CHAPITRE LIV
VOLTAIRE ET LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE. — AFIAIUE DES CALAS. — PROCÈS DE SIRVEN. — LA BARRE ET d'ETALLONDE. — LE GALÉRIEN PROTESTANT CUAUMONT. — LE CURÉ DE MOENS ROSSANT SES OUAILLES. — LES SERFS DU MONT JURA. 1702-1770.
Un jour, c'était au mois d'avril 17G2, un réfugié français^
' Frédérif fit plus : il lit exécuter une statue de Volt;tire dans sa manufacture de poixelaific, et la lui envoya, avec ce mot gravé sur la base : Immorlali. — Voltaire écrivit au-dessous :
Vous ftes généreux : vos bontés souveraines Me l'iint de Imp nobles présents -, Vous uic donnez sur mes vieux ans Une terre dans vos domaines (a).
El il dit à tousses commensaux que le mot Immorlali était la signature
du donateur. (R. d'A.)
(a) OEuvres de Voltaire. Commentaire historique. (W. d'A.)
M. de Végobre ', faisait une visite à Voltaire. « Qu'y a-t-il de nouveau ? Uu nouveau ? — 11 arrive la plus terrible histoire que les fastes judiciaires puissent enregistrer! — Quoi donc ! Racontez vite ! — 11 existe à Toulouse une famille de réformés, digne de considération et possédant une position honorable. Ils se nomment Galas. Un des (ils s'est fait catholi(iue, et le l)èrc, quoique sincèrement adligé de son changement de religion, lui a continué sa pension alimentaire. Le frère aine mène une vie désordonné : il hante les salles d'armes et les billards et se tient dans un état d'ivresse à peu près continuel, et comme il est criblé de dettes, son père refuse d'apaiser ses créanciers et de lui donner les moyens de continuer ses désordres. Dès lors une exaltation furieuse s'est emparée de ce jeune homme: il a lu des ouvrages qui font l'apologie du suicide et un jour on a trouvé ce malheureux pendu à la tra-
1 M. de Végobre fils, de qui nous tenons ces détails, a été durant toute sa vie le protecteur zélé de ses coi'eligionnaires français, et l'un des membres les plus respectables et des plus actifs de l'église de Genève. (Note de l'auteur,)
« Ce fut, dit M. G. Desnoiresterres. un négociant de Marseille, le sieur Audibert, qui, se rendant de Toulouse à Genève, vint lui raconter (à Voltaire) les faits comme il le savait, et, le premier, lui inspira l'ardent désir d'approfondir cet horrible mystère. » (P- -Oi de VoUaire et J.-J. Rousseau.)
Cl C'est un ministre genevois (|ui lui mit entre les mains la cause de Calas et des Sirvcn : Moultou l'ami de J.-J. Rousseau, et qui doit équitablement partager avec VoUaire l'honneur de ces réhabilitations laborieuses. Mais ce n'est ni Moultou ni Genève qui lui révélèrent le prix de la tolérance religieuse. Née dans sa tête ou de son cœur, la tolérance avait été de tout temps la passion de Voltaire, et elle ne s'était pas refroidie à la cour du roi de Prusse. Elle était même la moins factice des liens qui unissaient l'écrivain et le prince. » A. Savols. Le dix-huitième siècle à l'étranger. (Paris, Amyot, 1861.) (R. d'A.)
verse d'une porte. Aussiiôi le bruit s'est répandu que son père l'avait pendu lui-même parce qu'il avait manifesté le désir de se faire catholique : son père! pauvre vieillard de 09 ans! faible, infirme, fort incapable de soulever le corps géant de son (ils, dont la taille dépassait six pieds! Pour corroborer cette accusation, la confrérie des pénitents blancs a fait célébrer des messes pour le repos du défeunt ; on a exposé une peinture qui le représente tenant d'une main la palme du martyre et de l'autre la i)lume (jui devait signer son abjuration: on a fait courir le bruit que les réformés assassinent fré(iuemment en secret ceux de leurs enfants ipii veulent passer au catholicisme. Bref, on a si bien fanatisé la population de Toulouse qu'elle a demandé à grands cris la mort du vieux Calas; c'est un magistrat nommé David «pii a conduit le procès, et malgré toutes les invraisemblances, les absurdités accumulées dans cette affaire, le malheureux a été déclaré coupable, condamné au supi)lice de la roue et exécuté le 9 mars dernier! Il est mort comme un martyr, prolestant de son innocence et pardonnant à ses juges qui sans doute, disait-il, avaient été égarés par de faux témoins. .. Sa femme et ses fdles étaient également accusées de ce meurtre : on a pourtant reculé devant l'idée de les mettre à mort; on leur a rendu la liberté, et elles sont arrivées à Genève depuis trois jours. — Elles sont à Genève ! Oue je les xo'w. au jdus tôt ! « s'écrie Voltaire tpii i)leurait à chaudes larmes et dont le corps frémissait à ce récit. .M. (Ui Végobre court clierclier les dames Calas. Voltaire écoule le récit détaillé de leurs infortunes, et, convaincu de l'innocence de celte famille, il veut obtenir pour son chef une éclatante réhabilitation.
La lâche qu'il venait de |)ren(lre était lourde et dangereuse: il fallait cond)altre et réduire au silence une magistrature puissante, un clergé fanatisé, des préjugés les mieux enra-
cinés peul-êlre entre tous. Mais les obstacles ne firent qu'exciler l'ardeur du philosophe. H intéressa à cette cause le duc de Choiseul, ministre du roi ; il écrivit à tous les grands personnages sur lesquels il pouvait avoir (iuel<iue influence; la duchesse d'Anville, arrière-petitc-fille de Larochcfoucauld, étant venue à Genève consulter Tronchin, celui-ci, d'accord avec Voltaire, la gagna entièrement à la cause de Calas. Enfin la révision du procès commenra : Voltaire se fit remettre les longs et difius mémoires des avocats (lu'il transformait en pages brèves, concluantes, étincelantes d'esprit et d'éloquence. Il remplit les journaux des détails de cette affaire, multiplia les brochures, tint en haleine l'opinion publique, écrivit à tous les souverains. Enfin, au printemps de 1766, après (juaire années d'effort et de travaux dont Ferney fut le centre et Voltaire le directeur, l'arrêt qui condanmait Galas fut cassé et son innocence reconnue; l'accusateur David, accablé sous le poids de la réprobation universelle, perdit la raison; le roi, cédant à l'entraînement général, accorda 36,000 livres à la veuve du martyr, et les Français reçurent de Voltaire une des plus hautes leçons (|ui aient jamais frappé le cœur d'une nation.
Une nouvelle occasion se présenta bientôt pour continuer le grand procès de la liberté Immaine contre le fanatisme. Pendant que Voltaire était dans le premier feu de ses travaux des Galas, un de ces horribles drames, ([ui s'étaient joués par milliers durant les dragonnades sans que personne songeât à s'en formaliser, eut lieu dans une petite ville du Languedoc, et les Genevois n'eurent rien de plus pressé (|ue de raconter le fait à Voltaire. Gela se passait en 1762 : Une famille du nom de Sirven s'était vu arracher une jeune fille qui, disaiton, avait manifesté quelque penchant pour le catholicisme, et qu'une lettre de cachet avait livrée à des religieuses. Les
sœurs, rencontrani une vive résistance chez leur catéciuiniène, la traitèrent avec tant de rigueur (|u'elle s'enfuit du couvent, et dans sa fuite nocturne ayant heurté la margelle d'un puits, elle y tomba et se noya. Au bout de (|uelque temps on retrouva son corps; l'opinion publi(iue, adroitement égarée comme à Toulouse, s'acharna sur la famille Sirven et accusa le père et la mère du meurtre de leur lille! Ces infortunés, prévoyant leur arrestation, s'enfuirent au cœur de l'hiver; la femme mourut de fatigue et de froid dans les neiges du Jura. Sirven, arrivé à Genève, fut conduit à Voltaire, ([ui frémit à la vue des souffrances physi{(ues et des tortures morales endurées par ce père. Il embrassa sa cause avec autant d'ardeur que celle de Galas, et bientôt il put voir (jue l'opinion publique avait déjà fait des progrès véritables. Dès (ju'à Paris, on apprit (jue Voltaire patronnait la cause d'un nouveau martyr prolestant, des avocats du premier ordre s'offrirent pour le seconder. Avant que le procès s'engageât, il fallut (|ue Sirven se constituât prisonnier à Toulouse. Voltaire, sûr de la majorité du Parlement, lui conseilla celte démarche dont le péril n'était plus (lu'apparent, grâce à ses efforts; et, en effet, ses amis remporièreni sur ses adversaires, et après neuf années de travaux, Sirven fut déclaré innocent : c'était une nouvelle le(;on de liberté religieuse donnée autant à l'Europe (pi'à la France, grâce aux brochures, aux incessantes correspondances de Voltaire.
Les deux allaires des (^lalas et des Sirven ne furent pas, du reste, les seules occasions dans lesipielles Voltaire lutta contre le fanatisme religieux. Peu a|irès un procès ipii, sans lui, eiit passé sans doute inaporru comme tant d'aulres analogues, jugés par rin(|uisitioii, vint encore ell'rayer le monde civilisé, et ce fut Voltaire (pii se chargea de mettre au ban de l'opinion
publique les juges qui avaient fait trancher la tête du chevalier La barre, dénoncé par un bourgeois d'Abbeville comme ayant profané, pendant la nuit, un crucifix en bois placé sur un pont '. — En outre, un des co-accusés de La Barre, le jeune d'Etallonde, tut recueilli à Ferney. Voltaire soigna son éducation et le lit nommer lieutenant du génie par le roi de Prusse, (jui se montra heureux de participer h cet acte de réparation.
Il ne faut pas croire cependant que, malgré l'ardeur (ju'il y mettait. Voltaire fût si hautement absorbé dans ces hautes questions judiciaires et ces vastes i)rocédures que, durant leur cours, son esprit satirique dormit le moins du monde. Son esprit malicieux perçait encore à tout propos et donnait une couleur excentrique aux faits les plus intéressants. Ainsi les amis de Genève lui avaient recommandé un de leurs compatriotes nommé Chaumont, qui depuis vingt ans était aux galères pour cause de protestantisme. Par l'entremise de M. de Choiseul, Voltaire obtint la délivrance de ce malheureux, et voici comment M. Peyronet, pasteur de Dardagny, raconte à Paul Rabaut la visite de remercîment faite par Chaumont à son libérateur : « Il y a trois jours je conduisis mon petit pri-
1 Ce ne fut pas l'inquisition, qui n'existait plus du reste depuis longtemps en France, qui jugea l'infortuné chevalier, mais bien le tribunal d'Abbeville. Il fut condamné à avoir la langue et la main droite coupées, et à être ensuite brûle vit'. Le Parlement de Paris permit, par indulgence, qu'il eut la tète tranchée avant d être livré aux flammes. Le jeune chevalier subit son supplice (17GG) avec le plus noble courage. Un exemplaire du Dictionnaire philosophique fut jeté dans le bûcher. Voltaire, dans un Mémoire des plus pathétiques et qui parut sous le nom de M. de Casen, a flétri l'assassinat juridique des exécrables magistrats du tribunal d'Abbeville, La mémoire de de La Barre fut réhabilitée par la Convention en 1793. (R. d'A.)
sonnier à Ferney. Nous parlâmes longienips de la justice el de la nécessité de la tolérance ; enlin je dis à M. de Voltaire que je lui avais amené un petit homme (jui venait se jeter à ses pieds pour le remercier de ce (jue, par son intercession, il avait été délivré des galères. — C'est Cliaumont (jue j'ai laissé dans votre antichambre, et je vous prie de me permettre de le faire entrer. — Au nom de Chaumont, M. de Voltaire me témoigne un transport de joie et sonne de suite pour qu'on l'introduise. Jamais scène ne me parut plus boufl'onne et plus réjouissante.— « Quoi, lui dit-il, mon pauvre petit bonhomme, on vous a mis aux galères! Que voulait-il en faire de vous? (juelle conscience de mettre à la chaîne un petit être (lui n'avait commis d'autre crime que de prier Dieu en mauvais français? » — Puis, changeant de ton, Voltaire se tourna vers moi et s'exprima de la manière la plus violente contre la persécution. 11 lit venir dans sa chambre plusieurs personnes qu'il avait chez lui pour (lu'on i)articipàt à la joie (ju'il ressentait en voyant le petit Chaumont; celui-ci, (luoique proprement vêtu selon son état, était tout satisfait de se voir si bien fêté. Uuel- (jues piastres que Voltaire lui glissa dans la |)oche, achevèrent de le rendre le plus heureux du monde. »
Si Voltaire prit chaudemenl la défense du faible opprimé contre le |)uissant oppresseur, ce ne fut |)as seulement en faveur des protestants. H sut aussi |)rotéger sérieusement les habitants du pays de Gex et du mont Jura, ses voisins, contre la tyraimie des prêtres et des abbés. JJans ces circonstances, sa verve railleuse se donna largement carrière, et des faits peu importants prenaient sous sa plume une cll'rayante publicité. — Ainsi deux jeunes honnnes de Moéns, village situé près de Ferney, soupaient un soir bniyannnenl dans une maison du hameau : cela déplut au curé ; mais au lieu de faire
une remontrance paternelle à ces étourdis, il crut trouver des arguments plus solides en soudoyant des paysans, qui ii;uettèrent, par son ordre, le départ des inculpés et les accablèrent de coups de bâton : l'un d'eux demeura longtemps sans connaissance. Le père va sur le champ conlier ce fait à Voltaire, qui dicte rapidement (lueliiues phrases à son secrétaire ; puis, remettant la feuille de papier au paysan : « A merveille, mon ami ! tenez, voici une plainte toute rédigée contre votre curé; signez-moi cela, et nous le ferons aller loin ! — Moi, Monseigneur ! signer celte plainte contre mon curé !... mais demain je serais assommé à mon tour. — Tant mieux, mon ami, tant mieux ! Si cela arrive, son all'aire n'en sera ([ue plus mauvaise ! — Permettez, Monseigneur, il y a déjà assez d'os cassés sans y joindre encore les miens. » Voltaire dut se passer de la signature du prudent plaignant, mais il n'en réussit pas moins à faire punir le curé de Moèns, et il égaya sa correspondance des détails de cette anecdote.
La lutte ne resta pas dans le domaine des faits isolés, et bientôt elle prit un caractère plus élevé ; les habitants du mont Jura furent l'occasion d'un des plus éloquents et des plus irréprochables écrits de Voltaire. En 1770, les habitants de quelques communes du Jura étaient serfs ou esclaves, comme on voudra, des moines de l'abbaye de Saint-Claude ; ces malheureux, opprimés de diverses manières, s'adressèrent au philosophe de Ferney, qui prit aussitôt la plume en leur faveur. Il va sans dire qu'à l'aide de ce puissant auxiliaire ils gagnèrent haut la main contre les moines leur procès, dans les détails duquel nous ne pouvons entrer ici. — GACEutiL, ancien pasteur. Voltaire et les Genevois. (Genève, Cherbuliez, 1855.)