DÉPUTATION DES COMÉDIENS. — VISITE DE FRANKLIN
— DÉPUTATION DE l'ACADÉMIE FRANÇAISE. — VOLTAIRE TOMBE MALADE. — REPRÉSENTATION u'Irèue. — VOLTAIRE, RELEVÉ DE SA MALADIE, ASSISTE A UNE SÉANCE DE L'ACA- DÉMIE. — IL SE REND A LA COMÉDIE FRANÇAISE. ENTHOU- SIASME GÉNÉRAL. ON LE COURONNE. — NOUVELLE REPRÉ- SENTATION WIrène. — couronnement de la statue de
VdLTAIRE. — NOUVELLE MALADIE DE VOLTAIRE. — SA MORT.
— SON ENTERREMENT. — VERS FAITS A l'oCCASION DE SA MORT.
On a demandé souvent comment un vieillard plus qu'octogénaire, infirme, avait pu se décider à faire au milieu de l'hiver un aussi long voyage'? Il est dillicile d'assigner les véritables raisons. Mais, s'il est permis de hasarder quelques conjectures, il est vraisendjlable qu'il n'a pas voulu qu'une opinion accréditée par ses ennemis lui survécût. Beaucoup de gens croyaient que son séjour à Ferney n'était pas volontaire, mais une espèce d'exil.
N'était-il pas naturel aussi qu'il revit un séjour, l'asile des
1 Voltaire partit de Ferney pour Paris, accompagne de son secrétaire Wagnière et d'un domestique, le 5 février 1778. (R. d'A.)
talens ei «les beaux-arls? séjour unitiue, où chaque instant est marqué par une jouissance nouvelle, où le génie s'échauti'e au flambeau de l'émulation, où la facilité d'être ignoré équivaut à la solitude la plus complète, et où la gloire d'être connu répand sur vos jours mille espèces d'agréments.
Avant (lue de descendre dans la tombe, du moins fallait-il embrasser une fois encore plusieurs vrais amis si constamment occupés à assurer sa tranquillité.
Ce fut le \0 février que M. de Voltaire arriva à Paris. Son premier devoir fut celui de l'amitié. Il va à pied chez M. le comte d'Argental qui prenait de[)uis cinciuante années un intérêt si vrai à sa gloire, à sa réputation et à sa tranquillité.
L'empressement de le voir fut général. Des grands, des femmes, des personnes étrangères à la littérature venaient satisfaire une invincible curiosité. Ses ennemis, ([uece moment inouï écrasait, attendaient avec des murmures impatients t]ue la foule fût diminuée, mais ramassaient avec grand soin <iuelques fragmens de conversation, i)our les aflaiblir ou leur donner un sens dangereux. Une autre classe non moins inquiète redoutait l'enthousiasme, et s'elforcait par des menées sourdes de le calmer dès sa naissance. M. de Voltaire, étonné lui-même lie sa gloire, recevait avec une extrême sensibilité les bontés, j'ai pensé dire les hommages de sa nation.
Les comédiens français députèrent vers lui. Il répondit à la harangue : Je ne puis vivre désonnais que pour roua et par vous.
Déjà il commença à s'apercevoir (|ue les incommodités du voyage et les fatigues de la gloire dérangeaient un peu sa santé, ou donnaient i)lus d'activité à des douleurs, compagnons de son existence depuis plusieurs années. Il cul recours aux lumières de ce même M. Troncliin, i|ui lui avaient êlê si utiles
vingt ans iiu[)aravani. M. Tronchin lui donna de ces remèdes dont les médecins amusent l'espérance des vieillards, et lui recommanda de résister autant qu'il le pourrait à la flatteuse indiscrétion* du public.
L'événement en juslilia (jue trop la sagesse de ces conseils. Il fallut en venir à un repos absolu. Cette solitude forcée n'était interrompue que par quelques personnes qui se glissaient auprès de son lit. De ce nombre était le docteur Franklin...
Il lui présenta son lils; M. de Voltaire, en l'embrassant, lui répéta ces trois mots : Dieu, Liberté, Tolérance^.
Il ménageait ses forces pour faire représenter une tragédie nouvelle. C'était Irène. Il en distribua les rôles, et mit cbafjue acteur de moitié dans les idées qu'il avait eues en la composant.
Chaque jour était marqué par une nouvelle distinction. L'Académie française, dérogeant à ses usages, lui témoigna par deux députés^ son empressement; il apprit au monde littéraire que le génie remplissait l'intervalle qui se trouve entre les souverains et ceux aux(|uels ils commandent.
Que lui manijuerait-il dans ce moment de gloire? Rien, si ce n'est la force d'en jouir. Le physique se décomposait, et son âme survivait aux organes presque éteints, (|ui, jusques-là,
1 On venait chez lui, comme on va à l'audience. Plusieurs ne se faisaient pas nommer ; d'autres se contentaient de le voir, de l'entendre. Quelquesuns remportaient de beaux compliments qu'ils n'avaient |)as eu le courage d'entamer. (Note de l'auteui.)
2 II prononça ces trois mots, ou plutôt les deux premiers seulement, en anglais. (R. d'A.)
3 Par trois : Maimontel, Saint-Lambert et le prince de Beauvau. (La- Harpe, Corresp. Ult.A. II, p. 202.) (R. d'A.)
avaient si bien rendu ses alfeclions. Dans ces instans de faiblesse on lui proposa de se réconcilier avec un Corps qui faisait en (juelque sorte dépendre sa gloire de quebiues actes de complaisance. Son respect pour les mœurs publicfues lui fit tout adopter, et, sur le point de quitter la société, il désavoua ce (jue la faiblesse humaine et l'empire des passions avaient pu lui conseiller contre ses sages lois.
Au reste l'empressement des prêtres à ses dernières heures a quekjue chose de trés-extraordinaire. Espéraient-ils (ju'un désaveu momentané dans un état d'épuisement décréditerait les productions d'une raison libre et vigoureuse? Voulaientils persuader ([u'il faut tôt ou tard reconnaître leur empire? Autant ils auraient pu tirer d'avantage d'un changement volontaire, autant ils devaient se défier d'un tribut payé aux usages. Les ressorts qu'on fit jouer dans cette occasion avaient quelque chose de puéril, dont la religion et la philosophie n'avaient nulle raison de s'applaudir.
La force de sa constitution luiia encore avec succès contre cette dernière maladie. On représenta la tragédie d'ynVîÉ?. Les deux premiers actes méritaient les applaudissements (|u'on leur donna.
En sortant de cette pièce, plus de cinquante personnes furent se faire écrire chez l'auteur de Mérope et de Zaïre.
Uuelf|ues jours après, il assista h une séance de l'Académie française. Ses confrères furent le recevoir sous le portail du Louvre et le conduisirent à la place du Directeur. Le sort nonnnc à cette place selon l'usage ordinaire ; mais on > dérogea, et une voix unanime le proclama Directeur pour le trimestre d'avril.
Kn vortaiil df l'Académie il se reiidil ;i la (loniédi(!-Kran-
— ôlô —
çaise. 11 avait tallii tripler la garde pour prévenir les malheurs si communs dans les grandes ailluences du peuple. 11 fut porté plutôt que conduit dans la loge des Gentils-Hommes de la Chambre dii Roi.
Un instant avant le lever du rideau, le plus ancien des comédiens, lîrizard, suivi de ses camarades, parut dans la loge et posa sur sa tète une couronne de lauriers. Surpris et transporté, il ôta la couronne et dit avec une espèce d'attendrissement : Eh ! voulez-vous donc me faire mourir à force de gloire ? On joua ensuite Irène. Jamais les acteurs ne mirent plus de feu, plus d'intérêt, plus de vérité dans leur jeu, jamais on n'exécuta avec plus d'attention. Les applaudissements multipliés interrompirent seuls le silence altentif des spectateurs. La pièce achevée, une nouvelle scène s'od're, la toile se relève, et on voit la statue de M. de Voltaire entourée des acteurs et des actrices, qui y placent chacun une couronne de lauriers. Dans cette surprise qui tenait de l'enchantement pour le public, les bayonnettes des sentinelles qui se trouvaient derrière le buste, servirent à la hâte à former une manière d'arc de triomphe, où la quantité de couronnes s'entassaient en montagne. Une voix unanime appelle M. de Voltaire qui est retiré dans le fond de sa loge. M. de Villette réussit à la (in à le faire avancer; il se montre courbé sous le faix de la gloire, baissant le front jusque sur l'appui de la loge, et reste pénétré dans cette attitude. Au bout de quelques minutes, M. de Voltaire s'étant relevé d'un air délicieusement attendri, les démonstrations de l'enthousiasme n'ont plus de bornes. Dans ce parterre qui l'idolâtre avec ivresse, les voisins s'embrassent sans se connaître, et la tète n'y est plus. Après beaucoup de peine, on obtint le silence, M"*^ Vestris lit, sur le bord du théâtre, ces vers de M. St-Marc (auteur iVAdèle de Pontliieu), qui sont un injpromptu, fait pendant le spectacle :
Aux yeux de Paris enchanté.
Reçois en ce jour un liommage Que confirmera d'âge en âge .
La sévère postérité.
Non tu n'as pas besoin d'atteindre au uoii' livage Pour jouir de l'immortalité :
Voltaiie reçois la couronne Que l'on vient de te présenter.
Il est beau de la mériter Quand c'est la France qui la donne.
Ce triomphe iini(iue, dont les fastes littéraires d'aucune nation ne fourniraient le modèle, répandit la consternation {)armi ses ennemis, éteignit les secrètes espéi^ances de ses délateurs, et le récompensa dans un jour de soixante ans de travaux. La gravure s'empara du sujet et prêta son burin pour immortaliser ce beau jour; on lisait au-dessous de l'estampe ces mots : r Homme unique à tout âge.
Chaque démarche de M. de Voltaire occasionnait une fête... Jamais un particulier n'excita une semblable rumeur.
Au milieu de celte ivresse, il s'occupait de son retour à Kerney, et il serait même parti à la lin d'avril sans une indisposition de madame de Villette, (|u'il ne voulut pas (juitter. . .
Une slrangurie, dont il était tourmenté depuis longtemps, l'engagea de prendre des calmants. Son extrême impatience ne lui permit pas de consulter les médecins, et il crut (|ue les sages lenteurs de leur art étaient inutiles. Il prit dans une uni! ce (ju'il aurait fallu prendre dans huit jours; imprudence <pii lui ôta pres(|ue la faculté de s'exi)rimer; à peine ilistinguaii-ii les objets, o^i si (|uel(iues moments plus heureux revenaient par intervalles, il retombait bientôt dans cet assoupissement lélliargi(|ue, avanl-courcur de la mort. Les (|ualre dcniicrs ioiirs il êi;iii si r.iiblc (|u'il ne paraissait pas ntème
souffrir. A ces derniers moments, M. le curé de Saini-Sulpice vint lui offrir son ministère, et s'approchant de son lit, il lui demanda s'il croyait en la divinité de Jésus-Christ ; le malade se retourna et répondit : a: Je crois... qu'il faut laisser mourir les gens en paix. » Il expira en ell'et cinq ou six heures après, le trente de mai à onze iieures du soir '.
Les gens du monde, qui ne s'affligent de rien, apprirent sa mort avec ce regret tranfiuille qu'on accorde à ceux <iui emportent avec eux quelques-uns de nos plaisirs. Dans la littérature, les uns se consolèrent de l'éclipsé d'un astre qui, semhlahle au soleil, ne laissait presque voir dans sa course aucun de ceux qui roulaient avec lui ; les autres espérèrent que la médiocrité se produirait avec moins de risques ; et lé petit nombre convenait que le flambeau du génie était éteint. Un parti, qui n'appartient point aux lettres, laissait percer cette joie secrète avec laquelle on contemple la dépouille d'un ennemi lerri^gsé, et la vengeance, ce triste plaisir des âmes timides, médita une injure que la postérité reprochera à notre
1 Outre la version cléricale sur la mort de Voltaire, vei'sion qui ne supporte pas l'examen et qui n'est qu'un tissu de mensonges et de calomnies, il en existe quatre autres : celle de Condorcet (Vie de VoUaire), de d'Alembert (OEuvres complètes |I82i]. T. 5), de Grimm {Gazette littéraire),et du docteur Tronchin (Manuscrit de la Lettre à Bonnet, Bibliothèque publique de Genève). Les trois premières, à part quelques légers détails, ne diffèrent presque pas entre elles, et sont en parfaite concordance avec le récit du marquis de Luchet -, la quatrième seule détonne : mais on s'aperçoit aisément que le docteur genevois en écrivant sa lettre à Bonnet, qui était un ennemi de Voltaire, a voulu complaire aux rancunes de son compatriote. Le docteur Tronchin n'était pas du reste présent à la mort de Voltaire. Quant à la version cléricale, M. Gustave Desnoiresterres (Retour et mort de Voltaire |18T6|. p. 369-38G) l'a réduite en poudre, et il n'en reste plus vestige. (R. d'A.)
siècle. Si la sépuliure nï'taii îiii'uii devoir relii^ieux, on excuserait des ministres trop faibles i)our se niellre au-dessus des passions; mais c'est un devoir civil ([ue la société doit à chacun de ses membres. Ou'iniporient des restes insensibles, dira-t-on, pour lesquels les honneurs et les injures sont également perdus? Rien sans doute, mais ce qui est queh|ue chose, c'est l'opinion qui gouverne les honnnes. Si le refus des derniers devoirs n'est point un outrage chez la plujjart des nations, c'est (jue nos tristes dépouilles ne sont point abanilonnées à des mains étrangères, et l'on ne connaît pas ces scènes de scandale aux(iuelles la i)ostérité ne s'accoutumera pas...
Le corps de M. de Voltaire fut donc transporté à l'Abbaye royale de Notre-Dame de Scellières, diocèse de Troyes. Voici l'extrait des actes du registre de sépulture : « Cejourd'hui deux juin 1778, a été inhumé dans cette église, Messire Franrois-Marie-Arouct de Voltaire, Gentil-Homme ordinaire du Roi, l'un des quarante de l'Académie française, âgé de 84 ans ou environ, décédé à Paris le 50 mai dernier, présenté à notre église cejourd'hui, où il est déposé jus(|u'à ce que, conformément à sa dernière volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu (ju'il a choisi pour sa sépulture. La dite inlunuation en présence de etc., etc. »
Mgr révé(iue de Troyes ' crut ([ue le prieur de Scellières ne pouvait pas procéder à cet enterrement, et ((ue cet acte religieux pourrait avoir des suites fâcheuses. On voit par sa réftonse respectueuse, mais ferme, qu'un homme d'esprit ei éclairé peut détruire bien des dillicullés.
» Claiide-Mathias-.loscuh dr Barrai. (W. (l'A.)
— r.iT —
« A Scellières, 5 juin 1778.
« Je recois dans Tinstanl, Monseigneur, à irois heures aprèsmidi, avec la plus grande surprise, la leitre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du jour d'hier 2 juin : il y a maintenant plus de vingt-(]uatre heures que l'inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre église en présence d'un peuple nombreux. Permettez-moi, Monseigneur, de vous faire le récit de cet événement, avant ([ue j'ose vous présenter mes réflexions.
a Dimanche au soir, Zi mai, M. l'abbé Mignot, conseiller au Grand Conseil, notre Abbé commendataire, qui lient à loyer un appartement dans l'intérieur de notre monastère, parce que son abbatiale n'est pas habitable, arriva en poste pour occuper cet appartement. Il me dit après les premiers compliments, qu'il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire, son oncle, que ce monsieur avait désiré dans ses derniers moments <rétre porté après sa mort à sa terre de Ferney, mais que le corps qui n'avait pas été enseveli, (luoiqu'embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage aussi long ; qu'il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre église ; que le corps était en marche, accompagné de trois parents, qui arriveraient bientôt. Aussitôt M. l'abbé Mignot m'exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice, signé de ce pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie; il m'exhiba en outre une copie collationnée par ce même curé de Saint-Sulpice, d'une profession de la foi catholique, apostolique et romaine que M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre, approuvée en présence de deux témoins, dont l'un est M. le marquis de la Villevieille. 11 me montra en outre une lettre du ministre de Paris, M. Amelol, adressée à lui et M. de Dampierre d'ilornoy, neveu de M. l'abbé Mignot et petit-
neveu du défunt, par la(iuelle ces messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D'après ces pièces qui m'ont paru et qui me paraissent encore authentiques, j'aurais cru man(|uer au devoir de pasteur, si j'avais refusé les secours spirituel dûs à tout chrétien et surtout à l'oncle d'un magistrat qui est depuis vingt-trois ans abbé de cette abbaye, et que nous avons beaucoup de raisons de considérer : il ne m'est pas venu dans la pensée que M. le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi, faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avait permis le transport tout récemment au moment de sa mort : d'ailleurs, je ne savais pas qu'on pût refuser la sépulture à un homme quelconque mort dans le corps de l'Eglise, et j'avoue (pie selon mes faibles lumières je ne crois pas encore que cela soit possible. J'ai préparé en hâte tout ce qui était nécessaire. Le lendemain matin sont arrivés dans la cour de l'abbaye deux carrosses, dont l'un contenait le corps du défunt, et l'autre était occupé par M. d'Hornoy, conseiller au Parlement de Paris, petit-neveu de M. de Voltaire; par M. .Marchand de Varennes, maître d'hôtel du roi, et M. de la lloullière, brigadier des armées, tous deux cousins du défunt. Après-midi, M. l'altbé Mignot m'a fait à l'église la présentation solennelle du corps de son oncle, qu'on avait déposé ; nous avons chanté les vêpres des morts ; le corps a été gardé toute la nuit dans l'église, environné de (lambeaux. Le malin, depuis cinq heures, tous les ecclésiastiques des environs, dont plusieurs sont amis de M. l'abbé Mignot, ayant été séminaristes à Troyes, ont dit la messe en présence du corps, et j'ai célébré une messe solennelle à onze heures, avant l'inhumation, (|ui a été faite devant une nombreuse assemblée. La famille de M. de Voltaire est repartie ce matin, contente des honneurs rendus à sa mémoire et des prières (jue nous
avons faites à Dieu pour le repos de son ame. Voilà les faits. Monseigneur, dans la plus exacte vérité. Permettez, quoique nos maisons ne soient pas soumises à la juridiction de l'ordinaire, de justilier ma conduite aux yeux de votre Grandeur: quels ({ue soient les privilèges d'un ordre, ses membres doivent toujours se faire gloire de respecter l'épiscopat, et se font honneur de soumettre leurs démarches, amsi que leurs moeurs, à l'examen de nos seigneurs les évèques ; comment pouvais-je supposer qu'on refusait, ou qu'on pouvait refuser h M. de Voltaire, la sépulture qui m'était demandée par son neveu, notre Abbé cominendataire depuis vingt-trois ans, magistrat depuis trente ans, ecclésiastique (jui a beaucoup vécu dans cette abbaye, et qui jouit d'un grande considération dans notre ordre; par un conseiller au Parlement de Paris, petit-neveu du défunt ; par des oHlciers d'un grade supérieur, tous parents et tous gens respectables ? Sous (juel prétexte aurais-je pu croire que M. de Saint-Sulpice eût refusé la sépulture à M. de Voltaire, tandis que ce pasteur a légalisé de sa propre main une profession faite par le défunt, il n'y a que deux mois ; tandis qu'il a écrit et signé de sa propre main un consentement que ce corps fût transporté sans cérémonie ? Je ne sais ce qu'on impute à M. de Voltaire ; je connais plus ses ouvrages par sa réputation ([u'autrement ; je ne les ai pas lus tous ; j'ai ouï dire à M. son neveu, notre abbé, qu'on lui en imputait de très-répréhensibles qu'il avait toujours désavoués: mais je sais, d'après les canons, qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excommuniés, lalà senteniia, et je crois être sûr que M. de Voltaire n'est pas dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir en l'inhumant, sur la réquisition d'une famille respectable, et je ne puis m'en repentir, .l'espère. Monseigneur, que celte action n'aura pas pour moi des suites fâcheuses ; la plus fâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime ; mais
d'après l'explicalion que j'ai riioiineiir de faire à votre Grandeur, elle est irop jiisle pour nie la refuser, a Je suis avec un profond respect, etc. * »
Un i)oète de ce siècle - lit ainsi l'épitaphe de M. de Voltaire :
0 Parnasse l'rémis de douleur et d'efi'roi ! Pleurez Muses, brisez vos lyres iraniortelles ; Toi ! dont il fatigua les cent voix et les ailes, Dis que Voltaire est mort, pleure et repose toi.
Et on a écrit au bas d'un mausolée érigé par Mad. de *** à la gloire de M. de Voltaire.
Le plus grand de son siècle en fut le plus aimable,
Sur ses écrits, sur ses discours, La grâce répandit ce charme inexprimable Qui sans nous fatiguer nous attache toujouis. Il épousa la gloire, il tourmenta l'envie. Chacun de ses travaux éternisa sa vie.
Et ses bienfaits encore ont embelli ses jours. Les beaux Arts éperdus, l'amitié désolée
Voudraient lui dresser un autel,
Ciiei'chant un jour sou mausolée L'univers doutera s'il eut rien de mortel.
Le iMAiiQUis DE LucHET. Hislolrc littéraire de M. de Voltaire (Cassel), t. II.
1 Cette lettre est du prieur de l'iibbaye de Scellieres, dom Pothérat de Corbiéres. (R. d'A.)
2 Ecouchard Le Brun. ^R. d'A.)