‹ Histoire complète de la vie de VoltaireChapitre 65 sur 122 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

DÉTAILS SUU VOLTAIUE El Slli SA ME A II:K\E\, DK 1774 A

1778. — [Extraits des Mémoires secrets, dils Mémoires de Bachaumont.)

LA VIE ORDINAIRE DE VOLTAIRE. — SA IJIRLIOTIIÈQUE. — SES RENTES. — LES DÉPENSES DE SA MAISON. — SA RÉCONCILIA- TION AVEC RUIFON. — SON COMMERCE DE MONTRES. — SA GALERIE DE TABLEAUX. — VISITES A FERNEY, ETC.

Extrait d'une lettre de Ferney, du 8 décembre 1174. — « M. de Voltaire est un hoinine si illustre, que tout en est intéressant. Je vais donc entrer dans des détails qui paraîtraient minutieux en tout autre cas. Sa vie ordinaire est de rester dans son lit jusqu'à midi. Il se lève alors et reçoit du monde jusqu'à deux heures, ou travaille. 11 va se promener en carrosse jus(iu'à quatre, dans ses bois ou à la campagne, avec son secrétaire et presque toujours sans autre compagnie. Il ne dîne

approche. — Vous qui aimez M. Turgot, vous auriez été enclianlé de le voir béni par dix mille de nos liabitants, en attendant qu'il le soit de vingt millions de Français. Il me semble qu'il fait un essai sur notre petite province. Le ministre fait, de son côté, des arrangements aussi utiles. L'âge d'or commence ; c'est à vous de le chanter, je n'ai plus de voix ; vox quoque Mœrim déficit. » On peut voir, par celte lettre, combien était grande la joie de Voltaire : c'est alors qu'il aurait pu s'écrier, comme il se promettait de le faire dans sa lettre du 20 déi^embie 1775 à Papillon pfiilosophe (M""^ de Saint-.lulien) :

Et mes derniers regards ont fuit fuir les commis. (R. d'A.)

point, prend du café ou du chocolat. Il travaille jusqu'à huit et se montre alors pour souper (piand sa santé le lui permet. On remartiue depuis cet automne (|u'elle est bien chancelante, qu'elle varie d'un jour à l'autre ; (pi'il est si faible à certains jours qu'il est hors d'état de paraître, et le lendemain on ne s'en a[)erçoit plus. Il est d'une gaité charmante. J'ai visité et compté sa bibliothèque; elle est de G210 volumes. Il y en a beaucoup de médiocres, surtout en fait d'histoire. Il n'y a pas trente volumes de romans ; mais presque tous ces livres sont précieux par les notes dont M. de Voltaire les a chargés. Il a i 50,000 livres de rentes, dont une grande partie gagnée sur les vaisseaux. La dépense de sa maison se monte à 40,000 livres environ ; on en met 20,000 pour le pillage, les incidents, etc.; reste 90,000 livres qu'il amasse ou place. Il fait bâtir beaucoup de maisons qu'il loue à deux et demi pour cent du capital (ju'elles lui ont coûté. Il commande une maison à son maçon comme un autre commanderait une paire de souliers à son cordonnier. Il a grande envie ([ue Ferney devienne considérable : il secourt les habitants et leur fait tout le bien possible. En général, c'est lui (lui se mêle de toute l'administration extérieure et intérieure de son bien. Madame Denis n'y a rien à voir et ne s'en mêle aucunement. .l'ai visité l'église et le tondjeau de ce philosophe, (pii est dans le cimetière attenant l'église, de pierre de taille, et simple...» (T. Vil, p. 288, du 22 décembre 1774.)

Exlrail d'une autre lellre de Ferney , du 10 décembre 1774.

'< 11 (Voltaire) a reçu ces jours-ci de M. Turgot une

lettre de quatri; |)ages qui l'a cuiid)lé de joie ; mais ce (jui l'a le plus affecté encore, c'est une réponse qu'il a reçue de M. (le llullon, auquel il avait écrit. Je suis bien aise de vous a[>prt'iiilrt' ijiif fv< drux L'r;inil'^ hoiunio»; se ^onl réconci-

liés VOn en fait l'Iionneur à Madame de Florian,mais la gloire en est due à M. Gueneau de Moiilbeillard. Une des choses qui font le plus d'honneur à M. de Voltaire, c'est le soin qu'il prend de faire (leurir son villai;e. Il élablii une manufacture

1 Un jour qu'on vantait à Voltaire Y Histoire naturelle de Butl'on : « Pas si naturelle, » répondit-il. Ce trait piqua vivement Bufl'on, aussi lorsqu'en 1740 parut la Disserlalion sur les changemenls arrivés dans noire globe, en parla-t-il avec peu de ménagement. Mais comme cette œuvre avait été publiée sans nom d'auteur, il déclara qu'il ignorait qu'elle était de Voltaire. Celui-ci ne continua pas moins de critiquer les idées du grand naturaliste . « Je n'ai pas voulu, disait-il. me brouiller avec lui pour des coquilles, mais je suis demeuré dans mes opinions (a). » Bufl'on, de son côté, n'était pas tendre non plus pour son illustre contradicteur, ainsi qu'on peut s'en convaincre par ce passage d'une lettre qu'il écrivait au président de Brosses, le 7 mars 17G8 : « Gomme je ne lis aucune des sottises de Voltaire, je n'ai su que par mes amis le mal qu'il a voulu dire de moi ; je lui pardonne comme un mal métaphysique qui ne réside que dans sa tête et qui vient d'une association d'idées... Voilà son molil' particulier, qui, joint au motif général et toujours subsistant de ses prétentions à l'universalité et de sa jalousie contre toute célébrité, aigrit sa bile recuite par l'âge, en sorte qu'il semble avoir formé le projet d'enterrer tous ses contemporains.» Correspondance inédite de Buffon, publiée en I8()0, par M. Nadault de Bufl'on, t. I. (R. d'A.)

(a) Voltaire avait dit, dans sa Disserlalion sur les changements arrivés dans noire globe (I74G): « On a vu dans les provinces d'Italie, de France, etc., de petits coquillages qu'on assure être originaires de la mer de Syrie. Je ne veux pas contester leur origine : mais ne pourr.ait-on pas .se souvenir que celte foule innombrable de pèlerins et de croisés, qui porta son argent dans la Teire-Sainte, eu rapporta des coquilles ? et aimera-t-on mieux croire que la mer de Joppé et de Sidon est venue couvrir la Bourgogne et le Milanais? »(Vfdtaire, OEuvres complètes {liQWchol) J . XXXVIll, p. 505 et suivantes). BufTon, en lisant ces suppositions de l'auteur de la Dissertation, lança ce trait : « Pourquoi n'a-l-il pas ajoute que ce sont les .singes qui ont apporté les coquilles au sommet des hautes montagnes et dans tous les creux oi'i les hommes ne peuvent habiter.' (\-\:\ n'eut rien gâté et eût rendu son explication encore plus vraisemblable. Comment se peut-il que des personnes éclaiiées, aient encore des idées aussi fausses sur ce sujet. y> (R. d'A.)

de montres (|u'il protège par son ci'édit et par son argent. En 1773, il est sorti de ce lieu (|uaire mille montres, objet d'un commerce de 400,000 livres. H y a douze maitres d'horlogerie, il Y a entre autres un M. Delfin, beau-frère du fameux Lépine, et qui est auteur d'une pendule curieuse que Lépine a présentée au feu roi, connue de lui, el (jui est réellement l'ouvrage de son beau-frère Dellin. {Ibid., p. 289, du 13 décembre 1774.;

Exlrnil d'une letlre de Ferney du 6 janvier 1775. « llien de plus vrai que la réconciliation de M. de Voltaire avec M. de Buffon. C'est ce dernier qui a fait les avances par un billet qu'il remit le 22 octobre dernier à madame de Florian, (]ui passait par .Montbar. J'ai lu cet écrit, où il fait une espèce de réparation à M. de Voltaire de ce (|u'il a pu écrire contre lui. Cette dame l'eiivo.va sur-le-champ à ce grand poète, qui a été on ne peut plus content el (jui a ré|)onda au philosophe son confrère par une lettre très-touchanle et irès-honnêle. Celuici a ré|)liqué par une autre qui a cimenté la réunion de ces deux grands hommes '. M. de Voltaire, enchanté, a fait |)ré-

1 Dans la réponse de Voltaiiv. aiijimni'lmi perdue, il appelait Bufl'ou Aicliirnéde I"'. « On ne dira jamais Voltaire 1" » répliqua Biiiïon. Kt alors Voltaire de répéter son mol : « Je savais bien (jne je ne pouvais rester brouillé avec M. de Buflim pour des coquilles ! » Voici la lettre de Bullou : ti Si vous jetez les yeux, Monsieur, sur la suseription de ma letlre. vou^ verrez que, dans le nombre assez petit des êtres de la première distinction, je pense très-hautement el de très-bonne foi que vous êtes le premier. Ce ne .sera pas connue le mathématicien de Syracuse, que. par une extrême politesse pour moi, vous avez la I)onlé de nommer Archimède premier; car jamais il n'existera de Voltaire second: didcrence cs.sentielle entre fcsptit créaleiM' qui tire tout de sa propre substance, et le talent qui, quelque grand qu'il soit, ne peut produire que par imitation et d'après la matière. . . Le dernier Irait, qui fait la plus douce impression sur mon co'ur, est votre

senl à madame de Florian d'une montre d'or à répélilion d'environ 60 louis, pour la remercier de celle iieureuse négocialion. Le vrai esl que c'est M. Gueneau, ami de Bullbn, qui a seul opéré ce rapatriement. ». . . . T. VII, p. 304, du 17 janvier 1775.

Extrait d'une lettre de Ferney du / ' septembre 1775. « M. de Voltaire continue à s'occuper inl'aiigablemenl de loui ce qui peut contribuer à agrandir, améliorer ce petit endroit, et le rendre plus llorissant. Il profile de son crédit sur l'esprit du nouveau ministère pour réussir, et il vienl d'obtenir tout récemment une foire et un marché publics. Il fait bâtir actuellement dix-huil maisons, ce qui les porlera au nond)re de cent environ. Pour lui plaire, dillërenies personnes s'empressent de les acheter. Madame de Saint-Julien en a prise une. On dit que M. de Chabanon en prend une autre; M. Henin, le résident de France à Genève, une troisième, etc. Le marché n'est point onéreux. W. de Voltaire les vend en renies viagères modi(|ues, sur sa tête el celle de madame Denis. Quant à la sienne, octogénaire, on sent que c'est une condition forl

siçrnature ; j'ai ressenti un mouvement de joie en ouM'anf votre icUre ; j'ai admiré avec plaisir la fermeté de votre main et la fraicheiir de l'organe créateur qui la guide. Avec plusieurs années de moins, je suis plus vieux que vous. Autre supériorité dont je suis loin d'être jaloux ; mais n'est-il pas juste que la nature, qui, dès vos premières années, vous a comblé de ses faveurs, et dont vous êtes l'ancien amant de choix, continue de vous traiter avec plus d'égards el de ménagements qu'un nouveau venu comme moi, qui n'ai jamais rien obtenu d'elle qu'à force de la tourmenter?. . . Si je jouissais d'une meilleure santé, je vous proteste. Monsieur, que j'irais avec empressement vous porter le tribut de ma vénération . j'arriverais à Dieu par ses Saints. M. et M""" de Florian, habitués dans le temple, me serviraient d'introducteurs.» (BuFFOx, Correspondance inédite (Hachette, 1800), t. 1. Lettre de Butfon à Voltaire l" -, Montbard. le \2 décembre. 1774.) (R. d'A.)

douce; la nièce est [dus ijue sexagénaire; d'ailleurs elle se porie mal.

« Le commerce des montres va de mieux en mieux, et M. de Voltaire travaille à l'obtenir absolument libre. Il profile de l'ainitié de M. le baron d'Ogny, intendant-général des postes, qui lui a [termis de les faiie i)asser à l^aris sous son couvert; ce (jui les rend à bien meilleur compte et ne peut qu'en augmenter le débit '.

1 Voici quelques extraits de la cnirespondance de Voltaire, propres à donner une idée des soins qu'il donnait à son commerce de montres, et de l'activité qu'il y développait. «J'ai eu l'insolence d'envoyer à vos pieds et à vos jambes les premiers bas de soie qu'on ait jamais laits dans l'horrible abime de triaces et de neiges où j'ai eu la sottise de me conliner. J'ai aujourd'hui une insolence beaucoup plus l'oi'te. A peine monseigneur AUicus-Corsicus-Pollion (le duc de Choiseul) a dit, en passant dans son cabinet : Je consens qu'on reçoive les émigrants, que sur-le-champ j'ai l'ail venir des émigrants dans ma chaumière. A peine y ont-ils travaillé, qu'ils ont t'ait assez de montres pour en envoyer une petite caisse en Espagne. C'est le commencement d'un très-grand commerce (ce qui ne devrait pas déplaire à M. l'abbé Terray). J'envoie la caisse à Monseigneur le duc par cccouirier, afin qui! voie cn?nhien il est aisé de fonder une colonie quand on le veut bien. Nous aurons, dans trois mois, de quoi remplir sept nu huit caisses; nous aurons des montres dignes d'être à votre ceinture.» (A madame de Choiseul, i) avril 1770.) — « Si Calherinc H prend Conslantinopie, nous comptons bien lournir des montres à l'Eglise grecque. » (A Bernis, Il mai 177(1). — " La Turquie pourra «''tre un meilteiu' dèhouché encore que Paris, lorsque la paix sera faite, car, enfin, il faudra bien qu'elle se fasse.» (Lettre au comte de Saint-Priest. ambassadeur de France près du (irand-Seigneur, 17 juin 1771). — « Monsieur, j'ai l'honneur d'informer votre lîxcellence que les bourgeois de Genève ayant malheureusement assassiné quelquesuns de leurs con)patriotes, plusieurs familles de bons horlogers s'étant réfugiées dans ma petite terre que je possède au pays de Gex, et M. le duc de Choiseul les ayant mises .sous la protection du roi, j'ai eu le bonheur de

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a Outre l'utile, le philosophe de Ferney n'oublie pas l'agréal)le; on travaille à une salle de comédie et à un théâtre public; ce qui va bientôt nous procurer des plaisirs qui amuseront les tristes habitants de Genève et feront crier les ministres. . . » {T. YIII, p. 208, du 15 septembre 1775.)

Extrait d'une lettre de Ferney du SO octobre 1776. « Le patron se porte toujours à merveille pour son âge; il lit sans lunettes l'impression la plus (ine ; il a l'oreille un peu dure, en sorte que lorsqu'on fait (juekiue bruit, il est obligé de faire répéter les paroles qu'on lui adresse, ce qui le fâche; car,

Genève -. ils travaillent en tout genre, et à un prix plus modéré que toute autre fabrique. Ils font en émail, avec beaucoup de promptitude, tous portraits dont on veut garnir les boites des montres. Ils méritent d'autant plus la protection de votre Excellence, qu'ils ont beaucoup de lespect pour la religion catholique. — C'est sous les auspices de M. le duc de Choiseul que je supplie votre Excellence de les favoriser, soit en leur donnant vos ordres, soit en daignant les faire recommander aux négociants les plus accrédités.

— Je vous prie, monseigneur, de pardonner à la liberté que je prends, en «considération de l'avantage qui en résulte pour le loyaume. » (Circulaire aux ambassadeurs de la cour de France près des gouvernements étrangers .

— Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LXVI, p. 294, 295.)

« J'aurai beaucoup d'obligation à M. le duc de Praslin, s'il daigne envoyer des montres au dey et à la milice d'Alger, au bey et à la milice de Tunis. » (A d'Argental, 26 septembre 1770). — A Catherine II, qui lui avait écrit de lui envoyer pour quelques milliers de roubles de montres, il en dépfchait aussitôt pour une somme de 39,238 livres de France. (Lettre de Voltaire à Catherine, 19 juin 1771.) « Nous souhaitons fous ardemment, disait-il quelques jours auparavant à l'impératrice de Russie, que toutes les heures de ces montres vous soient favorables, et que Moustapha pa.ssc toujours de mauvais quarts d'heures. » (A Catherine II, 30 avril 1771). — Leduc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, acheta un ou deux ballots de montres pour les présents de mariage du comte d'Artois. (R. d'A.)

(liioi(|u'il (lise depuis vingt ans (ju'il perd la vue et les oreilles^ il ne voudrait pas ([u'on s'en aperçût. C'est cette envie de paraître et de briller toujours ipii t'ait ([u il n'aime pas à se trouver et à manger en grande compagnie ; le babil des femmes, surtout, l'inconuîiode, et leur conversation frivole et décousue l'ennuie. Il ne voit pas de médecin ; quand sa santé l'inciuiète, il consulte ses livres. II continue à se purger trois fois par semaine avec de la casse; il ne va à la garde-robe que de cette manière. Il reste la plus grande partie de la journée au lit; il mange quehiue chose quand il en a envie ; il parait le soir et .soupe, mais pas toujours. Uuel(|uefois sa casse le tracasse, et il se tranquillise. Il ne s'est pas beaucoup promené depuis ([ue je suis ici. 11 est resté souvent en robe de chambre, mais il fait régulièrement chaque jour sa toilette de propreté, et les ablutions les plus secrètes, comme .s'il attendait pour le soir (|uelque bonne fortune. (Juand il s'habille, c'est ordinairement avec magnificence et sans goût; il met des vêtements qui ue peuvent aller ensemble; il a l'air d'un vendeur d'orviétan...

« 11 a décidément donné Ferney à madame Denis, sa nièce. Il continue à augmenter ce lieu; il y a dépensé peut-être cent mille francs, celle année, en mai.sons. Le théâtre est charmant, avec toutes les commodilés possible jiour les acteurs et les actrices.

'( .Je juge (|inî M. de Voltaire est fort mal servi par .ses correspondants île l*aris, piiisipi'il ignorait même l'existence de la F...romiinie. .le suis le premier (pii lui ai |)arlé de ce livre. Sa première question a été: Y suis-je? .le lui ai répondu (pie non, mais bien Hoiisseau. Ce qui l'a ailligé, car il veut (ju'on parle de lui, mènif en mal '. ■ ^T. I.\, |). 281, du 8 novembre 177C.)

' W.'itrniiTe. dans Examen drx Mcnifurcs de Dnchaumonl (p. 'l'Kt

Extrait d'une lettre de Ferney , du 4 novembre 1716. «... Vous vous imaginez mal à propos qu'il voit beaucoup (le monde : on ne vient pres(iue plus le visiter. Il a tant d'humeur depuis quelcpie temps, cju'il ne se montre pas à tous ceux qui viennent au château, et on est quelquefois plusieurs jours avant de pouvoir en jouir. Il y a cependant toujours la table des étrangers; on l'appelle ainsi parce que le maître mangeant séparément, madame Denis aussi, depuis qu'elle est obligée de vivre de régime, celte table, régulièrement servie, ne sert en efl'et qu'aux allants et venants; et comme ils sont en petit nombre, il n'y a (juelquefois personne à cette troisième table, bonne et bien fournie.

« ... J'ai été témoin de la réception d'une milady, à laquelle, après beaucoup de dillicultés, le vieux malade se montra enlin, en lui disant ([u'il sortait de son tombeau pour elle ; c'est tout ce (|u'elle en eut ; il ne tarda pas à se retirer. La veille de la Saint-François dernière, plusieurs dames du voisinage étaient venues avec des bouquets pour lui souhaiter la bonne fête; on attendait dans le salon (ju'il [)arùl; il vient, disant d'une voix sépulcrale : Je suis mort t il effraya tellement son monde, que

(les Mémoires sur VoUaire, l. I), dit : « Bien loin que M. de Voltaire eût toujours envie de bi'illcr, c'est que rien n'était plus remarquable que son attention à se mettre au niveau de ceux qui conversaient avec lui, et à ne leur parler que des objets (|u'ils connaissaient le mieux et dont ils pouvaient discourir avec le plus d'avantage et de satisfaction. » Et, contrairement à ce que prétend le correspondant des Mémoires secrets, AVaiiniore ajoute que : « Jamais Voltaire n'était plus gai et plus aimable, quand il ne souffrait pas, que dans la compagnie de dames. » Enfin il relève l'erreur que commet le correspondant en disant que Voltaire avait « décidément donné Ferney à madame Denis. » Il avait donné cette terre à ,sa nièce au moment même de l'acquisition qu'il en lit en 1758, et le contrat était au nom de madame Denis. (R. d'A.)

personne ne lui fit de compliment. « (T. IX, p. 284, du 11 novembre 1776.)

Extrait d'une lettre de Ferney, du 5 juin 1777. « Nous sommes arrivés ici à notre retour d'Italie : nous avons eu le bonheur d'en voir le Seigneur, et nous en avons été d'autant plus flattés qu'il devient très-sauvage, et que nous avons rencontré dans notre route plusieurs grands et notables personnages (|u'il avait refusés. 11 a passé la journée entière avec nous. J^'endroit de sa terre qu'il nous a montré avec le plus de complaisance, c'est l'église. On lit en haut, en lettre d'or : Deo erexil Voltaire. L'abbé de Lille s'écria : Voilà un beau mot entre deux grands noms! Mais est-ce le terme propre? ajoutat-il en riant. Ne faudrait-il pas : dicavit, sacravit? Non, non repondit le patron. Fanfaronade de vieillard. Il nous fil observer son tombeau, à moitié dans l'église et à moitié dans le cimetière : « Les malins, continua-t-il, diront que je ne suis ni dehors ni dedans. » La religion l'occupe toujours i)eaucou|>. En gémissant sur la petitesse de ce lieu saint, il dit : « .Je vois avec douleur, aux grandes fêtes, (ju'il ne peut contenir tout le sacré troupeau; mais il n'y avait (jue cinquante habitants dans le village (juand j'y suis venu, et il y en a douze cents aujourd'hui. Je laisse à la piété de madame Denis à faire une autre église. » En parlant de Home, il nous demanda si cette belle basili(iuede Saint-Pierre était toujours bien fernrc sur ses fondements. Sur ce (jue nous lui (Unies (|u'oMt, il s'écria : Tant pis! « (T. X, p. 108, du 15 juin 1777.)

Extrait d'une lettre de Verney du iO juin 1777 . « Pour vous continuer noire relation, nous vous ajouterons que M. de A'ollaire, devant toujours exercer sa bienfaisance sur (pielqu'un, n'ayant plus le père Adam, et étant brouillé avec madame Dujtuils, ci-devant mademoiselle Corneille, a pris chez lui

mademoiselle de Varicourt, lille de condition, dont le père est ollicier des gardes-dii-corps, mais pauvre ei cliargé d'une nombreuse famille. II l'a couchée sur son testament, et l'aurait voulu mariera son neveu M. de Florian. C'est une (ille aimable, jeune, |)leine de grâces et d'esprit. Elle est eu embonpoint, et c'est quelque chose de charmant de voir avec quelle paillardise le vieillard de Ferney lui prend, lui serre amoureusement et souvent ses bras charmants '. {lbid.,ibid., du 18 juin 1777.)

Extrait d'une lettre de Genève du 1"^ septembre 1777. « Nous avons été ces jours-ci chez le philosophe de Ferney. Madame Denis, sa nièce, nous a très-bien accueillis, mais elle n'a pu nous promettre de nous procurer une conversation avec

1 Ces deux dernières lettres sont de M. de Trudaine, d'après Wagnière (p. il3 du 1" V. f\Q% Mémoires sur Voltaire. Examen des Mémoires de Bachaumonl). « La seconde leUre de M. de Trudaine, dit-il, n'est point en tout aussi exacte que la piemièr'e ; et il parait s'y livrer avec un peu d'exagération, particulièrement en ce qui concerne mademoiselle de Varicourt. Il était mal informé en rapportant que M. de Voltaire l'avait mise sur son testament -, jamais il n'y a pensé ; d'ailleurs c'est madame Denis qui avait obtenu des parents de mademoiselle de Varicourt qu'elle dût demeurer aupi'ès d'elle au château de Ferney. M. de Voltaire ne peut guère avoir pensé davantage à la marier a M. de Florian -, celui-ci, qui était neveu de M. de Voltaire, pour avoir épousé autrefois une sœur de madame Denis (madame de Fontaine), était alors remarié depuis trois ou quatre ans en troisième noces. Avant ce temps, mademoiselle de Varicourt n'était qu'un enfant, et à peine connue encore de madame Denis et de M. de Voltaire. Le chevalier de Florian (c'est le fabuliste), auteur de plusieurs petits ouvrages, et neveu du précédent, n'était rien à M. de Voltaire. L'auteur de la lettre se trompe aussi à l'égard de madame Dupuits, qui n'a jamais été brouillée avec M. de Voltaire. » — Rappelons ici que mademoiselle de Varicourt est la personne que Voltaire avait baptisée Belle et Bonne.

Le mot fanfaronade. qui se trouve dans la première lettre de Trudaine, a provoqué de la part de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire, la note

son oncle. Elle a bien voulu cependant lui faire dire que des milords anglais souhaitaient de le saluer. 11 s'est excusé sur sa santé, à l'ordinaire, et nous avons été obligés de nous conformer à l'étiquette qu'il a établie depuis ({uelque temps, pour satisfaire notre curiosité, car son amour-propre est trés-datté de l'empressement du public. Mais cependant il ne veut pas perdre son temps à recevoir des visites oiseuses, ou en des pourparlers (pii le fatigueraient et l'ennuieraient. A une heure indiquée, il sort de son cabinet d'étude et passe par son salon pour se rendre à la promenade. C'est là qu'on se tient sur son passage, comme sur celui d'un souverain, pour le contempler un instant. Plusieurs carrosses entrèrent ai)rès nous, et il se forma une haie à travers laquelle il s'avança en effet. Nous admirâmes son air droit et bien portant. Il avait un habit, veste et culotte de velours cizelé, et des bas blancs. Gomme il savait d'avance que des milords avaient voulu le voir, il prit toute la compagnie pour anglaise, et il s'écria dans cette langue: Vous voyez ce pauvre homme !... (Juantaux valets et autres personnes qui ne peuvent entrer dans le salon, ils se tiennent aux grilles du jardin ; il y fait ([uelques tours pour eux. On se le montre, et l'on dit : « Le voilà ! le voilà! » c'est irés-plaisant. » {Ibid., p. 259, du 25 septend)re 1775.)

«... Hien loin (|ue M. de voltaire fût si flatté de l'empressement du public à se porter sur ses pas pour le voir, rien ne lui

suivante : «L'application du mot fanfaronade, par M. tic Triidaino ii'csC pcul-^-trc pas ici trop juste. M. de Voltaire avait bien réellement, noiisculemenl dédié, mais aussi bâti, irigé relie église à ses Irais. Le mot erexil est donc le mot propre, d'autant plus qu'en cette occasion il renfermait implicitement, et sans aucun doute, ceux (k sacraril, dicavil. Mais l'abbé de Lille, qui le sa\ail bien, ne cherchait qu'à l'aire parler, M. de Voltaire. I) (P. 'il? des Mimoircs sur Vollairr.) (R. d'A.)

était plus à charge, et il évitait la foule tant qu'il pouvait. II n'y avait point chez lui d'étiquette ni d'heure réglée pour rien. L'été, vers le soir, nous allions ordinairement nous premener, nous deux seuls, et (juand il s'apercevait ([u'il y avait dans les cours beaucoup de gens rassemblés, et qui semblaient attendre pour le voir passer, il donnait fort souvent ordre à son cocher de mener le carrosse à une sortie sur les derrières du jardin, sans qu'on s'en aperrûl, pour gagner plus promptement les bois ou les champs. . . » (Wagsière, Examen des Mémoires de Bachaumojit, \). 421 du t. T des Mémoires sur Voltaire.)

Extrait d\me lettre de Ferney du 4 octobre 1777. a J'ai diné aujourd'hui chez M. de Voltaire en très-grande compagnie. L'automne le dérange et il redoute les approches de l'hiver : il se plaint de sa strangurie; il est cassé et a la voix éteinte : mais son es|trit n'a iiue quarante ans. Il rabâche moins dans sa conversation que dans ses écrits. Il est précis et court dans les histoires (|u'il raconte. Comme nous avions la jolie madame de Blot, il a voulu être galant, et il était plus coquet qu'elle de mine et de la langue. Pour vous donner une idée de la vigueur et de la force de son esprit, je ne vous en citerai que deux traits, ils sulliront. La comtesse parlant du roi de Prusse, louait son administration éclairée et incorruptible : « Eh ! par oii, s'écria-t-il, pourrait-on perdre ce prince? Il n'a ni conseil, ni chapelle, ni maîtresse, b On n'a pas manqué de parler de M. Necker, et j'étais curieux d'apprendre sa fa(;on de penser sur son compte. Il a apostrophé un Genevois qui était à table avec nous : « Votre république, Monsieur, doit être bien glorieuse, lui a-t-il dit, elle fournit à la fois à la France un philosophe pour l'éclairer (M. Rousseau), un médecin pour la guérir (M. Tronchin), et un ministre pour remettre ses finances (M. Necker) ; et ce n'est pas l'opération la moins diflicile. Il

faudrait, a-t-il ajouté, lorsque l'archevêque de Paris, mourra, donner ce siège à voire fameux ministre Vernel, pour rétablir la religion. » Ce dernier persilllage, sans autre réllexion ultérieure, m'a décelé son jugement sur notre directeur général. Je l'avais i)ressenti par une citation écrite de sa main au bas <run portrait de M. Turgol: OstendetH vobis Imnc lenliun fata. Le marquis de Villette était des nôtres, et parait goùié du patron, qui lui a dit des douceurs. Je crois qu'elles sont intéressées, et qu'il s'agit de l'amadouer pour un mariage. Ce qui indispose encore plus le pliiloso|)lie contre M. Xccker, c'est la faveur qu'il accorde à la loterie royale de France, qui s'est étendue dans ces cantons. On vient d'établir à Ferney un bureau de celte loterie ; il redoute avec raison que les habitants de sa colonie ne donnent dans ce piège. » {Mémoires de Bachaumont, l. IX, p. 268, du 15 octobre 1777.)

Le proi)os de M. de Voltaire à madame de lîloi n'est point supposé ; celui au Genevois est également réel, et l'un des convives me les a répétés dans la même journée. Mais je crois que dans le deuxième, le persilllage ne tombait (|uesur le professeur A'ernet, et non sur M. Necker, avec (|ui M. de Voltaire était lié dejjuis longtemps, ainsi (|u'avec madame Necker qu'il estimait et respectait. Il trouvait seulement, et ses amis aussi, un peu d'entortillement dans les ouvrages de M. Necker; et c'est pourquoi il était désigné (iuel(|uefois dans leurs discours ou dans leurs lettres, sous le nom de M. de VEuveloiipe.

L'inscription mise par M. de Voltaire au bas du portrait de Turgol n'est point rapportée exactement dans la lettre, il y avait : Oslendenl terris hum lantiim fata. C'est une allusion heureuse tirée de Virgile. — (Wa(;mki<i:, Examen dos Mémoires de Bachaumont, ji. 245 du l. I des Mémoires sur Voltaire, etc.)

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