était en quelque sorte le levier avec lequel ce génie puissant renmait le monde justiue dans ses fondements, critiquant les abus et les privilèges, émergeant l'esprit public, combattant à outrance la sui)erstition et les préjugés, proclamant des droits dont la Révolution, qui éclata onze ans après, fut la consécration solennelle. . .

1 Recueil de MM. de Cayrol ot Alplionse François, t. I. p. 'd I .

2 Idem. l. I, p. 3i0. 397. 412, 5^3 et 5ii; t. II, p. 523.

3 Idnn. 1. I, p. 310.

* Kcvuc contemporaine . 31 dt'cembre 1855. — Jlrltitions de la France avec i Angleterre, par M. Hatiicry,p. '2',»0.

5 Mémoires de Wagnière cl Longchamp. I. I, p. 4i, 277, 278 el i 1 1 .

c Idem. p. Kjl et il 2. (Noies de l'aulcur.)

En mtMiie temps il répandait dans l'Europe sa gloire et ses idées. Aussi, au fond de sa retraite comme à Paris, Voltaire était-il l'objet de la curiosité, de l'admiration publique. Ainsi à Ferney il ne pouvait pas recevoir tous les visiteurs qui se présentaient. Madame Denis le suppléait. A une heure indiquée, il sortait de son cabinet d'étude et passait par son salon pour se rendre à la promenade. C'est là qu'on se tenait sur son passage. . . Noble popularité du génie!... Quand il s'apercevait qu'il y avait dans les cours une foule trop nombreuse, il donnait fort souvent h son cocher l'ordre de mener le carrosse à une des sorties du jardin ou du parc, et il allait y monter pour gagner plus promptement les bois ou les champs '.

Son château était meublé très-proprement, mais sans aucun luxe. Tout y était simple et commode ^ : « Je vivrais très-bien avec cent écus par mois, écrivait-il à un de ses amis; mais madame Denis, l'héroïne de l'amitié et la victime de Francfort, mérite des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu... Jouissez de votre doux loisir ; moi je jouirai de mes très-douces occupations, de mes charrues à semoir, de mes taureaux, de mes vaches, b

... Uanc vilam in terris Salurnus agebal ^.

Ce qui ne l'empêchait pas, à certains moments de malaise, de se dépiter contre la rigueur du climat, écrivant à M. le marquis de Chauvelin ' : « j\Ie voilà, monsieur, redevenu taupe.

^ Mémoires de Wagnière el Longchamp, 1. 1", p. 420.

2 Idem, p. 372 et 372. — Voir aussi d'Alembert. Le château de Ferney reproduit par Catherine.

3 Œuvres de ^oUaire, t. LVIII; Correspondance .1. VI, p. 118.

i Idem. t. LX; Correspondance, t. VIII. p. 424. — Voir aussi d'Alembert, t. XV, p. 252 ; t. XVI. p. 174 et 179. (Notes de l'auteur.)

Voire Excellence saura que dès (|u'il neige sur nos belles montagnes, mes joues deviennent d'un rouge charmant et que j'aurais très-bon air aux Quinze-Vingts. Cela me donne des regrets quelquefois d'avoir bâti et i)lanté entre le mont Jura et les Alpes, mais enfin l'affaire est laite, et il faut faire

contre neige bon cœur quoique je ne puisse plus

suflire à la dépense d'un prince de l'empire et d'un fermier général ' »

Tel nous apercevons Voltaire à Ferney, dans sa vie privée et littéraire, écrivant ses œuvres immortelles en prose, en vers, sur l'histoire, sur la philosophie, entretenant cette correspondance, où éclatent peut-être avec le plus de supériorité les qualités les plus brillantes de cet esprit vif, ardent, mociueur, sceptique, universel, impatient, connue le dit Condorcet ^, des persécutions de l'envie qu'il retrouvait parfois à Genève, après avoir cherché à leur échapper par la fuite, en Angleterre, à Berlin, à Paris, à Sceaux, élevant un théâtre pour son plaisir et son travail, et une église comme une réponse aux reproches d'impiété dont il était poursuivi; double entreprise (|ui lui faisait dire : « Si vous rencontre/ quel(|ues dévots dans votre chemin, dites leur (jue j'ai achevé une église ; et si vous rencontrez des gens aimables, dites-leur (jue j'ai achevé mon théâtre'. »

Mais il avait à Ferney une autre tâche, une autre physionomie (jui, pour être enfermée dans un cercle assez restreint, n'en empruntait pas moins ses traits principaux et ses ressources à des sentiments patriotiques et généreux,

1 lleciicil (le MM. de C.'iynil cl Al|it)(iiiM' FiaiKois, I. II. p. |:V.>.

2 Condorcet, Noies sur VoUaire, I. VII. p. i\l.

^ Ueciu'il de MM. de Gaynd et Aiplmiise Fninniis. t. I.p. .'^'lO. (Noiosde railleur.)

qui font le plus grand honneur à la nature élevée et noble de Voltaire. Je veux parler de cette haute tutelle qu'il a exercée sur le pays qu'il habitait et qu'il avait adopté, l'arrachant au néant pour lui donner le mouvement, la vie et la prospérité. Voltaire a créé Ferney, et ce n'est pas son moindre titre de gloire. C'était une bourgade; il en lit une petite ville élégante, active, animée comme une ruche d'abeilles, industrieuse, llorissante. On éprouve une véritable joie à suivre Voltaire dans l'accomplissement de cette entreprise, au service de laquelle il dépense avec prodigalité cette ardeur, ce feu, cette énergie, cette verve, cette persévérance (lue ne rebutent aucun obstacle, aucune entrave. Il marche à son but d'un pas assuré, et il l'atteint. « Si tous ceux qui habitent leurs terres faisaient ce que je fais dans la mienne, l'Etat serait encore plusllorissant qu'il ne l'est. J'ai défriché des terrains considérables ; j'ai bâti des maisons pour les cultivateurs ; j'ai mis l'abondance où était la misère; j'ai construit des églises; mes curés, tous les gentilshommes, mes voisins, ne rendent pas de moi de mauvais témoignages, et quand les Fréron et les Pompignan voudront me nuire, ils n'y réussiront pas '. y> Il écrivait à madame Necker : « Vous ne saviez pas ce qui était réservé au petit pays de Gex. Il va devenir, grâce à M. de Choiseul, un des plus (lorissanls de l'Europe, et toutes les terres doubleront de prix dans très-peu d'années'... » A M. le maréchal duc de Richelieu : « Je suis parvenu à faire une assez jolie petite ville d'un hameau misérable et ignoré, et à établir un commerce (jui s'étend en Amérique, en Afrique et en Asie. L'uniciue avantage que j'ai retiré de cet établissement, est la satisfaction d'avoir fait une chose (jui n'est pas

.. 1 Recueil (le M.M. de Cayrol et Alphonse François, t. II. p. 121 . 2 Idem, p. 2017. (Notes de l'auteur.)

ordinaire aux gens de lettres ; il nie semble du moins que c'est se ruiner en bon citoyen '. » Une autre fois encore à M. le duc de Ricbelieu : « Je viens enfin à bout de fonder une assez jolie ville; il est vrai que c'est en me ruinant; mais on ne peut se ruiner pour une entreprise plus lionnéte. Quelques ministres me donnent des secours de toute espèce, excepté d'argent ^. » « Une assez jolie salle de comédie, construite par Saint-Géran, dans Ferney même, donne l'air d'une petite ville assez agréable à un village aflreux qui était autrefois l'horreur de la nature ^. » Les maisons bâties par Voltaire lui coûtaient, disait-il, 300,000 fr. \

« Malgré les grands hommes tels que Fréron, Clément et Sabatier, Ferney est devenu un lieu assez considérable qui n'est pas indigne des attentions du ministère. Il y a non-seulement d'assez grandes maisons de pierres de taille, mais des maisons de plaisance très-jolies, ([ui orneraient Sainl-Gloud et Meudon ^ Je ne me mêle ([ue de ma i)etite colonie. Je fais bàlir i)lusieurs maisons en pierres de taille, (lue des étrangers, nouveaux sujets du roi, habiteront ce printemps '\ J'ai bàli |»our Florian, à Ferney, une petite maison (|ui rcsscnd)le comme deux gouttes d'eau à un pavillon de Marly, à cela près qu'il est plus joli et plus frais. Nous avons quatre ou cinq maisons dans ce goût ^ »

1 Recueil (le MM. de Cayrol et Alphonse François, p. 371.

2 Idem, p. 4.30.

3 Idem. t. II. p. 501.

* Idem. p. 514.

5 Idem. p. 509.

•^ Oliuvres complètes de Voltaire, t. LXVl -, Correspondance, l. XIV, p. 451.

■^ Idem. p. 200. On voit encore aiijnuid'luii à Ferney la maison de Florian. (Notes de l'auteur.)

Il y a à f erney, disent les Mémoires de Bachauniont, des jardins, des terrasses magnifiques, dépendances d'un très-beau château très-solidement bâti. Il n'y a pas de jours où M. de Voltaire ne mette des enfants en nourrice. C'est son terme pour dire qu'il plante des arbres; il y préside lui-même. Il a une grande quantité de tableaux, de statues, de choses rares qui doivent valoir un argent immense. Le village est composé d'environ quatre-vingts maisons, toutes très-bien bâties. La plus vilaine en dehors vaut mieux et est plus belle que la plus superbe des villages de nos entours de Paris. 11 y a environ huit cents habitants, trois ou (juatre maisons de bons bourgeois. Les autres habitants sont des horlogers, menuisiers, artisans de toute espèce. Sur ces quatre-vingts maisons, il y en a au moins soixante à M. de Voltaire. Il est certainement le créateur de ce pays-là. Il y a fait beaucoup de bien '.

A l'égard de la grande quantité de tableaux, statues au château de Ferney, Wagnière répond que c'est fort exagéré. M. de Voltaire, dit son secrétaire, n'avait qu'une vingtaine de tableaux au plus et (jnelques bustes, parmi lesquels étaient plusieurs portraits de princes et d'hommes célèbres qui lui étaient chers... Il fait bâtir actuellement dix-huit maisons, ce qui les portera au nombre de cent environ... Il continue à augmenter Ferney; il y a peut-être dépensé cette année 100,000 francs au moins. Le théâtre est charmant... Il montre, aux amateurs qui vont le voir, le portrait du roi de Prusse, dont ce monarque lui a fait présent, ainsi que celui de Voltaire lui-même en porcelaine ^..

1 Mémoires de Bachaumont, 1775. Lettre de M. de Saint-Remy. i Mémoires de Wagnière et Longchamp, t. I, p. 371, 272, 383 et 399. Voir aussi d'Alembert, t. XVIII, p. 16, 18 et 21. (Notes de railleur.)

Si j'insisle un peu sur ces déiails particuliers, c'est qu'on en retrouve encore aujourd'hui (luelques vestiges dans cette habitation et ce pays si longtemps animé de sa présence et de sa vie. Ainsi ce mausolée adossé à l'église, ces arbres plantés par lui, ces images reproduisant des traits aimés de Voltaire, ce portrait du petit Savoyard que, pendant son séjour à Sceaux, chez la duchesse de Maine, il avait fait venir à Paris pour ses connnissions ', l'ameublemeiit conservé de sa chambre à coucher, celte charmille en vue du Mont-Blanc et de ce magnili(|ue panorama, sous l'ombrage de laquelle il allait si souvent s'asseoir el chercher les inspirations de son génie, tous ces témoins de l'existence intime de l'homme illustre qui domine le dix-huitième siècle, frappent d'un indicible respect, surtout au contact de la vie journalière dans cette môme enceinte, sous ces mêmes lauibris, dans celte demeure autrefois habitée par lui.

. . . Ferney était son licf, le pays de Gex son domaine. Il avait embrassé ses intérêts avec l'ardeur qu'il mettait au service de toutes les grandes idées ; il réclamait, sollicitait, insistait sans relâche el sans redouler de paraître importun, demandant justice en sa faveur auprès de M. de Jaucourl ^, auprès de M. Trudaine', auprès des ministres ou des hommes puissants qu'il cherchait à faire les coopérateurs de son o.'uvre : or Nous sonnnes bien peu de chose, je l'avoue, écrivait-il à M. de Trudaine ; mais nous travaillons, nous ferons entrer des espèces dans le royauiiie, nous y attirons des étran-

^ Wagnii're, 1. 11. p. I iô

2 Le (iinms-iKiiis aussi, aiipics do M""' de Pompadour. auprès de M""" du Barry !...

3 Condorcf'l. Klogede M. de Trudaine. I. I, p. 271 . (Noies de l'auteur.)

gers, nous peuplons, et nous ne demandons d'autres secours que la liberté d'être utile. »

II mettait un zèle, un dévouement admirable à propager l'industrie qu'il avait fondée à Ferney. Les manufactures de montres, dont il était le créateur, ouvraient une ère nouvelle à ce terrain enrichi par un commerce (jui, chaque jour, grâce à lui, devenait plus prospère. C'est à la duchesse de Choiseul *, à madame la comtesse d'Artois ^, qu'il adressait ses reiiuêtes ou des échantillons de ses produits : « Pourrions-nous prendre l'extrême liberté d'envoyer de notre couvent, disait-il, les six montres que nous venons de faire à Ferney? Nous les croyons très-jolies et très-bonnes; mais tous les auteurs ont cette opinion de leurs ouvrages.. . c'est une terrible chose qu'une colonie et une manufacture. »

A M. le maréchal de Richelieu-: « Les artistes de ma colonie, monseigneur, qui ont fourni, selon vos ordres, une montre garnie de diamants pour les noces de madame la comtesse d'Artois, se jettent à vos pieds. Ils adressèrent cette montre à M. d'Ogny "... »

« Nous ferons des montres excellentes. Paris les tire toutes de Genève, et nous les donnons à un grand tiers meilleur marché qu'à Paris \ »

<t II est singulier que presque tous les horlogers que j'ai établis à Ferney travaillent pour les horlogers de Paris, qui met-

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 198 et 199.

2 /dcm.p. 363.

3 Puis Voltaire ajoutait : « A M. d'Ogny, qui la présenta lui-même à M"'" du Barry. laquelle s' était chargée des présents. »

4 Recueil de MM. de Cayrol et Alplion.se François, t. II, p. 209. (Notes de l'auteur.)

tent liardimeni leurs noms aux montres qui se font chez moi '... »

« On fabrique ici des montres beaucoup mieux qu'à Genève, et le sieur Lépine, horloger du roi, l'un des plus habiles de l'Europe, y a son comptoir et ses ouvriers. On y travaille d'un côté pour Paris, et de l'autre pour le Bengale. Les Anglais nous ont préféré aux ouvriers de Londres, parce que nous travaillons à moitié meilleur marché*. Les montres à répétition, telles qu'elles sont ici, coûteraient plus de trente louis à Paris ; vous en avez à Ferney tant que vous voudrez pour dixhuit^. Comment avez-vous imaginé que vous auriez des montres à répélilion, garnies de diamants, pour dix-luiit louis? Dans quel tome des Mille et une Nuits avez-vous lu cette anecdote? Vous aurez pour dix-huit d'excellentes montres à répétition, garnies de marcassitcs aussi brillantes que des diamants, et ces mêmes montres coûteraient quarante louis à Paris. Donnez vos ordres, vous serez servi : vous aurez de très-belles montres et de très-mauvais vers, (piand il vous plaira \ »

D'ailleurs tout ne marchait pas seul : « Un honnne de mon âge, (jui vient. de bâtir (|uatre-vingt-(|uatorze maisons, qui est ruiné, ([ui a dix procès et dix actes de tragédie sur le corps, n'a pas de (juoi rire^ y> Une armée d'alguazils, ennemis du genre humain, selon son expression, mettaient des entraves à l'exploitation de ses terres, de ses manufactures; il fallait leur livrer bataille. Tantôt irrité, tantôt découragé, il s'écriait (|uc

I Ucnieil de MM. di- C;iyrol et Alphonse François, t. Il, p. :;7I.

■2 Idem. p. 511.

3 Wcm.p. iOI.

* Idem. p. iO.5.

•'' OlCuvres complKcsdc VaUairr, t. LXVil, p. 3'23. (Noies de l'auteur.)

c'était une violence et une friponnerie non pas inouïe mais intolérable. « Si je n'en ai pas raison, je vais affermer Ferney et mes autres domaines, et je mourrai dans mes Délices sans remettre les pieds dans la frontière francise. J'ai cherché dans ma vieillesse la liberté et le repos; on me les ôte. J'aime mieux du pain en Suisse, que d'être tyrannisé en France*. » C'est ainsi qu'il était toujours sur la brèche, discutant, combattant ici pour les droits communiers, là pour le défrichement des marais, d'un côté contre l'impôt de la gabelle, de l'autre contre l'intolérance du clergé^; rédiOcalion de son église^ à Ferney était une source de dilhcullés pour lui ; les exigences du fisc pesaient avec indignité sur toutes ces populations. De là pour Voltaire, leur avocat et leur tuteur, des luttes vives, incessantes i)Our le triomphe de leurs droits. N'en vint-il pas même aux mains avec des malfaiteurs qui infestaient le pays ? Ne déclare-t-il pas dans une lettre que j'ai l'honneur de produire ici qu'il va se mettre sur la défensive ? a Père Adam ne tire pas mal son coup de fusil ; j'ai une petite baïonnette d'environ quatre pouces et demi dont je ne laisserai pas de m'escrimer. Nous mettrons tous nos petits garçons sous les armes \ »

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 29G et 300. (Notes de l'auteur.)

2 Voir (dans Vollaire à Ferney) Lettres inédites à M. Fabri, Ferney, 17 juin 1761. — L'évèque prétendait que le seigneur de Ferney avait fait dans l'église, après la messe, une exhortation morale contre le vol, et que les ouvriers employés par lui à construire cette église n'avaient pas déplacé une vieille croix avec assez de respect. .. C'est alors qu'il imagina de faire une communion solennelle, qui fut suivie d'une protestation publique de son respect pour l'église. (Condorcet, t. VI, 181 et 182.)

3 I dem, 17 juin 1761.

4 Idem. 28 janvier 1765 à Ferney. (Notes de l'auteur.)

A l'occasion de l'alarme répandue dans ces contrées par la crainte de la dévastation et du pillage, Voltaire réclamait auprès des autorités... Plus tard, le calme, la paix et le bienêtre succédèrent à ces dures épreuves : « Notre petit pays de Gex est bien changé, mandait Voltaire à M. de Rebecque en 1776; nous sommes à présent presque aussi libres que vous ; nous avons chassé soixante-douze coquins qui nous désolaient et iiui nous volaient au nom de la ferme générale. On ne vient plus piller les maisons des habitants ; on ne condamne plus aux galères des pères de famille pour avoir mis dans leur marmite une poignée de sel de contrebande. Le pays est ivre de joie. Celte grande révolution m'a coûté beaucoup de peine: il m'a fallu sortir (juehiuefoisde mon lit, et surtout écrire beaucoup; mais le bonheur public rend toutes les fatigues légères'. »

C'était bien en elfet son œuvre. Le petit pays de Gex, déjà dépeui)lé par les suites de l'Editde Nantes, séparé géographi- (juement de la France par le mont Jura, entre une frontière ouverte et des montagnes, ne pouvait répondre aux exigences (iscales de la ferme générale (ju'à l'aide d'une armée ruineuse et vexatoire d'employés (jui épuisaient les forces vitales de cette malheureuse contrée. Voltaire poursuivait la substitution d'un impôt régulier et normal à celte |)erception abusive, et l'avait enlin obtenue de la haute raison de Turgot... — EvAUisTE Bavoux. VoUdire à Ferneij. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes historiques, entièrement inédites, recueillies et publiées par MM. LvAriisTE Bavoux et A. F. (Paris, Didier cl C«, 18G0.)

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